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René Girard, la violence démasquée

René Girard, philosophe et anthropologue, est décédé début novembre en Californie. Il était l’auteur d’une théorie audacieuse sur l’origine de la violence.

« Le renommé professeur français de Stanford, l’un des 40 immortels de la prestigieuse Académie Française, est décédé à son domicile mercredi des suites d’une longue maladie ». C’est par ce communiqué que l’université californienne a annoncé la mort de l’un de ses plus éminents professeurs le 5 novembre dernier.

Si son œuvre a été abondamment traduite, René Girard était relativement peu connu en France jusqu’à son élection à l’Académie Française en 2005. Né en 1923 à Avignon, il s’établit aux USA en 1947 après avoir fait l’Ecole des Chartes. Il fera toute sa carrière comme enseignant à Baltimore puis à Stanford. Il restera donc à l’écart des controverses intellectuelles qui agitent la France. Ce cursus américain original explique qu’il concentre très vite ses travaux « sur le phénomène religieux auquel il s’intéressa dès les années 1960, en des temps où la sécularisation triomphante conduisait de nombreux chercheurs français à écarter ou à ignorer cet objet qu’ils vouaient à une disparition rapide. »[1]

En 1972, il publie La Violence et le sacré, puis Des choses cachées depuis la création du monde (1978). Le « système Girard », comme on l’appellera plus tard, est en place, prêt à décrypter l’éternelle violence générée par le « désir mimétique ». Pour Girard, « la rivalité entre les hommes, née du fait que chacun désire ce que désire autrui, se concentre sur la figure du « bouc émissaire », dont la mise à mort permet d’éviter la guerre de tous contre tous et la destruction de la société. Girard situe le lieu d’émergence du sacré dans ce sacrifice, à la suite de laquelle le bouc émissaire est sacralisé : il aura désormais vocation à protéger la réconciliation de la communauté, le rite permettant de réactiver le lien social, le mythe d’en conserver la mémoire. C’est le christianisme qui, à ses yeux, portera à son achèvement cette logique, condamnant pour la première fois catégoriquement le meurtre religieux ». Dans la Passion du Christ, Girard reconnaît «  la scène primordiale qui fonde les communautés humaines – une foule qui réclame la mise à mort d’une victime –, la force du désir mimétique qui pousse Pierre à la trahison, mais surtout le retournement de la violence, par le geste du Christ qui s’offre en victime pour révéler aux hommes qu’il est étranger à la violence ». Cette relecture des Évangiles insistant sur la condamnation de la violence fera date. Elle influencera les courants non-violents du monde chrétien et favorisera une relecture sans concession de l’histoire de l’Eglise.

Son œuvre fait l’objet de controverses : elle est critiquée par des hommes d’Eglise surpris par cette théologie « scientifique » aussi bien que par des intellectuels laïques – notamment Claude Levi-Strauss – qui dénoncent une théorie qui fait de la Passion un nœud central de l’histoire de l’humanité. L’élection de Girard à l’Académie Française en 2005, au fauteuil du Père Carré, marque la reconnaissance officielle de son œuvre.

À la fin des années 1960, ce sceptique, qui a grandi auprès d’une mère « solidement croyante et large d’esprit » s’est converti au christianisme. « Mon travail intellectuel m’a conduit vers le christianisme et mes découvertes m’ont convaincu de sa vérité », témoignera-t-il. Il confessait être « un catholique très conservateur », évitant « comme la peste les liturgies filandreuses, les catéchismes émasculés et les théologies désarticulées. » Cependant, il ne cherchait pas à absoudre l’Église de ses compromissions avec la violence dans l’histoire, considérant que l’institution n’avait pas pris la mesure de la révolution non-violente dont elle portait le feu.

 


[1] Les citations sont extraites de l’article d’Elodie Maurot dans La Croix du 5 novembre 2015.

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1 Commentaire

  1. bekeongle

    La mort de ce grand bonhomme est passée sans doute inaperçue , ou presque , dans le mainstream merdiatique ( je n'en sais rien puisque je ne me branche pas là-dessus ….)

    Girard, installé aux States car non conforme à la pensée déjà monolithique de l'Umma universitaire française et qui, de ce fait, n'a jamais eu son œuvre commentée, analysée comme elle aurait dû l'être chez nous, a su , de façon très convaincante, allier Foi et Raison notamment sur la question du Mal.

    Le développement du conflit mimétique, comme vecteur principal de la violence, permet de comprendre bien des circonstances historiques des pays, bien des drames locaux , bien des conflits familiaux.

    Ceci au moment où, chez les chrétiens, et particulièrement chez les catholiques, le triomphe des stupidités freudiennes emportait tout dans un tsunami dont on a peu d'équivalent historique.

    Il s'est même trouvé un homme d'Eglise pour aller jusqu'à nier la réalité du péché originel….

    Girard est à découvrir, pour ceux qui ne le connaissent pas, à approfondir pour les autres, car à l'aube des temps qui s'annoncent, il permettra de donner à nos contemporains, une compréhension porteuse d'espérance, dans le déferlement des violences à venir et que nous n'aurons pas la possibilité d'éviter, tant le règne des bisounours est encore prégnant.

    Il peut, par exemple, montrer que ceux qui nous attaquent sur notre sol ne viennent pas, comme par enchantement, de nulle part, mais qu'ils sont tout autant le fruit amer de la décomposition de l'idée de Patrie, de Terre, de Nation chez nous, du fait de notre propre veulerie, de notre matérialisme compulsif.

    Si on ne rentre pas dans ce schéma explicatif de l'affrontement mimetique, de la guerre de tous contre tous, alors le risque est de suivre le penchant naturel de l'homme qui ne voit plus dans l'Autre qu'un ennemi à faire disparaître, en ayant au cœur et dans les tripes la fureur, l'ubris ,qui ne peut plus accepter aucune limite à sa propre violence.