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Le 2 avril 2005, Jean-Paul II retournait vers le Père. Après une vie si chargée, au cours de laquelle tant de facettes de l’HUMANUM avaient été visitées et remises en lumière, Jean-Paul II entrait dans son agonie.

 

Le sportif, comédien, ouvrier, éducateur, formateur d’étudiants et de jeunes couples, le pasteur, évêque puis pape, livrait son dernier combat. Celui-ci, d’une grande intensité, fut rendu quasi public par les moyens de communication et fit entrer le monde catholique dans le dépouillement douloureux de son Pape, signe d’un autre abaissement, d’une autre kénose : celle du mystère divin (DIVINUM).

 

Reste toujours vive en nous la mémoire de cet homme vivant l’ultime étape de son pèlerinage : le voir s’agenouiller, se battre pour poser le moindre geste, lutter pour lancer dans les airs un son parfois devenu incompréhensible et s’apparentant de plus en plus au Grand Cri du Fils de l’Homme. Le deviner scruter « la “zone-frontière” du mystère qu'est la conscience que le Christ a de lui-même »[1], comme un dernier sursaut pour transmettre au Troisième millénaire son héritage, dont les paroles qu’il choisissait avec soin résonnent encore aujourd’hui :

« Le Père ne semble pas vouloir écouter la voix de son Fils. Pour rendre à l'homme le visage de son Père, Jésus a dû non seulement assumer le visage de l'homme, mais se charger aussi du “visage” du péché : “Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu” (2 Co 5,21)»

« Nous ne cesserons jamais d'explorer la profondeur abyssale de ce mystère. Toute l'âpreté de ce paradoxe se manifeste dans le cri de douleur, apparemment désespéré, que Jésus fait entendre sur la Croix : “Éloï, Éloï, lama sabactani ?”, ce qui signifie : “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?” »

« Arrête-toi, ce passage a un sens,
il a un sens… il a un sens… il a un sens… ! »

« C'est bien en raison de la connaissance et de l'expérience que lui seul a de Dieu que, même en ce moment de ténèbres, il voit de manière limpide la gravité du péché et qu'il souffre pour lui. Lui seul, qui voit son Père et en jouit pleinement, mesure en plénitude ce que signifie résister par le péché à l'amour du Père. Avant d'être une souffrance pour son corps et à un degré beaucoup plus élevé, sa passion est une souffrance atroce pour son âme. La tradition théologique n'a pas manqué de se demander comment Jésus pouvait vivre en même temps l'union profonde avec son Père, qui est par nature source de joie et de béatitude, et l'agonie jusqu'au cri de l'abandon. La présence simultanée de ces deux éléments apparemment inconciliables est en réalité enracinée dans la profondeur insondable de l'union hypostatique. »

Comment ne pas nous remémorer, enfin, son cercueil en bois simple, le Missel déposé et battu par le vent, par le souffle du « don vivifiant ». Comment ne pas revivre le grand silence du monde entier, parfois si critique à son égard, des journalistes de la presse chrétienne, parfois si sceptiques, soudain saisis d’admiration et relayant la réflexion unanime : « Vraiment, Celui-ci était… » ; « Personne n’a parlé comme lui, avec une telle autorité ».

C’est cette autorité, cette diaconie de la vérité qui restera le témoignage le plus lumineux de son pontificat. L’homme « capable d’étonnement », « conscience du monde », est, disait Jean-Paul II dans son langage poétique si riche, un port où tout le créé est accueilli pour entrer en dialogue avec le Logos, dans un échange sans cesse renouvelé, d’une richesse insoupçonnable. C’est la première tâche et responsabilité de l’homme recréé dans le Christ.

« (Permets-moi de m’arrêter ici –
permets-moi de m’arrêter sur le seuil,
car c’est ici l’un des plus simples étonnements.)
Dans sa chute, le torrent ne s’étonne pas,
Et les forêts, silencieuses, descendent
Au rythme du torrent
– mais l’homme s’étonne !
Le seuil, que le monde franchit en lui,
Est le seuil de l’étonnement.
(Autrefois, cet étonnement reçut un nom : « Adam ».)
 
Il était seul en cet étonnement,
Parmi les créatures qui ne s’étonnaient point
– à ces dernières, il suffisait d’exister et de passer.
L’homme, avec elles, allait passant
Sur les vagues de l’étonnement.
En s’étonnant, il émergeait sans cesse
De cette vague qui l’emportait,
Comme pour clamer à l’entour :
« Arrête-toi ! – En moi, tu as un port,
en moi se trouve un lieu de rencontre
avec le Verbe éternel » –
« Arrête-toi, ce passage a un sens,
il a un sens… il a un sens… il a un sens… ! »
 
 

Étonnement, Triptyque romain (Cerf)


[1] Tertio Milenio Ineunte, 24.

 

 

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