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Le 19 novembre avait lieu à Vienne la présentation du livre « The Dignity of the Gypsies » de Christine Turnauer, pèlerinage photographique en Europe centrale et en Inde à la rencontre de ce peuple souvent méprisé. Entretien avec Christine Turnauer. 

TdC : Quelle est l’origine de votre livre ?

Un ami proche qui travaille pour l’ordre de Malte, m’a demandé de faire dix portraits de gitans pour montrer leur dignité. J’ai tout de suite dit oui car depuis que je suis petite fille j’ai une grande complicité avec les gitans, toute ma vie j’ai eu des rencontres avec eux. Peut-être suis-je à l’intérieur un peu gitane moi-même…

Je suis allée en Roumanie et en Hongrie. Après trois ou quatre semaines sur place, je me suis dit que cela devait devenir un livre. Et comme j’ai pas mal voyagé en Inde pour le livre précédent, j’ai fait aussi des rencontres là-bas avec ceux que l’on appelle les « nomade tribes », des personnes hors caste. Il y a quarante tribus différentes, parmi elles l’une à la frontière du Rajasthan, du Gujarât et du Pendjab, dont on sait qu’elle a commencé il y a 800 ans à migrer vers l’Ouest. Ce sont les gitans que nous connaissons, tous sont d’origine indienne. 

TdC : Toutes ces personnes semblent être heureuses d’être photographiées. Vous disiez il y a un instant que vous étiez vous-même un peu gitane de cœur, peut-être vous ont-ils reconnue comme l’une des leurs ? 

(Rire) Partout où ils sont, les gitans sont peu respectés et se retrouvent en marge de la société. Je crois qu’ils sont capables de reconnaître quand on est vrai, qu’on est soi-même et qu’on ne joue pas. Ils ont un instinct très développé pour cela. Si vous êtes vrais et leur manifestez du respect, alors les gens s’ouvrent à vous. Je dis toujours que pour photographier quelqu'un, il faut tomber un peu amoureux. Chaque fois je tombe un peu amoureuse. Il y a de l’amour dans ces photos… Ce n’est pas un concept, c’est naturel. Quand les gens sentent cela, ils s’ouvrent. Peut-être pas tous, il faut bien choisir. Cela exige donc de passer du temps, de faire comme un plongeon. Il faut demeurer avec eux. Vient alors leur consentement, condition nécessaire à une photo.

TdC : Pourquoi faire des photos ?

C’est difficile d’analyser le pourquoi. Je peux plus facilement raconter comment. Depuis l’âge de 17-18 ans, j’étais attirée. En fait, j’ai toujours eu la passion de regarder le monde, les mondes, spécialement les mondes différents du mien. Puis je suis allée à Paris dans les années 70, à une époque où il n’y avait pas d’école de photo. Pour apprendre, on devenait alors assistant de grands photographes. Je me suis précipitée aux Halles, à l’époque le cœur de Paris, et j’ai fait la connaissance de Pierre Boucher – aussi un monde en soi ! Puis Frank Horvat.

« Ce qui pousse [Christine] c’est qu’elle a quelque chose à prouver. Pas nécessairement – et pas seulement – sa vision de photographe, ni même sa spiritualité, pourtant sincère. Mais une sorte d’aura qu’elle sait percevoir autour de certains êtres avec lesquels, en apparence, elle n’a pas grand chose en commun, mais qu’elle sait chercher, rencontrer et voir ».
Franck Horvat, préface du livre Presence de Christine Turnauer
 

TdC : Dans un monde envahi par l’image, ne faut-il pas beaucoup de courage pour oser encore en proposer ?

Pour moi, il s’agit de tout autre chose. Je ne fais que de la photographie analogique car j’ai encore appris à me concentrer sur chaque image ; j’ai aussi appris à cadrer dans l’instant et pas après. C’est encore la vieille école de Cartier-Bresson qui disait que « la photographie, c’est le moment décisif où le cerveau, l’œil et le cœur se rejoignent ». J’essaie de rester fidèle à cela, et cela me donne une énorme satisfaction en le faisant. C’est comme un moment de magie, en dehors du temps, mystique, une épiphanie !

 

Abil, 80 ans, Nomade kazakh in Presence

 

TdC : Vous avez mentionné au départ un travail qui vous a beaucoup occupée avant ce livre, qui porte le beau titre de Presence. C’est un travail de longue haleine.

A l’époque, je n’avais pas prévu de me consacrer totalement à la photographie, cela a pris dix ans car je n’avais que quelques semaines de travail par an. Presence, c’est aussi être présent. Ce qui me fascine toujours dans ces photos qui sont presque toujours des portraits, c’est ce moment de présence. Je suis totalement présente, celui que je photographie aussi, et nous sommes présents ensemble. C’est un moment magique !

« Ce rapport de confiance avec les êtres, au-delà de ce qu’ils expriment (ou cachent) par leur physionomie, est peut-être le principal message des photos de Christine : il existe des personnes qui méritent d’être regardées et représentées si attentivement. Il existe des regards auxquels ces personnes ne craignent pas de présenter leur visage – ou même leur nuque. Il existe une forme de respect de l’autre et de soi-même qui permet de réaliser de telles images ».
Franck Horvat, préface du livre Presence de Christine Turnauer

 

Propos recueillis par Clément Imbert.

 

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