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Dossier « 20 ans du doctorat de ste Thérèse » (1) : Thérèse et la vérité

Il y a 20 ans, le 19 octobre 1997, le Pape Jean Paul II déclarait que la petite Thérèse était docteur de l’Eglise. A cette occasion, Terre de Compassion vous propose un dossier spécial dont voici le premier volet. 

Un docteur qui est une enfant

C’est une enfant décédée à l’âge de 24 ans de la tuberculose dans son petit carmel de Lisieux qui fut déclarée docteur de l’Eglise ! Elle s’assit à côté de ces grands docteurs qui ne sont que 33, dont saint Thomas d’Aquin et saint Augustin, qui ont permis à l’Eglise de garder l’étoile de la foi intacte et d’orienter les chrétiens vers la sainteté. On saisit aisément pourquoi Thérèse est une grande sainte, mais quel est son rapport à la vérité pour qu'elle ait été déclarée docteur ? Malgré son jeune âge, la renommée de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus est immense. Elle est l’une des saintes les plus appréciée de l’Eglise contemporaine. Tout le monde a entendu parler de sa « petite voie » sans souvent bien savoir de quoi il s’agit, beaucoup ont lu sa belle biographie, Histoire d’une âme et certains ont un lien de profonde amitié avec elle, pour tant de grâces reçues à son intercession, comme par exemple Edith Piaf. En d’autres termes, son influence sur ce dernier siècle de l’Eglise est immense et embrasse tout le monde catholique d’une mer à l’autre. 

Dans Thérèse de Lisieux, Histoire d'une mission, le grand théologien Hans Urs von Balthasar s’est essayé à une lecture théologique de son œuvre 1)Thérèse de Lisieux, Histoire d'une mission de Hans Urs von Balthasar (Mediaspaul,1997)  bien avant ladite proclamation et a dégagé quelques lignes qui nous permettent de comprendre ce qui lui valut cet insigne honneur.

Comprendre la vie des saints depuis leur mission 

L’introduction du livre montre l’intention de Balthasar qui est de faire un essai de phénoménologie théologique, c’est-à-dire de regarder la vie d’un saint – et nous savons qu’il a fait cela pour plusieurs saints –, pour en dégager sa valeur doctrinale, pour, en l’occurrence, voir ce que la vie de sainte Thérèse peut nous apprendre de la Révélation. 

Sainte Thérèse fait partie de ces saints, véritables « éclairs projetés vers le ciel à partir de Dieu », qui manifestent une volonté unique et claire de Dieu à son Eglise à certains moments de l’histoire. Sa vie est comme une nouvelle exégèse de la Révélation, un enrichissement de la doctrine. Son existence est un phénomène théologique, une part vivante et essentielle de la Tradition : « La vie des saints montre l’Esprit Saint à l’œuvre qui interprète d’une manière vivante la Tradition du Christ consignée dans l’Ecriture, ils sont l’Evangile vivant. » Car, comme dit avec force Balthasar, « seul celui qui se tient lui-même dans le champ de la sainteté peut comprendre et interpréter la Parole de Dieu ». Or pour Balthasar, ce qui définit la vie d’un saint, ce n’est pas temps sa perfection morale que sa mission. Ce qui est parfait, « héroïque », pour parler avec les mots utilisés lors des canonisations, c’est d’abord la manière dont ils ont rempli et répondu, dans l’obéissance à l’Eglise et à l’Esprit Saint, à leur mission, comme Marie a parfaitement répondu (et elle seule) à sa mission de Mère de Dieu parce que sa vie a correspondu parfaitement à son fiat, expression parfaite de ce que Dieu attendait d’elle. 

La vie des saints montre l’Esprit Saint à l’œuvre qui interprète d’une manière vivante la Tradition du Christ consignée dans l’Ecriture, ils sont l’Evangile vivant.

