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Burning out, dans le ventre de l’hôpital

Dans son film documentaire « Burning out », le réalisateur belge Jérôme Le Maire nous entraîne au cœur des blocs opératoires de l’hôpital Saint-Louis, l’un des plus grands de Paris : 14 salles d’opération ayant chacune pour objectif la réalisation de 8 à 10 opérations par jour.  Dans cette fourmilière, il scrute le phénomène du « burn out ». Des chirurgiens aux aides-soignants, tous décrivent une dégradation des conditions de travail au cours des dernières années. Que s’est-il passé ? 

Toujours plus vite

Les protagonistes décrivent une pression toujours plus grande de la part des gestionnaires de l’hôpital qui souhaitent rendre l’établissement plus rentable. Au cours d’une réunion avec les équipes soignantes, la directrice explique que la chirurgie est un secteur « qui rapporte », et qu’il faut donc développer. Mais sur le terrain, cela signifie un nombre toujours plus important de malades à opérer avec des moyens de plus en plus limités. Par exemple, l’aide-soignante chargée de nettoyer chaque salle d’opération n’a que 17 minutes pour s’en acquitter. Il faut faire toujours aussi bien, mais plus vite et avec moins de ressources.

Les chirurgiens se plaignent de ne plus éprouver de plaisir à venir travailler. Bien que cela fasse partie de la mission d’un hôpital public, l’un d’entre eux reconnaît ne plus avoir le temps d’enseigner « c’est normalement la moitié de mon travail », regrette-t-il. Cette accélération se fait au détriment des rapports humains : il n’y a plus de place pour les temps d’échanges gratuits qui humanisent et facilitent le travail. L’augmentation du stress engendre crispations et incompréhensions.

Interchangeables

Outre le décalage entre les attentes des gestionnaires et la réalité du surmenage sur le terrain, le documentaire révèle une absence de dialogue : « On nous impose des changements, mais à aucun moment, on ne nous demande notre avis » se plaint un chirurgien. 

Plutôt que des équipes qui ont l’habitude de travailler ensemble, on privilégie les changements : tous doivent pouvoir travailler avec tous. Pourtant, au bloc opératoire, le fait de savoir comment tel ou tel va réagir permet d’anticiper les problèmes. Se connaître est un gain de temps et d’énergie. Mais la recherche de la rentabilité à tout prix isole les personnes en les rendant interchangeables.

Le sens du travail

L’un des facteurs les plus importants dans la survenue d’un syndrome d’épuisement professionnel ou burn out, est l’absence de reconnaissance par le responsable hiérarchique 1)Dyrbye 2013. En effet, cela touche à l’être du travailleur en tant que personne.  

L’homme a besoin de travailler non pas seulement pour des raisons extérieures à lui-mêmes mais en raison de ce qu’il est : créé à l’image de Dieu, il est une « personne », un « sujet », capable de prendre des décisions et de structurer son travail, quel qu’il soit. Son travail est l’un des lieux les plus importants de son autoréalisation, un lieu où il peut devenir davantage lui-même en développant ses potentialités. S’il se trouve réduit à son niveau technique, il ne voit plus le sens de sa tâche et perd le goût de se donner.

Ce documentaire ne serait pas si sensible si la nature même du travail d’un hôpital ne pouvait se limiter à des considérations économiques : car il s’agit de patients, non de marchandises. Mais ce qu’il vise en réalité, concerne la société entière. Dans son encyclique Laborem exercens, Jean-Paul II insiste sur l’impasse que constitue le fait d’opposer l’aspect économique à l’aspect humain ou de favoriser l’un au détriment de l’autre. Il y a une limite dans la recherche de rentabilité : cette limite est le facteur humain.

Une interview de Jérôme Le Maire 

 

Voir le film sur arte ou sur RTBF.

References   [ + ]

1. Dyrbye 2013
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1 Commentaire

  1. CI

    Effectivement ce film documentaire a l'air très intéressant. Je comprends que le personnel hospitalier, sans tomber dans l'angélisme, soit désemparé par une pression purement financière alors même qu'ils rendent un « service public ». Très interessante aussi l'interview du réalisateur, notamment les dernières minutes où il décrit ce qu'il appelle un « parallélisme » entre les pressions reçues pour le formatage de son film (afin d'en faire un « consommable ») et celles que reçoit le personnel de l’hôpital. Pour lui dans les deux cas le grand drame est que cette façon de travailler est un obstacle à la rencontre (au « lien ») : rencontre entre les gens qui travaillent mieux ensemble lorsqu'ils se connaissent et se font confiance ; rencontre avec le téléspectateur dont l'attention est retenue non pas lorsqu'il a devant lui un fait de société parmi d'autres, mais des personnes réelles.

    Il termine sur une note émouvante : sa présence pendant deux ans (!) au sein de l’hôpital, finit par susciter à nouveau du lien, comme si le personnel se réveillait d'une torpeur imposée par ces conditions de travail inhumaines. Ce « parallélisme » dont parle Mr le Maire n'est-il pas l'expression d'une véritable expérience de « compassion »?