Home > Eglise > Homélie de la messe de Requiem pour Charles Pasqua

Homélie de la messe de Requiem pour Charles Pasqua

« La forme spirituelle de l’homme politique n’est rien d’autre que cet amour responsable pour le bien commun », affirmait Mgr Luc Ravel dans son homélie. A l’origine de cette vocation, il y a une rencontre avec la patrie, une rencontre « non choisie » qui devient un feu intérieur brûlant pour la cité. Elle se traduit par un surcroît de responsabilité, « mais sa forme intérieure, l’action directe, ne vaut en vérité que par la profondeur de l’impulsion qui la fait naître ». Pour l'Evêque aux armées, l’homme politique ne peut rester fidèle à ce feu intérieur que si son action s’enrracine dans une profonde compassion pour la France.

Photo : Diocèse aux armées

La vocation chrétienne de l’homme politique

« Les nombreux témoins de Charles Pasqua exprimeront mieux que je ne saurais le faire, la densité de sa vie familiale, amicale, professionnelle et politique. Dans le cadre de cette liturgie pour le croyant qu’il était, le baptisé qu’il fut et le chrétien qu’il est de façon éternelle, je souhaite méditer sur la vocation chrétienne d’un homme politique.

1. Au commencement

Si vocation d’un homme signifie appel par un autre, nous parlons bien d’un non-choix accepté d’évidence, d’un commencement involontaire mais totalement consenti. Nous décrivons une sorte de brusquerie des faits dans une vie tranquille. De quoi s’agit-il ?

Il y a des hommes qui, tout jeunes encore, croisent la France, la France en douleur souvent, la France en marche néanmoins. A cet instant précis, certains lui tournent le dos et poursuivent leur chemin de solitude. Mais d’autres lui emboîtent le pas. Ils inscrivent alors, et pour toujours, leur destin dans celui de leur Patrie. Autour d’eux, avec eux, un peuple de résistants s’élance vers un idéal inspiré. De ce premier choc, de ce premier choix non-choisi s’écoule une vie alimentée par un feu : ce feu scintille comme un enthousiasme inconditionné pour la Cité. Cette rencontre d’un homme et de sa patrie fait de cet homme, pourtant en tous points semblable aux autres, un homme différent, un homme politique.

Qu’est-ce qu’un homme politique sinon un homme marqué par sa Patrie comme un bœuf poinçonné par son maître, comme un Socrate habité par son daïmon ? Ce sceau de la France sur un homme fait de lui un homme à taille politique. Nous le reconnaissons évidemment chez Charles Pasqua.

2. La forme spirituelle de l’homme politique

La vie adhérente à cette empreinte réclame ensuite qu’on en discerne l’aspect général. Y-a-t-il une forme spirituelle particulière à l’homme politique ? Ou encore, pour le dire avec l’évangile choisi (Jn 14, 1 à 6), s’il n’y a qu’un chemin, le Christ, il y a de nombreuses demeures dans la maison du Père. Quelle demeure divine abrite l’homme politique ?

Revenons à la Source, l’Evangile.

Quand le Christ fonde la laïcité, il distingue Dieu et César. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Il distingue précisément pour n’amoindrir ni l’autorité de César ni celle de Dieu. Il n’érige pas l’empire de César en diminuant celui de Dieu. Il n’établit pas le Règne de Dieu sur les ruines de celui de César. La mésestime du pouvoir politique n’a aucun fondement biblique. Celle du pouvoir divin, non plus d’ailleurs ! Jésus différencie pour ne pas éliminer. A côté de l’autorité divine, il désigne donc l’autorité du politique. Il nous les fait voir côte à côte, distinctement. Ce que nous devons rendre à César, c’est ce qui porte la marque de César, l’impôt. Ce que nous devons rendre à Dieu, c’est ce qui porte la marque de Dieu, l’homme. L’homme se doit à Dieu mais il doit l’impôt à César. Le politique et le religieux articulent ainsi leurs puissances respectives pour l’avenir de l’homme sur la terre jusqu’au Ciel.

A partir de cette parole inouïe, nous pouvons esquisser la forme spirituelle de l’homme politique. Et il y a urgence à le faire car « nous avons besoin d’une politique aux vues larges » réclame le Pape François (Laudato si’ 197) «Qu’en est-il de la politique ? » interroge-t-il. « Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir. » (Laudato si’ 196) Un surcroît de responsabilité pour le bien commun caractérise l’homme au pouvoir politique. Dans cette responsabilité pour le bien de tous, il trouve sa raison d’être et son appel d’amour : « L’amour, fait de petits gestes d’attention mutuelle, est aussi civil et politique, et il se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur. L’amour de la société et l’engagement pour le bien commun sont une forme excellente de charité… Celui qui reconnaît l’appel de Dieu à agir de concert avec les autres dans ces dynamiques sociales doit se rappeler que cela fait partie de sa spiritualité, que c’est un exercice de la charité, et que, de cette façon, il mûrit et il se sanctifie. » (Laudato Si’ 231)

Si la forme spirituelle de l’homme politique n’est rien d’autre que cet amour responsable  pour le bien commun à tous, d’où tire-t-elle sa force ? On connaît les engagements extérieurs d’un homme politique, ses revers, ses succès, ses amers, ses fidélités et, souvent, ses traversées du désert. Mais connaît-on son âme ? D’où vient sa force, d’où tire-t-elle son énergie ?

