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Citizenfour de Laura Poitras : la conscience morale au tribunal

Sorti dans les salles françaises aujourd'hui, mercredi 4 mars, tout juste après avoir remporté l'oscar du meilleur documentaire à Los Angeles, Citizenfour revient sur un événement qui a durablement changé la donne aux Etats-Unis : la révélation par Edward Snowden du programme international de surveillance PRISM, mis en place par l’antenne de Washington en charge de la sécurité nationale (NSA) suite aux attentats du 11 septembre.

En janvier 2013, la réalisatrice Laura Poitras, qui depuis plusieurs années déjà s’intéressait aux programmes de renseignement post-11 septembre, reçoit un email crypté signé « Citizen Four ». Dans cet email, l’inconnu affirme être en possession de preuves accusant la NSA, entre autres institutions, de pratiques illégales violant la vie privée de centaines de millions de citoyens, aux Etats-Unis comme hors des Etats-Unis, avec ou sans l’accord des gouvernements impliqués. Il affirme être prêt à révéler ses preuves et lui donne rendez-vous au mois de juin à Hong Kong. Elle s’y rend, dans la plus grande discrétion, avec les journalistes Glenn Greenwald et Ewen MacAskill, du Guardian. Leurs entretiens forment le matériau principal de Citizenfour.

Dans la cascade de révélations qui ont suivi la première publication dans le Guardian du 5 juin, on apprend notamment que le gouvernement américain possède un accès illimité à tous les comptes Google, Apple, Skype, Facebook… Ce programme, mis en place à l’origine par l’administration Bush en réponse aux attentats du 11 septembre, a été renforcé par Obama, toujours sous prétexte de sécurité nationale et de dépistage des attentats terroristes. La grande problématique soulevée par les révélations de Snowden est évidemment celle de la vie privée. Le respect de la vie privée est-il un droit inaliénable ? Jusqu’où un gouvernement peut-il aller pour protéger ses citoyens ? La fin justifie-t-elle les moyens ?

Mais il est une autre problématique que soulève le film, et qui n’a pas reçu l’attention qu’elle mérite. Elle a trait, non à la NSA et au gouvernement américain, mais à la démarche de Edward Snowden lui-même.

Quels sont donc les motifs qui l’ont poussé à agir ? Etant donné la gravité des révélations faites, on aurait pu s’attendre à ce qu’elles émanent d’un idéaliste prenant fait et cause contre la « tyrannie américaine », qu’elles soient une nouvelle manifestation d’anti-américanisme américain, un nouveau Noam Chonsky ou Michael Moore. Or ce qui est frappant, dès les premiers entretiens, c’est la « normalité » de Snowden.

C’est là que l’affaire devient passionnante et soulève de profondes questions. Ce n’est ni par « anti-américanisme », car Snowden aime son pays, ni par idéalisme qu’il a agi (contrairement, par exemple, à Julian Assange), mais par obéissance à sa conscience morale. Dans le premier entretien publié au mois de juin 2013 par Glenn Greenwald, on apprend en effet que si Edward Snowden « jouit d’une situation « très confortable », avec notamment un salaire annuel d’environ $200,000, une petite-amie avec qui il vivait à Hawaï, une carrière stable, une famille aimante » il est prêt cependant, en ses propres termes, « à sacrifier tout cela parce que je ne peux, en conscience, laisser le gouvernement américain détruire notre vie privée, la liberté de l’internet et les libertés fondamentales de personnes dans le monde entier ».

Dans Citizenfour, Edward Snowden manifeste qu’il était tout à fait conscient des risques qu’il prenait en livrant ces documents à la presse : risque de passer sa vie en exil ou en prison, risque de ne plus jamais revoir sa famille. C’est même davantage qu’un risque : cela lui semble la conséquence inéluctable de son choix. Ce risque, il est clair pour lui qu’il doit être seul à le prendre et il ne veut pas que d’autres souffrent des conséquences de son choix, c’est pourquoi il demande, au grand étonnement de Laura Poitras, que son identité et son visage soient révélés dès le début. Il écrit à Laura Poitras au cours de leurs premiers échanges : « Clouez-moi à la croix dès le début, ne cherchez pas à me protéger. »

C’est ce mélange de normalité et d’héroïsme qui fascine dans la figure d’Edward Snowden. Une normalité et un héroïsme qui puisent à la même source : l’intégrité, un sens de la responsabilité de ses actions. Edward Snowden est un homme qui ne se cache pas. Dans un monde qui tend à devenir extrêmement impersonnel, il y a en lui quelque chose de rafraichissant : il dit « je », il agit en conscience et assume la responsabilité de son acte.

