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Mgr Khazen : arrêter la guerre en agissant sur les causes

Dans une interview accordée au journal Tempi, le vicaire apostolique des latins à Alep lance un appel à l’Occident : “Vous envoyez de la nourriture et des vêtements, et puis vous signez l’embargo contre la Syrie. Vous dénoncez la violence des djihadistes, et puis vous les armez ». Franciscain, Mgr Georges Abou Khazenen italie, a donné cette interview à l'occasion d'un récent passage en Italie. 

Excellence, que doit faire l’Europe avec les réfugiés syriens qui frappent à ses portes ?

Nous remercions de tout cœur l’Europe pour son sens d’humanité et de solidarité qu’elle montre, mais nous, nous voudrions guérir la racine, la cause du problème plutôt que ses conséquences. Une fois que la cause est éliminée, il n’y aura plus le problème de ces réfugiés, qui étaient si bien dans leur propre pays, chez eux […] En premier lieu, il faut arrêter de vendre ou de fournir des armes aux adversaires.

Les européens et les américains affirment que la responsabilité de la guerre en Syrie revient au régime de Bachar el Assad, qui a réprimé les manifestations démocratiques de mars-mai 2011, et par conséquent a obligé les opposants à prendre les armes, et que la paix viendra uniquement si le président démissionne et quitte le pays. Qu’en pensez-vous ?

Les personnes qui occupent des fonctions publiques vont et viennent, ce n’est pas un problème de ‘personnes’. Le problème c’est qu’il ne faut pas qu’un vide au pouvoir soit provoqué, autrement nous risquons de devenir comme la Lybie, pire que la Lybie. La demande de la démission du président est uniquement un prétexte pour maintenir le conflit ouvert. En revanche, le vrai objectif devrait être la réconciliation et la formation d’un gouvernement d’unité nationale, la garantie de la sécurité pour tous les syriens, la fin du chaos actuel.   

Tempi a fait un appel à l’abolition des sanctions contre la Syrie, parce que nous croyons qu’elles ne contribuent pas à la paix et qu’elles rajoutent uniquement des souffrances. Mais les américains et les européens continuent d’affirmer que ces sanctions sont l’unique manière pour faire plier le régime syrien. Qu’en pensez-vous ?

Vous faites bien de demander la fin des sanctions, nous sommes pleinement d’accord avec cette position. Les Eglises en Syrie n’ont cessé de demander la fin de l’embargo depuis le jour où ces sanctions ont été décidées… D’une part les Nations-Unis fournissent des aides humanitaires à la Syrie, et d’autre part, ils maintiennent des sanctions contre le pays. Sanctions qui n’affectent pas vraiment le gouvernement et les personnes haut placées, mais font souffrir les personnes pauvres. Ces sanctions sont une punition contre le peuple. Obama, après tant d’années, a reconnu que l’embargo américain contre Cuba a été une erreur, et l’a aboli ; alors, pourquoi persévérer dans l’erreur en ce qui concerne la Syrie ? À Alep, nous avons eu un hiver terrible, avec des températures qui s’approchaient des dix degrés en dessous de zéro, et ce sont les gens pauvres qui ont souffert du froid, pas les personnes haut placées contre lesquelles les sanctions ont été pensées. Quand on ne trouve plus de médicaments, quand on n’arrive plus à payer les études de ses enfants, ce sont les gens ordinaires qui souffrent, pas le gouvernement. Avant la guerre, l’Etat syrien fournissait des milliers de bourses pour les universitaires, qui les aidaient à payer des études en Syrie et la spécialisation à l’étranger. À cause de la guerre, l’Etat n’a plus de ressources économiques pour fournir ces aides. Pour payer les frais des universitaires à l’étranger, ce sont désormais les parents qui doivent s’en charger, et comme les familles ne peuvent pas payer ces frais, nous perdons la possibilité de donner à nos jeunes les plus brillants une formation de haute qualification.

La Russie a décidé de soutenir le gouvernement syrien. Selon les Etats-Unis, c’est un fait négatif, qui augmenterait la souffrance des syriens. Qu’en pensez-vous de l’intervention de la Russie ?

Clairement la Russie agit pour ses intérêts, en Méditerranée et au Moyen-Orient, mais le rôle qu’elle joue en ce moment est très positif pour la Syrie. Parce qu’elle est l’unique puissance qui cherche vraiment à réunir toutes les parties qui sont en conflits pour conclure un compromis. Elle implique l’opposition, la Turquie, l’Arabie Saoudite et l’Iran, dans des négociations vraies en vue d’une solution. Le fait que la Russie aide le gouvernement central, dans le contexte actuel, n’est pas une erreur. Les autres puissances, que font-elles ? Qui arment-elles ? Qui forment-elles ? Elles soutiennent des djihadistes, des groupes étrangers, des fanatiques et des religieux intégristes. Et malheureusement, l’Occident arme tous ces groupes aussi. Alors, on ne peut pas parler uniquement des aides militaires russes : tous devraient cesser d’armer les parties en conflit. Je vous assure que c’est la pensée actuellement de la majorité des syriens sur le rôle de la Russie dans notre crise.  

