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Arvo Pärt reçoit le prix Ratzinger de théologie

Arvo Pärt, compositeur vivant le plus joué dans le monde est l’un des trois lauréats 2017 du Prix Ratzinger. Pour la première fois, le « Nobel de théologie » revient donc à un musicien. 

 

Un compositeur théologien

Le prix Ratzinger a été conçu en 2011 à l’instigation du pape Benoît XVI pour distinguer des individus remarquables pour leur recherche en théologie ou pour leur travail artistique religieux.

Le compositeur estonien de 82 ans, orthodoxe, est docteur honoris causa de l’Institut Pontifical de musique sacrée. Lors du 60e anniversaire de sacerdoce du pape Benoît XVI avait été interprétée la version révisée du Vater unser (Notre Père en allemand) d’Arvo Pärt dédiée au pape émérite. Quelques mois plus tard Benoît XVI le nommait au Conseil pontifical de la culture.

En 2010, l’interprétation de Cecilia vergine romana d’Arvo Pärt avait inspiré au pape un beau commentaire sur le silence 1)« …l'oeuvre de Pärt , tout en profitant elle aussi d'un instrument similaire, un orchestre symphonique et un choeur, veut donner une voix à une autre réalité , qui n'appartient pas au monde naturel : elle donne une voix au témoignage de la foi dans le Christ, qui, en un mot, se dit « martyre ». Il est intéressant que ce témoignage soit personnifié justement par Sainte Cécile: une martyr qui est aussi la sainte patronne de la musique et du bel canto (…). Le texte du martyre de la sainte, et le style particulier qui en donne une clé d'interprétation musicale, semblent représenter la place et le rôle de la foi dans l'univers : au milieu des forces vitales de la nature, qui sont autour de l'homme, et aussi en lui , la foi est une force différente, qui répond à une parole profonde , "sortie du silence ", comme disait saint Ignace d'Antioche. La parole de la foi a besoin d'un grand silence intérieur, pour écouter et obéir à une voix qui est au-delà du visible et du tangible. Cette voix parle aussi à travers les phénomènes de la nature, parce que c'est la puissance qui a créé et régit l'univers ; mais pour la reconnaître, il faut un cœur humble et obéissant – comme nous l'enseigne aussi la sainte dont nous faisons aujourd'hui mémoire : Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. La foi suit cette voix profonde, là où l'art à lui seul ne peut pas atteindre : elle la suit dans le chemin du témoignage de l'offrande de soi-même par amour, comme l'a fait Cécile. Alors, l'œuvre d'art la plus belle, le chef-d'œuvre de l'être humain, est chacun de ses actes d'amour vrai, du plus petit – dans le martyre quotidien – au sacrifice suprême. Ici, la vie elle-même se fait chant : une anticipation de cette symphonie que nous chanterons ensemble au paradis. »  4 octobre 2010, Le pape Benoît XVI, inspiré par l’oeuvre Cecilia vergine romana (écouter ici) d’Arvo Pärt. http://benoit-et-moi.fr/2010-III/0455009e0207c4106/0455009e050e47516.html.

Arvo Pärt est donc distingué par ce Prix pour sa recherche « théologique » sur les Saints Mystères qui se traduit, sinon par les concepts, du moins, par la musique. La plupart de ses œuvres empruntent les mots de la liturgie catholique latine, au style grégorien et à la tradition orthodoxe. A l’écoute de ses œuvres, l’auditeur est immergé dans le Mystère et, comme suspendus dans le vide par les nombreux silences à travers lesquels le ciel semble s'ouvrir, il est conduit à goûter la liberté véritable. 

L’attribution du prix Ratzinger à Arvo Pärt peut aussi être perçue comme un hommage de la Fondation Ratzinger à l’amour du pape émérite pour la musique. 

Il faut être comme un mendiant

Au cours d’une de ses allocutions, Arvo Pärt livrait quelques mots de son journal musical qui nous éclairent sur les fondements de sa mission de compositeur :

« Au monastère Pühtisa, en Estonie : “Avez-vous déjà remercié Dieu pour cet échec?”  Ces mots inattendus étaient prononcés par une petite fille, je me souviens exactement, c’était le 25 juillet 1976. J’étais assis sur un banc dans le cloître du monastère, à l’ombre des buissons avec mon cahier. “Qu’est-ce que vous faites, qu’écrivez-vous là ?” me demanda la fillette d’environ 10 ans. “J’essaie d’écrire de la musique mais cela ne s’avère pas bon.” Lui dis-je. Elle eut alors ces mots inattendus : “Avez-vous déjà remercié Dieu pour cet échec?”

L’âme humaine est l’instrument de musique le  plus sensible. Celui qui vient ensuite c’est la voix humaine. On doit purifier l’âme pour qu’elle puisse retentir, sonner. Le compositeur est un instrument de musique, et en même temps, il interprète sur cet instrument. L’instrument doit être réglé pour produire le son. Nous devons commencer par là et non par la musique. A travers la musique, le compositeur peut vérifier si son instrument est accordé, et en quel mode il est accordé.