Qui invoque encore la conscience morale ? La « conscience oblige » disait Saint Thomas dans son commentaire des Sentences [1]. Il n’est pas de plus haut tribunal que la conscience morale, pas même le gouvernement de la première puissance mondiale :  aucun pouvoir ne peut obliger une personne à agir contre sa conscience. Certes, celle-ci est faillible, et requiert pour s’affermir le secours de la prudence et du conseil. Mais une fois que l'on a pris le temps du discernement, de l’observation, du conseil (toute chose que fit Snowden, qui n’a pas agi sur une impulsion), alors la volonté n’a plus qu’une alternative : agir selon le bien et en assumer les conséquences, ou bien se trahir elle-même et corrompre ainsi la source même de la liberté.

Il y a dans cette obéissance à la conscience morale quelque chose de libérant : elle nous libère du calcul et de la peur. Le jour où son identité va être publiée, Laura Poitras demande à Edward Snowden s’il a peur. Celui-ci, un peu confus, un peu dépassé par les événements, répond timidement mais paisiblement : « Je sais que l’expérience humaine dans laquelle je me suis engagé est juste, je suis heureux de pouvoir contribuer au bien des autres. »

 

[1] « La conscience oblige, non par sa vertu propre, mais en vertu d’un précepte divin. » Saint Thomas, 2 Sent., dist.39, q.3, art.3, ad.3

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8 Commentaires

  1. Thomas R

    La conscience oblige toujours, mais n’enlève pas le discernement. Réagir à une situation d’injustice n’oblige ni ne justifie la trahison du secret professionnel, la délation, le parjure, l’utilisation de la presse comme arme de destruction, de dénigrement et de division. Le philosophe Byung-Chul Han dénonce cette idéologie de la transparence dans laquelle nous sommes plongés http://terredecompassion.com/2014/08/18/la-societe-de-la-transparence/.

     

    Les héros d’aujourd’hui sont des mouchards et des délateurs. L’opinion publique, tribunal suprême, a le droit de tout savoir et toute dénonciation est donc bonne, vraie, positive, quelque soit la crédibilité des dénonciateurs, les conséquences pour les personnes impliquées et pour les tiers, etc. Snowden a peut-être plus d’intégrité et de courage que Feliciani ou Assenge, mais comme eux, il avait beaucoup d’autres possibilités de « dénoncer » que la presse et beaucoup d’autres façons de ne pas être complice que les « leaks » qui détruisent la vie de nombreux innocents sous prétexte que la transparence est un bien en soi, un droit absolu, un garde-fou, …

     

    Tous les régimes totalitaires ont appliqué ces méthodes de transparence et de dénonciation, car au fond cela détruit les liens de confiance et donc tout véritable contre pouvoir. Snowden and co ne font-ils pas exactement le jeu des puissants qu’ils prétendent combattre ? 

     

     

    1. Claire

      Il me semble que ça n'a rien à voir, la question de la transparence n'est pas du tout l'objet de l'article. Il n'y a pas de rapport entre un prétendu "droit de savoir" qu'aurait le grand public de connaître jusqu'au plus intime de la vie de ses dirigeants, par exemple, et l'attitude de Snowden qui rend simplement aux citoyens ce qui leur appartient. Et il n'y avait que la presse, et en l'occurrence ces trois journalistes, personnes bien identifiées, pour faire savoir cela aux millions de personnes concernées. Snowden n'a révélé aucun scandale personnel, mais un scandale d'Etat ; et l'Etat, dans une démocratie, ce devrait être les citoyens…

  2. DC

    Merci à Paul de risquer un regarder sur l'actualité et de proposer un jugement sur ce documentaire. Il souligne la solitude de la conscience face à une injustice qui prend les proportions d'une structure de péché. 

    Je ne connais pas bien cette histoire. Mais si la fidélité à la conscience de Snowden est louable, il me semble que les moyens choisis pour parvenir à la fin que sa conscience demande le sont moins. 

    Cela pose aussi la question du sens du secret professionnel. Il n'est pas là pour couvrir le crime, fut il facilité par de telles conditions, mais pour garantir la vie privée et le bien commun en des matières qui ne concernent pas l'opinion publique (médecine, notariat, secret d'état, confession…). Il convient de souligner ce point : le mensonge consiste à dire le faux avec l'intention de tromper (st Augustin), mais il n'y a pas mensonge si la vérité reste voilée pour qui n'a pas à la savoir. 

