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Maurice Zundel : « Voilà ce qu’est Dieu : un Cœur, tout Cœur, rien qu’un Cœur »

A l’occasion des 40 ans de la mort de Maurice Zundel le 10 août dernier, Madame Cassis Leila, d’origine égyptienne évoque l’amitié de ce prêtre qui a façonné sa vie.

Comment avez-vous connu Maurice Zundel (1897-1975) ?

J’ai rencontré Maurice Zundel à Alexandrie dans les années 40. Il venait boire le café chez ma voisine. J’ai assisté à ses nombreuses conférences et même si j’avais du mal à le comprendre, quelque chose m’a saisie. Je l’ai revu de nombreuses fois jusqu'à sa mort. Mon mari et moi avons aussi beaucoup participé à des camps scouts avec lui dans notre jeunesse. Après notre déménagement en Suisse, il était un ami intime de notre famille.

Diriez-vous que Maurice Zundel était un mystique ?

Pour moi, Maurice Zundel était certainement un mystique. D’abord pour son silence. Il était capable de rester sans parler, il vivait de silence et on sentait que ce silence était habité.

Un mystique est quelqu’un qui est habité par le Seigneur. A travers le silence c’était la communication avec Dieu que l’on sentait tellement fort chez lui. On voyait cela dans le regard qu’il avait sur la vie, sur les êtres. Il aimait les êtres profondément. Mais sa manière d’aimer les autres allait bien au-delà d’une manière naturelle. C’était le cœur de Dieu, c’était le regard de Dieu.

Un jour une de mes amies est venue le voir car elle voulait se suicider. Maurice Zundel l’a écoutée parler. Il a écouté sa souffrance. Il n’a pas dit un mot et il l’a juste regardée. Des larmes coulaient de ses yeux. Il lui a juste dit : « mais moi, je vous aime ».

Il a partagé sa souffrance dans le silence. Il l’a juste écoutée, dans un partage si profond qu’il en pleurait. Pendant trois jours elle a été bouleversée par cette présence de Dieu incarné en Maurice Zundel.

Quel était son enseignement sur la Trinité ?

Pour lui, c’était l’essentiel. On ne peut croire en Dieu sans la Trinité. Ce qui m’a touché c’est la communication entre les êtres, cette intensité d’amour qui les unissait, cette grandeur de la communication dans l’amour. Je ne me suis jamais posé de questions théologiques mais j’ai senti la force de cette communion qui faisait que les êtres ne sont plus qu’un.

Pourquoi Maurice Zundel a-t-il toujours beaucoup parlé de la liberté ?

Il n’était jamais enfermé dans quelque chose ou dans des perspectives. Il vivait tellement dans l’amour ! A partir de ce moment-là, beaucoup de choses tombent. Il n’y avait que l’amour qui comptait. Or, l’amour et la liberté se rejoignent : « Nous sommes libres, disait-il. La liberté, c’est le pouvoir de se donner et de nous donner ». La liberté émanait pour lui de l’amour. Il n’était jamais enfermé dans des principes  qui venaient étouffer la liberté ou l’amour.

Maurice Zundel est un disciple de saint François, que disait-il de la pauvreté ?

La pauvreté rejoint aussi l’amour. Si on aime vraiment, on se désapproprie, on se dépouille. Si on est désapproprié, c’est cela la véritable pauvreté. Il utilisait beaucoup ce terme de désappropriation dans ses écrits. Il vivait lui même de l’amour, très pauvre. Il dit : « Au cœur de la pauvreté est la joie parce qu’on est libre de tout, libre de soi ».

Il mettait les gens en contact, les aidait et se mettait à leur service. Il avait la mémoire du cœur. Même s’il passait une année sans vous voir, il posait les questions appropriées. En vous voyant, il vous recevait vraiment en lui. Il vivait intensément. On sentait qu’il vivait intensément à travers son regard.

Maurice Zundel a souvent été incompris et mis à l'écart, comment a-t-il vécu ces persécutions ?

Il fonçait dans sa direction et pour le comprendre il fallait un regard qui coïncide avec le sien. Malheureusement, les personnes préféraient le mettre de coté car elles ne le comprenaient pas. C’était difficile. Certaines personnes en l’écoutant étaient complètement prises, saisies par quelque chose au-delà de ce qu’on pouvait imaginer et se sont converties car elles ont découvert en l’écoutant la valeur de ce prêtre. D’autres ont été vraiment contre car ils ne le comprenaient pas. Ce regard nouveau et sa liberté leur faisaient peur.