Aussi ce livre de Balthasar propose une méthode, celle d’une phénoménologie de la sainteté. Il dégage de la vie de sainte Thérèse, sa « figure », cette mission que lui a confié l’Esprit Saint pour l’Eglise. Comme Jeanne d’Arc avait reçu la mission de délivrer la France et faire sacrer le roi à Rheims, Thérèse doit se donner en exemple pour ses « petites âmes », pour aider les pauvres pécheurs à devenir des saints.

Voilà peut-être l’originalité absolue de sainte Thérèse : elle doit vivre sa doctrine, elle doit incarner sa petite voie pour ouvrir ce chemin tout simple, ce simple ascenseur qui mène aux cieux. Balthasar, nous dit ainsi, non sans humour que Thérèse Martin, déjà se canonise elle-même ! En effet, dans la biographie qu’elle écrit, elle se présente comme une sainte. Elle présente sa doctrine de la petite voie d’enfance, mais elle écrit sa vie à partir de cette doctrine si bien que sa doctrine est sa vie et que sa vie est l’exemple type pour ceux qui, tout petit comme elle, veulent être des saints. 

La vérité 

La vie de sainte Thérèse est toute centrée sur la vérité : l’effort et la recherche de sainte Thérèse sont pour la vérité. Elle lutte, c’est une guerrière. Elle est très amie de sainte Jeanne d’Arc dont elle se sent extrêmement proche, ce qui peut sembler paradoxal quand on connaît les images pieuses de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Elle est une âme virile animée d’un immense courage et d’un immense effort. Elle lutte contre toutes sortes de mensonges, toute forme d’inauthenticité de la vie chrétienne, contre la demi authenticité ; elle lutte contre la bigoterie qui voudrait habiller une vie spirituelle défectueuse ; elle lutte pour la véritable beauté contre le mauvais goût de son époque ; elle lutte pour une véritable impuissance, cœur de sa voie, où l’âme laisse toute place à Dieu, contre la faiblesse méprisable de la lâcheté 2)« Thérèse de l'Enfant-Jésus ressemble à un homme qui, de toutes ses forces, lutte contre quelque chose : c'est le mensonge. Le mensonge sous toutes les formes qu'il peut revêtir dans le christianisme, celle de l'inauthenticité dissimulée, celle de la demi-authenticité, de la transition où la sainteté et la bigoterie, l'art et le mauvais goût, la véritable impuissance et la faiblesse méprisable forment un noeud inextricable.
La vie de Thérèse est une bataille permanente. Elle combat avec le glaive de l'esprit contre le contraire de l'esprit, avec le glaive de la vérité contre les armées opaques du mensonge qui, inquiétantes, indiscernables, toutes proches, la cernent de tous côtés. Avec l'impuissance d'une tendre racine, elle se fraie péniblement un chemin à travers les roches les plus dures et les fait finalement éclater. La vérité est le mot clé de sa vie, et par là celle-ci se place sous le signe de la théologie. Mais c'est la vérité dans cette plénitude, cette force, cette intensité de décision qu'a la parole de la sainte Ecriture : la vérité comme témoignage de toute l'existence ; comme remise de toute la vérité personnelle à la vérité une, unique, de Dieu en nous. La vérité comme obéissance et comme mission. » Thérèse de Lisieux, Histoire d'une mission de Hans Urs von Balthasar (Mediaspaul,1997) 
. Elle mène une bataille permanente avec les armes de l’esprit et de la vérité. Cette vérité est le témoignage total de sa propre vie. 

Pour être véritablement victime d’amour, il faut se livrer totalement. Je ne puis me nourrir que de la vérité.

Pour sainte Thérèse, la porte d’entrée dans la vérité est l’humilité : « Il me semble que l’humilité c’est la vérité ; je ne sais si je suis humble, mais je sais que je vois la vérité en toute chose. » ou bien encore : « Oui il me semble que je suis humble, le bon Dieu me montre la vérité, je sens si bien que tout vient de lui. » Et au jour de sa mort, elle dit : « Il me semble que je n’ai jamais cherché que la vérité, oui j’ai compris l’humilité du cœur. » 

L’existence théologique de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus 

