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A la recherche des valeurs

Consultant à Vienne, Franck Runge a fondé une association il y a un an et demi dont le but est de promouvoir les valeurs européennes : « Nous ne pouvons pas choisir ce que nous voulons vraiment pour le futur si nous n’avons pas conscience de ce qui est important pour nous ». Entretien.

Franck Runge.

Les valeurs de ValEUR

Quand et pourquoi avez-vous fondé ValEUR ?

ValEUR a été fondée il y a un an et demi. J’ai créé cette association avec Denise Dall'Olio-Lange. Derrière notre concept, l’idée est que dans un monde en pleine mutation, nous devrions nous poser la question de savoir ce qui est vraiment important. Car nous ne pouvons pas choisir ce que nous voulons vraiment pour le futur si nous n’avons pas conscience de ce qui est important pour nous.

ValEUR est donc une plate-forme de réflexion pour aider les citoyens à reconnaître ce qui est important dans la vie. Il s’agit là d’une question ouverte que je pose au public. En aucun cas nous n’imposons les valeurs, mais nous cherchons celles qui sont importantes et nous réfléchissons à ce que nous pouvons faire et apporter pour les mettre en avant et les promouvoir.

Pourriez-vous expliquer le nom de l’association ?

En allemand, elle est dénommée « Gesellschaft Werte für Europa ». Nous nous attachons aux valeurs de l’Europe, non dans un sens idéologique. Je pourrais parler de Vienne, mais ce ne serait pas suffisant, ou du monde, mais ce serait un peu trop ambitieux. En revanche, l’Europe est l’espace culturel concret dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Et quelles sont les valeurs de ValEUR ?

En premier lieu, la multiculturalité, l'ouverture d'esprit, l'ouverture du cœur, l'acceptation de cette diversité que nous avons dans notre culture. Cette richesse, nous l'avons en Europe au niveau des cultures, des paysages, des langues et des religions. De plus, chacun de nous a des valeurs plus ou moins importantes, pour l'un, ce sera l'agriculture biologique, pour l’autre ce sera la religion, pour une troisième personne ce sera l'amitié… Je pose une question ouverte afin de pouvoir montrer cette diversité pour que chacun d’entre nous apporte cette valeur ajoutée.

Face aux bouleversements sociétaux

D’où l’intuition vous est-elle venue ?

Elle est venue de mon métier de consultant. Par ce métier, on voit beaucoup de choses et on discute de beaucoup de sujets avec les clients ou les collaborateurs – car nous avons aussi une plate-forme de recrutement. On s’aperçoit qu’il y a des changements très profonds qui se passent dans la société. Or, les structures que nous avons ainsi que nos modes de réflexion, ne sont pas adaptés à ces changements sociétaux : que ce soit au niveau de l’individu, des entreprises en tant qu’organismes, mais aussi de la société sur le plan structurel, en particulier en ce qui concerne l’éducation, nous avons du mal à les envisager. Il faut aussi pouvoir préparer la nouvelle génération à ces bouleversements. Les structures telles qu'établies sont beaucoup trop rigides, il faut du temps pour s’y adapter alors que, parallèlement, les choses avancent beaucoup plus vite.

Quels sont ces changements que vous observez ?

Je vois de plus en plus de personnes dans notre métier de consultant, qui arrivent dans une situation de burnout, parce qu'elles ne trouvent plus de solutions. Il y a un décalage total aujourd'hui entre le niveau d'information et ce que nous pouvons en faire. C'est dans ce but que j'ai créé ValEUR, pour donner une information qui mène à une réflexion qui elle, à son tour, mène à une action. 

Depuis deux générations, nous observons aussi des changements au niveau des valeurs. J'ai rencontré un jeune homme avec plusieurs diplômes qui a décidé de travailler à mi-temps pour s'occuper de sa famille. C'est un phénomène totalement nouveau. Je pense aussi qu'il y a une recherche de spiritualité. Là aussi, il y a un décalage, car les religions monothéistes que nous connaissons n'ont pas obligatoirement les réponses face à la vitesse du changement et beaucoup de personnes vont chercher cette spiritualité ailleurs. C'est un sujet qui serait d’ailleurs intéressant à traiter pour nous : « Comment pouvons-nous répondre aux nouveaux besoins de spiritualité de la jeunesse ? »

Il est important d'en parler pour pouvoir passer d’une certaine passivité à l’action.