En Syrie, l’Isis propose aux chrétiens un contrat de soumission : il est prêt à accepter les chrétiens, mais sous le régime de la dhimmitude. Les chrétiens seront libres de vivre comme chrétiens, payant une taxe à l’Etat Islamique et évitant les manifestations publiques de leur culte. Qu’en pensent les chrétiens d’Orient de cette proposition ?

Il faut voir si cette proposition est réelle, parce que les faits disent autre chose : partout où est arrivé l’Etat islamique, les chrétiens ont du partir. Pratiquement, ils n’y sont plus, que ce soit en Syrie ou en Iraq. Je pense que leur contrat est uniquement une propagande. Mais peu importe ! Nous, en tant que chrétiens et hommes libres, nous exigeons le droit à la citoyenneté comme toutes les autres personnes. C’est aussi la seule solution pour mettre fin à la guerre en Syrie. Tous doivent être citoyens avec les mêmes droits. Nous ne voulons pas revenir des siècles en arrière : c’est inacceptable.

Quel rapport y a-t-il entre l’Isis et l’Islam? L’Isis représente l’Islam ou bien est-il une dégénération de cette religion ?

Il y a différentes interprétations de l’Islam. Il y a un islam modéré, ouvert, comme celui qui a caractérisé longtemps la Syrie. La majorité musulmane a accepté les autres. En Syrie, il y a 23 différents groupes ethniques et religieux, qui vivent en paix et en accord, formant une belle mosaïque. L’Isis veut le pays avec une seule couleur, il veut la charia pour tous. Leur interprétation du Coran est intransigeante, coïncidant cent pour cent avec celle qui est appliquée en Arabie Saoudite. Il suffit de regarder les exécutions que l’Isis accomplit selon les mêmes modalités appliquées en Arabie Saoudite : décapitations et lapidations publiques après la prière du vendredi. Mais tandis que tout le monde est horrifié par ce que fait l’Isis, pour l’Arabie Saoudite tous demeurent silencieux.  

Une intervention militaire internationale avec des troupes au sol contre l’Isis serait-elle juste ? Si tout le conseil de sécurité de l’ONU approuve une telle intervention, seriez-vous d’accord aussi ?

Moi, et en générale toute l’Eglise aussi, nous n’approuvons jamais une intervention militaire. La guerre ne résout rien, elle augmente seulement les souffrances, la haine et le désir de vengeance. Nous voyons les choses autrement : nous sommes d’accord que le monde doit faire disparaitre l’Isis, mais le faire disparaitre signifie autre chose. Je me demande : qui a créé l’Isis, qui lui fournit des armes, par où rentre-t-il en Syrie ? Nous, nous savons qui l’envoie. Alors, il suffit de fermer le robinet. Et à ce propos, je vous rappelle que les pays voisins achètent le pétrole de l’Isis, achètent les fouilles archéologiques syriennes et iraquiennes que l’Isis vole. C’est un trafic qui représente des milliards : mettre un terme à cela équivaut mettre un terme à l’Isis, sans besoin de guerre. 

Que demandent les chrétiens d’Orient à leurs frères chrétiens en Occident en ce moment historique et dramatique ?

Nous vous demandons de travailler pour la paix. Nous vous remercions parce que c’est grâce à vos dons que nous continuons à vivre et à soutenir matériellement beaucoup de personnes qui en ont besoin, chrétiens et non chrétiens. Vous nous aidez à vivre le beau visage de la charité, qui est le vrai visage du christianisme, celui de l’accueil envers tous, indépendamment de la religion à laquelle les personnes appartiennent. Cependant je vous demande aussi d’œuvrer pour la paix. Parce que si la paix revient, la Syrie est un pays suffisamment riche pour pouvoir redémarrer avec ses propres forces. Faites tout ce que vous pouvez afin que nous, chrétiens, puissions rester au Moyen Orient, parce que notre présence là, n’est pas uniquement précieuse pour nous-mêmes, mais pour tous. Nous chrétiens nous sommes là comme facteurs de réconciliation, de paix ; nous sommes le seul groupe religieux qui a de bonnes relations  avec tous les autres groupes. En outre, nous sommes facteurs de culture, de modernisation. Sans le christianisme au Moyen Orient, beaucoup de pays deviendront come l’Afghanistan des talibans.  Et l’Afghanistan taliban serait à la porte de l’Europe.

 Article paru en italien sur le site du journal Tempi le 28 septembre 2015
Traduit de l'italien par Josette khoury
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