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Laudato Si’, « la fin de la modernité »

Rarement la publication d’un document pontifical a suscité un tel intérêt hors des frontières de l’Eglise. Le Pape François n’est pourtant pas le premier Pape à se prononcer sur les questions d’écologie. Pour preuve, il cite abondamment ses deux prédécesseurs, et en particulier l’encyclique Caritas in Veritate de Benoît XVI. Mais c’est la première fois qu’une encyclique est consacrée exclusivement à ce sujet.

Dès sa publication, les médias louaient cette encyclique pour son « appel à l’action » vigoureux. Mais Laudato Si’ est bien plus que cela. Toute initiative demeure superficielle et isolée si elle ne tire pas sa substance d’une culture qui garantit un changement profond et durable des attitudes. La crise écologique, nous dit le Pape, « nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse. » (n°114)

Tout au long de son encyclique, le Pape nous invite, non pas d'abord à l'action, mais à « une vue plus large. » En effet « la crise écologique est l’éclosion ou une manifestation extérieure de la crise éthique, culturelle et spirituelle de la modernité. » (n°119)

Si la crise écologique manifeste la faillite d’une certaine culture (magistère à part, le texte de référence qui revient constamment est un essai de Romano Guardini intitulé « la fin du monde moderne »), le Pape ne se contente pas d’énumérer les symptômes de cette faillite. Tout au long de l'encyclique, il recueille et valorise les prémisses d'une culture nouvelle. L'objet de cette encyclique n'est pas uniquement de « tirer la sonnette d'alarme ». Il est aussi, et peut-être surtout, de soutenir et d'éclairer, par la lumière de la raison et celle de la foi, cette « conversion écologique » de notre civilisation et de nos cœurs.

La méthode du Pape François, qui adresse son document à « tous les hommes de bonne volonté » est éducative et paternelle : partir des lignes essentielles du mouvement écologique tel qu’il se présente aujourd’hui, et conduire une par une ces différentes lignes à une perspective plus large, incluant les dimensions humaines et sociales (une « écologie intégrale »), pour manifester enfin comment le christianisme sauve les prémisses et accomplit les promesses de ce mouvement.

Parmi ces lignes essentielles du mouvement écologique, que le Pape s'approprie pour les élargir, ou les approfondir, on trouve notamment les notions d’écosystème, de bien commun, de nature, ainsi que l'analyse des causes de la crise écologique.

La notion d’écosystème et son interprétation trinitaire

« Tout est lié. » Ces trois mots reviennent comme un refrain dans Laudato Si’. Se faisant, le Pape se réfère à un axiome du mouvement écologique : la nature est un « écosystème » complexe et fragile où chaque partie, chaque espèce, joue un rôle nécessaire au bon fonctionnement du tout.

Le Pape s’approprie volontiers cette définition, mais il en élargit le champ d’application. La notion d’écosystème ne s’applique par seulement à la réalité matérielle, mais à toute la réalité, jusque dans ses composantes proprement humaines, morale et spirituelle. C'est la crise écologique elle-même qui nous invite à cet élargissement, tant il est évident qu'elle est le résultat d'une crise morale et spirituelle. « Les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands. » (n°217)

Enfin, le Pape remonte jusqu’au fondement théologique de cette notion d’écosystème, et reconnaît dans le « tout est lié » une expression de ce que Saint Bonaventure, disciple de Saint François, appelle la « structure trinitaire », donc fondamentalement relationnelle, de la Création. (n°239)

Du souci de notre « maison commune » au bien de toute la personne

Une notion traditionnelle, disparue depuis quelques temps, refait surface dans la conscience écologique moderne, dans les faits sinon dans les termes : la notion de bien commun. Alors que l'individualisme et les communautarismes de toutes sortes ont fragmenté l'idée du bien jusqu'à la vider de tout contenu objectif, l'écologie la réintroduit avec force. « Depuis la moitié du siècle dernier, après avoir surmonté beaucoup de difficultés, on a eu de plus en plus tendance à concevoir la planète comme une patrie, et l’humanité comme un peuple qui habite une maison commune.  » (n°164)

Avec la notion de bien commun on retrouve la possibilité du sacrifice: sacrifice d'un intérêt personnel ou d'un certain confort individuel au profit du bien commun. Au fond la crise écologique est bien peu conséquente à l'échelle individuelle. Pour en prendre la mesure, il faut me sentir solidaire, non seulement de ce que vivent des inconnus vivant à l'autre bout de la planète, mais aussi de ce que vivront d'autres inconnus qui habiteront cette planète longtemps après moi. L'écologie suppose donc une forme de solidarité qui transcende la « culture de l’immédiat. » (n°36)

Si donc l'écologie vise la préservation d'un certain bien commun, il serait contraire à son inspiration de limiter arbitrairement le bien de la personne à celui de son environnement. Une « écologie intégrale » se doit donc d’élargir son souci au bien de toute la personne, et d’inclure ainsi, par exemple, le bien de la famille et la paix sociale. « Le bien commun présuppose le respect de la personne humaine comme telle, avec des droits fondamentaux et inaliénables ordonnés à son développement intégral.  »  (n°157)

De la nature à la « nature humaine »

La troisième notion qui fait l’objet d’un « élargissement » est celle de nature. Cette notion exprime la prise de conscience que la réalité (l’eau, l’atmosphère, les espèces vivantes, etc.) nous est donnée, qu’elle est dotée d’un ordre propre, et que celui-ci doit par conséquent informer et limiter notre rapport avec elle : pour que ce rapport soit juste, il faut au préalable comprendre et respecter cette structure propre de la réalité.