Parcours professionnel

Quel est votre parcours ?

J’ai un parcours atypique. Je suis né d’une mère française et d’un père allemand. Je suis venu au monde 9 mois après la signature du Traité de l’Elysée qui entérinait l’amitié franco-allemande (rire). Le hasard a voulu qu’après avoir grandi dans le Nord de la France et avoir suivi mes parents au Congo, nous sommes atterris à Vienne. Voilà 37 ans que j’y habite. J’y suis resté car j’aime beaucoup cette ville et, entre autres, l’accessibilité des activités culturelles. Ici, il est facile d’aller à l’opéra tous les soirs, contrairement à Paris.

Je suis plutôt financier de formation. J’ai dirigé pendant plusieurs années les finances du groupe Sodexo en Autriche et après avoir fait des fusions-acquisitions pour une banque autrichienne, j’ai créé mon entreprise de conseil, Servithink, à travers laquelle j’accompagne les entreprises dans leur développement sur le plan international.

Pourquoi ce changement d’orientation ?

Il y a un moment où il faut faire des choix dans la vie. Je travaillais pour un grand groupe international et je me suis posé la question de savoir ce qui avait de l’importance. Ma femme est Autrichienne, elle est juriste et exerce en Autriche. L’Autriche est un petit pays avec un petit marché, même les grands groupes ont souvent de petites structures ici. Il arrive un moment où l’on plafonne. L’alternative était soit aller à l’étranger, soit se lancer dans de nouveaux domaines d’activités. J’ai choisi de changer de cap.

Des rencontres particulières ont-elles participé à faire éclore ValEUR ?

C'est le cumul des choses, à un certain moment, il se passe quelque chose dans notre tête, dans notre cœur qui nous pousse à l'action, qui nous pousse à la prise de décision et qui nous dit que, maintenant, il est temps de changer les choses. Au cours des entretiens que j'ai pu avoir avec des candidats à la recherche d'emplois, j'ai pu voir cette diversité au niveau des formations, des expériences, des profils, des personnalités et j'ai pu constater un fil directeur chez chacun : ce changement sociétal qui se passe actuellement. Et là, il faut passer à l'action, il faut devenir proactif.

Les activités de ValEUR

Pourriez-vous décrire quelques actions de l'association ?

Un des premiers évènements que nous avons organisé traitait de la Comédie divine de Dante Alighieri et de son actualité. Dans le texte, il y a un fil conducteur, quand on sait que le chemin qu'on a choisi ne mène pas à ses objectifs, il faut avoir le courage de prendre un autre chemin. On passe d'abord par les enfers, par le purgatoire pour trouver quelque chose de plus grand que soi. Aujourd'hui, dans un monde en pleine mutation, quand le chemin choisi ne mène pas à son but, que ce soit pour la société, pour les entreprises ou pour les individus, il faut avoir le courage d’en choisir un autre, même si cela est difficile. Quelqu'un qui ne trouve pas de travail, par exemple, peut faire le choix de devenir indépendant ; une entreprise peut choisir d'aller vers l'innovation ; la société peut avoir le courage de changer le système éducatif. Il y a des réformes profondes qui sont nécessaires, il faut avoir le courage de les réaliser !

Nous avons également organisé des évènements beaucoup plus simples comme celui d'apprécier la qualité de l'huile d'olive. D'abord, nous informons les citoyens : comment reconnaître la qualité ? Comment sélectionner l'information dans un monde où nous en avons trop ? Dans les évènements, nous essayons d'apporter aussi une dimension émotionnelle, pour amener à une réflexion et à un changement de comportement chez les acheteurs. Nous nous intéressons aux valeurs et à la qualité du produit mais aussi aux valeurs de l'entreprise et des personnes qui ont travaillé sur ce produit. Nous voulons mettre en amont des spécialistes qui fournissent un travail de qualité pour provoquer un changement chez les consommateurs et les aider à reconnaître et assumer leur responsabilité dans le choix de leurs achats, sachant qu'en tant qu'individus, nous avons la possibilité de faire changer le monde.