Balthasar dit qu’il n’y a aucune doctrine magistérielle dans l’œuvre de sainte Thérèse. Elle a lu quelques livres, mais dès l’âge de dix-huit ans, elle dit : « Je ne trouve plus rien dans les livres ». Il ne lui restera comme livre de chevet et comme maître, dans lesquels elle ne cessera de piocher que la Bible, la Sainte Ecriture, et l’Imitation de Jésus Christ. Saint Jean de la Croix aussi, mais seulement comme un chemin vers les Saintes Ecritures. Elle dira avoir conscience d’être messagère d’une voie, d’une doctrine nouvelle mais qu’elle ne la trouvera absolument pas dans les livres. Elle est certes fille de la spiritualité française du Grand Siècle, le dix-septième, avec Marguerite de Beaune, Bérulle, Condren, François de Sales, mais ils ne sont malgré tout pas directement ses maîtres. Ses maîtres sont Jésus et l’Esprit Saint : « C’est Jésus tout seul qui m’a instruite. Sans se montrer, sans faire entendre sa voix, Jésus m’instruit dans le secret. » 

Elle trouve dès son entrée au couvent, une forte opposition entre ce qu’elle reçoit de l’Eglise institutionnelle et notamment de son directeur spirituel, ce qu’elle entend en général dans les sermons, et ce qu’elle ressent en elle-même. Son directeur spirituel invitait à faire beaucoup d’actes de vertus pour grandir en perfection. Elle va s’essayer dans cette voie-là avec des mortifications, avec toute la spiritualité de faire mourir le vieil homme à partir des œuvres et des grands actes de vertu. Mais très rapidement elle va s’apercevoir que ce n’est pas sa voie. 

Thérèse jouant Jeanne d'Arc au Carmel de Lisieux

Sainte Thérèse va finalement vivre avant d’élaborer une doctrine; elle va chercher, parce qu’elle a le désir d’être sainte – c’est son désir depuis qu’elle est toute petite –, un moyen pour l’être. Son existence, sa vie, va vérifier la vérité de sa doctrine. C’est ce qui fait la grandeur de sainte Thérèse et aussi sa limite : elle va se montrer en spectacle, s’exposer à ses sœurs, à ses petites âmes, non pas pour dégager de manière objective la vérité de la Révélation, mais pour montrer que les intuitions qu’elle reçoit de l’Esprit Saint et du Christ sont réellement l’Evangile parce qu’elle l’incarne parfaitement. Elle s’est comme vidée d’elle-même pour laisser transparaître la puissance de la grâce en elle. C’est pour cela qu’elle insiste tant sur l’enfance : elle est comme l’enfant qui reçoit de son père toute grâce, tout bien : « Le seul moyen de faire des progrès dans l’amour, est celui de rester toujours bien petite. C’est ainsi que j’ai fait. ». « Un regard sur Jésus et la connaissance de sa propre misère répare tout. ». Elle sait donc parfaitement qu’elle n’est rien mais que c’est Dieu qui a fait tout en elle. C’est donc bien avec l’innocence de l’enfant qu’elle reconnaît être une sainte.  

La Parole de Dieu 

Sainte Thérèse n’interprète pas et n’augmente pas la Tradition. Elle ne développe pas la doctrine, n’apporte rien de nouveau à quelques points de la vérité chrétienne. Sa mission dit Balthasar, est plutôt régressive. Elle ramène la Tradition aux sources de l’Ecriture et l’en fait sortir de nouveau. Elle ramène la Tradition à la simplicité de l’Evangile. 

L’Ecriture seule va lui enseigner sa voie : « Si quelqu’un est tout petit qu’il vienne à moi ». Ce texte et beaucoup d’autres vont confirmer sa doctrine, sa mission, sa vie. Et surtout, bien sûr, le grand texte de saint Paul aux Corinthiens, chapitres 12 et 13, où saint Paul montre l’organisation de l’Eglise, l’organisation des ministères dans laquelle chaque membre reçoit sa mission de Dieu : les uns sont martyrs, les autres sont apôtres, les autres sont prophètes. Mais elle, elle veut être tout : prêtre, martyr, missionnaire… elle veut être tout cela et en même temps elle ne veut se laisser enfermer dans aucune case. La réponse lui est donnée par saint Paul : son lieu sera l’amour parce que l’amour anime tout. 