Maurice ne parlait jamais de ses souffrances. Un jour, il avait même dit : « Il vaut mieux souffrir de l’Eglise que d’être hors de l’Eglise ». Cela voulait dire combien il avait un amour de l’Eglise. Il était dans l’Eglise et jamais il n’a envisagé d’en sortir, même si l’Eglise à un moment de sa vie l’a rejeté. Les jours de ses obsèques il y avait beaucoup de prêtres qui étaient là mais il y a eu aussi beaucoup d’ironie, même ce jour-là.

Il faut faire un effort pour le comprendre mais maintenant, beaucoup de prêtres lisent Maurice Zundel et essayent de pénétrer sa pensée. Il avait un très haut niveau intellectuel à la fois scientifique et poétique.

Maurice Zundel est très peu connu et reconnu en Suisse, pourquoi ? Quel est son lien avec son pays ?

En Suisse, l’Eglise ne l’a pas adopté. Quelques-uns l’ont beaucoup apprécié mais de son temps d’une manière générale, il n’était pas apprécié et il se mettait à l’écart. Il avait beaucoup d’humilité.

Il était trop en avance. Il mettait de coté les principes, il avait une grande liberté alors on s’en méfiait.

Quand on se confessait chez lui, il donnait comme pénitence d’écouter un morceau de musique ou d’aller se promener dans la nature et cela n’était pas tellement commun… Alors on se méfiait. C’était très spécial tout cela. Ce n’était jamais une pénitence ordinaire, toujours une ouverture.

Il était tellement relié à Dieu, tellement donné qu’on ne comprenait pas sa façon de vivre. On n’a pas compris non plus sa pauvreté. Quand on lui faisait un don, il donnait tout aux pauvres. Il prenait le train sans argent. On avait peur de son comportement. Il étonnait.

Il avait toutefois un lien fort avec son pays. On le sentait très suisse d’option et de cœur. Il ne parlait jamais de lui, ni de son pays mais on le sentait.

En quoi peut-il renouveler l'Eglise aujourd'hui ?

Il peut renouveler beaucoup l’Eglise aujourd’hui par la richesse de ses écrits. Il a beaucoup souffert de l’absence de l’Eglise dans beaucoup de domaines à son époque. Il était tellement relié à Dieu que tous les problèmes étaient pris à un certain niveau. Souvent tout est dans le regard et le regard est fait de ce que l’on est intérieurement. C’est ce regard plus contemplatif, relié à Dieu qui est nécessaire pour l’Eglise d’aujourd’hui.

Quel testament vous a laissé Maurice Zundel à sa mort et  que gardez-vous de lui pour vivre votre foi aujourd’hui ?

Il m’a donné le sens de l’amour en profondeur de l’autre. Quand des personnes avaient besoin de lui, il partait visiter la personne à n’importe quelle heure. Il avait un grand sens de la fidélité dans l’amitié. Ce n’était jamais quelque chose de passager. Il vous portait dans son cœur jusqu’au bout.

J’ai reçu beaucoup de lettres de lui, ma sœur également. Dans ses lettres, il y a le « langage » de l’amour. Grâce à ce regard d’amour posé sur moi, j’ai reçu le goût du service de l’autre. J’ai eu la chance de le connaître jeune au moment ou on doit faire des choix. Alors j’ai été « colorée» par lui, par sa personne.

Il avait une force de présence. Il était toujours là. « Etre chrétien, ce n’est pas écouter une Parole mais c’est d’abord s’unir à une Personne. C’est d’abord vivre cette vie qui est le Christ lui-même, c’est lui donner accueil, c’est faire de notre vie même l’expression de Sa vie. »

Dans les camps scouts, nous vivions avec lui. Le seigneur m’a parlé à travers lui et ce qui a fait que j’ai eu cette disponibilité vraie avec les autres, cet amour de charité.

Zundel m’a aidé à grandir dans la foi. La foi n’est pas quelque chose de statique. Mon histoire m’a fait grandir. Il me parlait sans me parler. Il a fait grandir ma vie contemplative.

Il avait aussi un grand amour de la beauté. Il y était sensible car il touchait le mystère de Dieu à travers l’art et la musique. D’ailleurs quand il était à l’hôpital et qu’il ne pouvait plus parler, il demandait qu’on lui mette de la musique de Mozart.

Mes plus beaux souvenirs ce sont les échanges que l’on a eus mais peut-être surtout son regard lumineux et silencieux. Quand j’ai perdu ma mère, je lui ai téléphoné et il a tout de suite dit : « demain je suis chez vous » et nous avons prié ensemble. Cela a tout changé car ma mère était en Egypte et je ne l’avais pas revue avant sa mort.

Son amitié et son silence m’accompagnent encore aujourd’hui.

 

Propos de Madame Cassis Leila recueillis par Madeleine Lorin.

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