En ce moment, nous projetons de faire un évènement sur les chants grégoriens en informant le public sur cet art, sur l'authenticité du chant grégorien tel qu’il est pratiqué aujourd'hui par rapport à celui de l'époque, sur sa transmission, sur son importance et son influence dans la culture européenne. Il est important aussi dans la musique de savoir d'où nous venons pour savoir où nous allons.

Quelles sont les rencontres les plus marquantes faites au cours de vos activités ? 

Nous avons organisé un évènement chez un luthier qui nous a montré son atelier et nous avons pu entendre le même morceau de musique avec trois violons différents : un violon commercial, un Stainer et un Stradivari. Une jeune violoniste, Gaia Trionfera, a joué le même morceau – la 2ème Partita de J.S. Bach – sur ces trois violons. Mes larmes ont coulé quand elle a joué sur le deuxième violon alors que je ne suis pas de nature à pleurer. C’était impressionnant ! La même émotion s’est produite chez la dame qui était assise à côté de moi. Avec le deuxième violon, nous avons entendu la différence par rapport au violon traditionnel tant au niveau de la qualité que de la sonorité. Cela m'a profondément touché. Les émotions sont aussi des valeurs qu’il convient de mettre en amont comme celles de l'artisanat, des possibilités de devenir luthier aujourd'hui, mais aussi de la qualité de la musique, et puis, des rapports humains, de cette chaleur et de toutes ces émotions que nous avons partagées. Et ça ne s’oublie pas !

Mise en perspective

Pouvez-vous faire un bilan du chemin parcouru depuis la fondation de ValEUR ?

Nous sommes conscients du fait qu'avec ValEUR, nous avons touché le cœur très sensible de la société. Que ce soit sur le plan politique, au niveau des entreprises, des personnes… C'est ce dont nous avions besoin. Il y avait un besoin profond de qualité, une soif de réflexion. Durant un an et demi, nous avons organisé environ deux évènements par mois. Pour une petite équipe comme la nôtre, c'est exceptionnel. Ce que nous recherchons actuellement, c'est plus d'engagement car ce n’est qu’ainsi que nous pouvons faire bouger les choses. Nous cherchons des personnes qui veulent donner de leur temps, mais aussi des organismes qui apportent une contribution financière pour pouvoir avancer plus rapidement. L’ambition de ValEUR est de se développer au niveau européen, d’organiser des évènements dans d'autres pays pour devenir plus européen.

En définitive, à quoi travaille ValEUR ? 

Philanthrope d’esprit, j'aimerais pouvoir redonner un sens aux personnes. Et pour cela, il faut d’abord travailler pour soi. Aujourd’hui, pour reprendre les mots de Pierre Rabhi, on passe sa vie en « boîte ». On étudie dans une boîte, on travaille dans une boîte, on va en boîte pour se divertir et on finit dans une boîte. ValEUR, c'est travailler pour soi, pas pour une boîte, pas dans une boîte. Il s’agit de se demander ce qui est important pour nous et d’aller dans ce sens. Et curieusement, travailler pour soi signifie de sortir de son égocentrisme, de son « moi » pour arriver vers un « nous ». C'est ce qui fait la différence entre un adulte et un enfant. L'enfant « prend », mais l'adulte doit apprendre à donner. Actuellement, nous vivons dans une société où nous sommes tous des enfants. On apprend à « prendre ». Il est temps d’aller dans le sens inverse et de nous demander : qu'est-ce que je peux donner ? Qu'est-ce que je peux faire ? En posant la question de savoir ce qui compte le plus, il s’agit bien de donner un sens et, en conséquence, de retrouver le sens du don.

Propos recueillis par Alice Laval et Denis Cardinaux.

 

Consulter le site de ValEUR.

 

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