3. La force spirituelle de l’homme politique

La forme extérieure d’un homme politique tire sa force d’une flamme intérieure. Inscrite par la rencontre initiale, elle va jusque dans ces fibres inconnues de l’homme lui-même. Ce feu plonge dans cette caverne mystérieuse, un creux obscur mais profondément humain, où l’intelligence froide devient un instinct chaud, une palpitation d’intuitions inspirées, une houle montante de sève neuve. Là où Dieu nous conduit par mode d’instinct, disait saint Thomas d’Aquin.

Cette force intime de l’homme politique nous importe plus encore que l’exercice public de ses engagements. Elle unifie par le dedans, abonde en sérénité, multiplie les amitiés, transcende les échecs, les trahisons, les victoires elles-mêmes.  Rappelons la phrase inaugurale du pontificat de Benoît XVI : « Les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands. » L’action directe ne vaut en vérité que par la profondeur de l’impulsion qui la fait naître. (Dis-moi la profondeur de ta vie intérieure, je te dirai la grandeur de ton action extérieure.)

Peut-on approcher d’un peu plus près cette poussée intérieure née de la rencontre avec la France ? Peut-on en esquisser le charme particulier par rapport aux autres appels d’amour ?

La force d’âme d’un homme politique est mesurée par son enracinement. Je reprends, bien entendu, le titre d’une œuvre de Simone Weil. S’il y a peu ou pas de racines ou si elles sont plantées en mauvaise terre, alors notre homme politique succombe au maléfice risible du pouvoir. Il ne porte plus dans son cœur l’amour de miséricorde attendrie pour sa Patrie dont Simone Weil nous dit que seul il est pur, seul il demeure, seul il rejoint le cœur du Christ pleurant sur sa Ville, Jérusalem. Je la cite :

« Mais si les sentiments du genre cornélien n'animent pas notre patriotisme, on peut demander quel mobile les remplacera. Il y en a un, non moins énergique, absolument pur, et répondant complètement aux circonstances actuelles. C'est la compassion pour la patrie. Il y a un répondant glorieux. Jeanne d'Arc disait qu'elle avait pitié du royaume de France… Qu'on ne pense pas que la compassion pour la patrie n'enferme pas d'énergie guerrière. Elle a animé les Carthaginois à un des exploits les plus prodigieux de l'histoire. » (Enracinement p. 114)

Il me semble que cette compassion pour la Patrie ne s’improvise pas. Elle naît d’un long amour pour ces terres fragiles mais gonflées de vitamines que sont la famille, le peuple, pour Charles la Corse, la Patrie. Elle fleurit sur cette tenace adhérence à ces glaises superposées.

Convaincu, par une foi d’évidence, que nous sommes dans  les mains de Dieu et que nous y sommes pour une vie qui s’étire dans l’éternité, Charles Pasqua n’avait pas l’ombre d’un doute sur ces terres terrestres. Elles formaient à ses yeux les prémices palpables de l’unique Terre, la vraie Patrie céleste où s’achève la route.

Un aumônier me rapportait ceci, qui résume tout. Le 9 juin dernier, ici en cette église des soldats, participant à la cérémonie d’adieux d’un ancien SAS qui avait sauté sur la Bretagne dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, Charles Pasqua avait chanté à pleins poumons le Salve Regina en corse. Ce chant en corse à la Vierge, Reine et Mère de miséricorde, nous l’entendrons tout à l’heure. Il assemblera nos cœurs pour clore notre action de grâce. »

 

Mgr Luc Ravel, Evêque aux armées, vendredi 3 juillet 2015, Saint Louis des Invalides
 
 

Vous aimerez aussi
Marion Maréchal le Pen : l’initiative de Mgr Rey
La vérité et le déshonneur : Jehanne d’Arc vue par Philippe de Villiers
« La France au cœur » : une liste dynamique et indépendante
Discours de Monsieur Poutine sur l’annexion de la Crimée

2 Commentaires

  1. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Curieux personnage que Charles Pasqua . Il valait sans doute mieux que l'image caricaturale qu'on donnait de lui. L'interview faite par Laurent Delahousse diffusée sur France 2 aprés sa mort montrait un homme d'une certaine profondeur, ayant un grand sens de l'Etat.

  2. Jean C

    Merci pour ce commentaire. Effectivement l'interview est intéressante : "Jugez moi d'un bloc, et non par petits bouts, à ce moment là je vous regarderai dans les yeux". Son épouse, après la vague de calomnies suite au décès d'un manifestant affirme : "je voudrais dire que j'ai été très blessé par tout ce que j'ai entendu. Si je ne connaissais Charles Pasqua que par ce que j'ai lu ou entendu, je le trouverai très antipathique. 40 ans c'est un long chemin. Je le connais bien. C'est un homme bon, courageaux, solide…" Delahousse lui demande s'il est croyant il répond que oui. S'il priait, il répond "quelquesfois". S'il avait péché : "oui". En politique? "je considère que je n'ai jamais péché en politique, j'ai toujours fait mon devoir". Par rapport aux affaires auxquelles il a été mêllé il affirme "c'est tout simplement la volonté d"un certain nombre d'hommes politiques d'avoir ma peau". "- Mais elle existent ces affaires ?" "- si elles existaient, j'ai été condamné à quoi ? Qu'est-ce qu'il reste de ces condamnations ?" "- Après tout ce que vous avez vécu, vous avez connu ces gardes à vue, ces interrogatoires, qu'est ce qui reste de ces moments là ?" "une profonde indifférence". On retrouve l'interview  sur FranceTV info