De même que l’idée de « bien commun », la culture moderne a rejeté sans appel la notion de « nature humaine », ce Cheval de Troie qui porte en lui l’affirmation qu’il doit exister quelque part un Dieu créateur ayant doté l’humanité de lois propres et normatives. Rejetez le naturel et il revient au galop dit l'adage. Par une faille de ladite modernité, à savoir la crise écologique, la notion de nature s’est réintroduite dans notre vocabulaire.

Si « tout est lié », alors la notion de nature ne se limite pas au monde qui s’étale sous nos yeux, elle nous englobe, non seulement en tant que nous sommes une espèce parmi les autres, mais aussi dans ce qui nous caractérise en propre : l’émerveillement, la connaissance, la liberté, l’amour. Le Pape rappelle à ce sujet les paroles de son prédécesseur, qui affirmait qu’il existe une « écologie de l’homme » (n°155) parce que « lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté. » (n°115)

La notion de nature débouche sur une compréhension du monde comme création. « Pour la tradition judéo-chrétienne, dire "création", c’est signifier plus que "nature", parce qu’il y a un rapport avec un projet de l’amour de Dieu dans lequel chaque créature a une valeur et une signification. » (n°76)

La cause de la crise écologique 

Si les notions d'écosystème, de bien commun et de nature refont surface dans le mouvement écologique, elles se heurtent de front à la culture moderne et à son axiome résolument individualiste. Dans l'analyse des causes de la crise écologique, une fois de plus le Pape s'aligne au point de départ avec le mouvement écologique, condamnant avec force la « culture du déchet » (22),  la foi aveugle dans le progrès technologique (47), la divinisation des intérêts du marché (56) et le consumérisme (203).

Mais une fois de plus, le Pape approuve les prémisses du mouvement écologique pour les élargir aussitôt, quitte à manifester les contradictions internes de ce mouvement. Il dénonce le « paradigme technocratique » moderne, à l'origine de la dégradation de l'environnement, comme une forme de  « relativisme pratique », attitude qui consiste à regarder toute la réalité (y compris la réalité sociale) comme le corrélatif de mes besoins et de mes projets

Pour le coup, le Pape prend à contrepied ceux qui se battent pour la préservation de la nature mais qui approuvent d'autres expressions de ce même relativisme égoïste, comme l'avortement. « N’est-ce pas la même logique relativiste qui justifie […] le rejet d’enfants parce qu’ils ne répondent pas au désir de leurs parents ? C’est la même logique du "utilise et jette". » (n°123)

Au fond, l'alternative devant lequel nous place Laudato Si' n'est autre que l'équation radicale et vertigineuse posée par Ivan dans Les Frères Karamazov: « Si Dieu n'existe pas, tout est permis. » « S’il n’existe pas de vérités objectives ni de principes solides hors de la réalisation de projets personnels et de la satisfaction de nécessités immédiates, quelles limites peuvent alors avoir la traite des êtres humains, la criminalité organisée, le narcotrafic, le commerce de diamants ensanglantés et de peaux d’animaux en voie d’extinction ? » (n°123)

Une encyclique métaphysique et passionnée

Partant de la crise écologique, Laudato Si' tire le constat de la faillite de l'idéologie technocratique moderne, qui depuis deux siècles a « mis la raison technique au-dessus de la réalité. » (n°115) Parallèlement, le Pape recueille précieusement l'amorce tâtonnante mais prometteuse d'un nouveau paradigme culturel contenue dans le mouvement écologique, et en particulier dans le retour des notions de nature, de bien commun et d'interdépendance.

Le Pape encourage gouvernements et particuliers à l'action, certes, mais il prône surtout une « conversion écologique » et une « révolution culturelle » sur le seul axiome véritable: un retour humble et respectueux à la réalité.

Au fond, cette « vue plus large » à laquelle le Pape nous invite est une vue plus métaphysique, où la nature n'est pas d'abord perçue comme l'objet de mon action, mais dans ses composantes fondamentales : l'unité, car « tout est lié » ; la bonté, car elle est notre « maison commune » et notre bien commun ; la vérité, car elle est dotée d'une structure et d'un ordre propres qu’il nous faut découvrir, comprendre et respecter ; la beauté, enfin, car « la grandeur et la beauté des créatures font contempler, par analogie, leur Auteur. » (Sg 13, 5)

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