    Dans ces moments, je reviens à ce passage du discours de Soljenitsyne à Harvard, lui dont la vie a été de transmettre la vérité : "De la sorte, on verra des terroristes peints sous les traits de héros, des secrets d'État touchant à la sécurité du pays divulgués sur la place publique, ou encore des intrusions sans vergogne dans l'intimité de personnes connues, en vertu du slogan : “Tout le monde a le droit de tout savoir”. Mais c'est un slogan faux, fruit d'une époque fausse ; d'une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n'a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d'information. » 

  3. Paul Anel

    Merci pour vos commentaires. Je suis d'accord qu'il y a un vrai dilemme lorsque le secret professionnel entre en conflit avec la conscience morale. Cela dit, l'idéologie de la transparence, le "tout le monde a le droit de tout savoir" de Soljénitsyne, est sans doute la raison d'être de Wikileaks, mais elle ne me semble pas être le motif de Snowden, qui a agi précisément en défense du droit à la privacité (car la surveillance du programme PRISM s'étend aussi aux communications protégées par le secret médical). C'est précisément le droit à la non-transparence que défend Snowden, le droit à ce que la vie privée demeure privée, ce qui est aussi une condition d'exercice de la liberté (car dans le régime de la transparence, même si la liberté d'expression reste un droit, il y a, de fait, une autocensure qui s'installe). Par ailleurs, il faut également préciser que Snowden, il le dit dans une des interviews, est conscient que la révélation de certains documents pourrait représenter un danger pour des personnes, voire pour la sécurité des Etats-Unis. Il tient donc à ce que les révélations se fassent avec ce critère, avec discernement. Son but n'était pas de tout révéler (seule une fraction des documents en sa possession a été rendu publique) mais seulement assez pour alerter l'opinion et engager un processus de réflexion sur les questions de vie privée et de protection des données personnelles.

  4. Vincent
    Vincent

    Faire de Snowden une personnification de la conscience morale, et hypostasier cette dernière, cela me paraît hasardeux et un peu rapide. Snowden agit peut-être avec des motifs louables, et il ne manque peut-être pas de courage… mais il ne manque pas non plus d'appuis ni de portes de sortie… Thomas More, qui est, à juste titre, souvent invoqué comme un exemple d'attachement à la conscience morale avait probablement plus de courage que n'en aura jamais Snowden: en étant fidèle tout autant à sa propre conscience qu'à ses amis et à son peuple. Thomas More y a laissé sa vie. En trahissant son pays, Snowden révèle une image extrêment troublante de la moralité moderne: au nom de la fidélité à cette moralité on pourrait trahir… Or, cette trahison n'est pas gratuite, elle fait immanquablement passer Snowden dans le camps des opposants à la super-puissance américaine… Qu'il faille limiter cette dernière, la juger, etc… c'est probablement juste. Mais qui pourra se fier à celui qui, une fois, a trahi? 

  5. Paul Anel

    Littéralement cela signifie "Citoyen Quatre", ou quatrième citoyen. Il me semble que c'est une référence au fait qu'il n'est pas le premier à tirer la sonnette d'alarme sur les pratiques de la NSA. 

     

  6. Pascal

    Dans quel monde vivons-nous ?
    En apparence, quel esprit dirige ce monde ?
    Depuis la résurrection, nous savons la victoire du Christ, mais la défaite de cet esprit n’est pas encore consumé, la victoire est là mais pas visible. Et l’esprit de ce monde continue d’œuvrer. Il fut un temps où de grands méchants l’incarnaient parfaitement, mais depuis Hanna Arendt, nous savons que la minutie de chaque petit maillon apporte une efficacité rare.

    Aujourd’hui, cet esprit continue plus que jamais, il y a bien quelques grands méchants ici et là mais nul besoin d’eux. Le système se suffit à lui-même. Quelques penseurs l’alimentent à merveille : installation du marché, manipulation des médias, instauration de grosses majors…

    Tout est en place pour bien anesthésier les consciences : matérialisme, saturation des sens, la chasse à l’imaginaire, les bases du  trans-humanisme sont en places. C’est la nouvelle tour de Babel.

    Nous savons que cette tour aussi s’effondrera un jour et le pape François nous appelle à être les médecins du champs de bataille. C’est difficile car nous devons vivre dans ce monde virtuel tout en ne tombant pas dedans. Nous devons être de vraies consciences et délicatement,  aider nos frères à ouvrir les yeux.

    Alors Edward Snowden dans cette bataille ?, je crois qu’il n’est pas de taille, la transparence vaut également pour l’esprit du monde qui a les défenses immunitaire à ce type d’attaque, il peut même facilement le recycler à son avantage.
    L’Eglise nous montre bien plus surement la voie.
    En tout cas merci pour cet article qui invite à la réflexion