Dieu unifie l’homme dans le ventre de sa mère, lentement et avec sagesse. L’art devrait être mis au monde de la même manière.

Il faut être comme un mendiant au moment d’écrire la musique, quelle qu’elle soit et au moment où Dieu donne. Nous ne devrions pas nous désoler d’écrire peu ou pauvrement, mais parce que nous prions peu et pauvrement… et de façon tiède, et que nous vivons de la mauvaise façon.

Le critère doit être partout et uniquement l’humilité.

La musique est mon amie : elle comprend tout, elle a compassion, elle est pardon. Elle me réconforte, elle est le mouchoir qui essuie mes larmes de tristesse, la source de mes larmes de joie, ma libération et mon envol. Elle est aussi une douloureuse épine dans ma chair et mon âme, ce qui me rend sobre et m’enseigne l’humilité. 

Merci. Pardonnez-moi s’il vous plait. 2)Discours prononcé en mai 2014 par compositeur Arvo Pärt à l’occasion d’un prix honorifique du Séminaire St Vladimir de New York qu’il y a reçu. Vidéo en anglais : https://vimeo.com/221011528

Arvo Pärt recevra ce Prix le 18 novembre en compagnie du théologien luthérien allemand Theodor Dieter et du théologien et prêtre catholique allemand Karl-Heinz Menke.

References   [ + ]

1. « …l'oeuvre de Pärt , tout en profitant elle aussi d'un instrument similaire, un orchestre symphonique et un choeur, veut donner une voix à une autre réalité , qui n'appartient pas au monde naturel : elle donne une voix au témoignage de la foi dans le Christ, qui, en un mot, se dit « martyre ». Il est intéressant que ce témoignage soit personnifié justement par Sainte Cécile: une martyr qui est aussi la sainte patronne de la musique et du bel canto (…). Le texte du martyre de la sainte, et le style particulier qui en donne une clé d'interprétation musicale, semblent représenter la place et le rôle de la foi dans l'univers : au milieu des forces vitales de la nature, qui sont autour de l'homme, et aussi en lui , la foi est une force différente, qui répond à une parole profonde , "sortie du silence ", comme disait saint Ignace d'Antioche. La parole de la foi a besoin d'un grand silence intérieur, pour écouter et obéir à une voix qui est au-delà du visible et du tangible. Cette voix parle aussi à travers les phénomènes de la nature, parce que c'est la puissance qui a créé et régit l'univers ; mais pour la reconnaître, il faut un cœur humble et obéissant – comme nous l'enseigne aussi la sainte dont nous faisons aujourd'hui mémoire : Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. La foi suit cette voix profonde, là où l'art à lui seul ne peut pas atteindre : elle la suit dans le chemin du témoignage de l'offrande de soi-même par amour, comme l'a fait Cécile. Alors, l'œuvre d'art la plus belle, le chef-d'œuvre de l'être humain, est chacun de ses actes d'amour vrai, du plus petit – dans le martyre quotidien – au sacrifice suprême. Ici, la vie elle-même se fait chant : une anticipation de cette symphonie que nous chanterons ensemble au paradis. »  4 octobre 2010, Le pape Benoît XVI, inspiré par l’oeuvre Cecilia vergine romana (écouter ici) d’Arvo Pärt. http://benoit-et-moi.fr/2010-III/0455009e0207c4106/0455009e050e47516.html
2. Discours prononcé en mai 2014 par compositeur Arvo Pärt à l’occasion d’un prix honorifique du Séminaire St Vladimir de New York qu’il y a reçu. Vidéo en anglais : https://vimeo.com/221011528
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3 Commentaires

  1. Aude Guillet

    Merci Caroline pour ce magnifique article, de nous remettre devant la figure de cet homme si bon et si humble qu'il semble nous laver les pieds par sa musique… L'interprétation de Vater unser du petit chanteur de la Escolania de Montserrat est un pur moment de joie, de larmes et d'envol ! 

  2. CI

    La musique d'Arvo Pärt est à l'heure actuelle la plus interpretée au monde, car il est donné à tous de faire l'expérience de cette purification dont il parle. Celle-ci vient, comme par surprise, par un silence encerré de quelques notes telles un humble écrin.  Pas besoin d'une longue formation théologique pour entrer dans l'expérience que propose Pärt, et c'est probablement pour cela qu'il reçoit de telles distinctions ecclésiastiques. Par sa musique, Dieu se fait proche.

    C'est par exemple en hommage aux attentats de Madrid qu'il avait composé l'un de ses plus fameux Motets "Da Pacem Domine" chéri des choeurs A capella tant cette musique console : Donne la paix, Seigneur,à nos jours,car il n'y a personne d'autre que Toi,notre Dieu, qui combatte pour nous."

    J'ai la chance de faire partie d'un choeur où Pärt est à l'honneur et c'est d'abord sur ces paroles que résonneront nos voix lors du prochain concert au Musikverein de Vienne le 15 novembre, dont le thème est "Etranger".

    https://www.youtube.com/watch?v=g5ybVqs031c