Nous terminerons avec ce texte admirable introduit pas saint Jean Paul II, lors de l’homélie qu’il prononça à l’occasion de la proclamation de sainte Thérèse, docteur de l’Eglise 3)Saint Jean Paul II, Homélie à l’occasion de la proclamation de Thérèse de Lisieux docteur de l’Eglise, 19 octobre 1997, https://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/homilies/1997/documents/hf_jp-ii_hom_19101997.html :

« Dans la Lettre apostolique que j'ai écrite à cette occasion 4)Saint Jean Paul II, Lettre Apostolique, Divini amoris scientia, http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/apost_letters/1997/documents/hf_jp-ii_apl_19101997_divini-amoris.html, j'ai souligné quelques aspects saillants de sa doctrine. Mais comment ne pas rappeler ici ce que l'on peut en considérer comme le sommet, à partir du récit de la découverte bouleversante qu'elle fit de sa vocation particulière dans l'Église? « La Charité — écrit-elle — me donna la clef de ma vocation. Je compris que si l'Église avait un corps, composé de différents membres, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l'Église avait un Cœur, et que ce Cœur était brûlant d'Amour. Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Église, que si l'Amour venait à s'éteindre, les Apôtres n'annonceraient plus l'Évangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang… Je compris que l'Amour renfermait toutes les Vocations… Alors dans l'excès de ma joie délirante je me suis écriée: Ô Jésus mon Amour… ma vocation enfin je l'ai trouvée, ma vocation, c'est l'Amour! » (Ms B, 3 v°). C'est là une page admirable qui suffit à elle seule à montrer que l'on peut appliquer à sainte Thérèse le passage de l'Évangile que nous avons entendu dans la liturgie de la Parole: « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange: ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits » (Mt 11,25).

 

 

Retrouvez les articles du dossier « 20 ans du doctorat de Ste Thérèse de Lisieux » :

References   [ + ]

1. Thérèse de Lisieux, Histoire d'une mission de Hans Urs von Balthasar (Mediaspaul,1997)
2. « Thérèse de l'Enfant-Jésus ressemble à un homme qui, de toutes ses forces, lutte contre quelque chose : c'est le mensonge. Le mensonge sous toutes les formes qu'il peut revêtir dans le christianisme, celle de l'inauthenticité dissimulée, celle de la demi-authenticité, de la transition où la sainteté et la bigoterie, l'art et le mauvais goût, la véritable impuissance et la faiblesse méprisable forment un noeud inextricable.
La vie de Thérèse est une bataille permanente. Elle combat avec le glaive de l'esprit contre le contraire de l'esprit, avec le glaive de la vérité contre les armées opaques du mensonge qui, inquiétantes, indiscernables, toutes proches, la cernent de tous côtés. Avec l'impuissance d'une tendre racine, elle se fraie péniblement un chemin à travers les roches les plus dures et les fait finalement éclater. La vérité est le mot clé de sa vie, et par là celle-ci se place sous le signe de la théologie. Mais c'est la vérité dans cette plénitude, cette force, cette intensité de décision qu'a la parole de la sainte Ecriture : la vérité comme témoignage de toute l'existence ; comme remise de toute la vérité personnelle à la vérité une, unique, de Dieu en nous. La vérité comme obéissance et comme mission. » Thérèse de Lisieux, Histoire d'une mission de Hans Urs von Balthasar (Mediaspaul,1997) 
3. Saint Jean Paul II, Homélie à l’occasion de la proclamation de Thérèse de Lisieux docteur de l’Eglise, 19 octobre 1997, https://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/homilies/1997/documents/hf_jp-ii_hom_19101997.html
4. Saint Jean Paul II, Lettre Apostolique, Divini amoris scientia, http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/apost_letters/1997/documents/hf_jp-ii_apl_19101997_divini-amoris.html
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