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Bientôt la paix en Syrie ? Regard du Père Jacques Mourad

Depuis la Syrie, c’est une voix libre que celle du Père Jacques Mourad. Connu dans les médias pour son expérience de détention par Daech, habité profondément par le destin et l’unité de la Syrie au-delà des clivages religieux, il livre ici un regard lucide, engagé mais sans parti-pris stérile.

Dans les médias, on entend que la guerre en Syrie consiste à vaincre Daech. C’est visiblement une question de jours ou de semaines. Qu’en est-il ?  

Je considère que la guerre en Syrie n’est pas une guerre contre Daech. Il s’agit en effet d’une propagande et d’un programme américains. 

Pour vous expliquer cela, je vais revenir au temps de mon enlèvement. Lorsque j’étais otage chez Daech, j’ai rencontré un des Émirs d’Arabie Saoudite, propriétaire d’un puits de pétrole. Il m’a confié qu’avec les revenus du pétrole vendu aux Etats-Unis et en Europe, il achetait des armes. Et ces armes sont transportées par des compagnies turques en Syrie et en Irak.

Sur un autre plan, on entend dire que certains chrétiens préfèrent la persistance du régime actuel sous prétexte qu’il les protège des dangers que représente l’islam pour eux. Si c’était le cas, comment expliquer le fait que nous vivons ensemble dans cette région, musulmans et chrétiens, depuis plus de 1400 ans ? Si les chrétiens étaient systématiquement persécutés par les musulmans, ils devraient être morts ou avoir quitté le pays depuis bien longtemps.

Personnellement, je vois les choses autrement. Pour moi, le problème dépasse ce cadre dessiné par certains chrétiens qui vivent avec des préjugés vis-à-vis des musulmans et qui leur attribuent sans nuance tous les actes de violence commis à l’égard des chrétiens. 

Le peuple syrien est une mosaïque ethnique et religieuse qui est un excellent exemple de convivialité. Nous percevons la même chose au Liban. 

En effet, bien que le Liban ait souffert de la guerre civile pendant 30 ans, nous nous retrouvons actuellement avec un peuple qui continue à vivre ensemble sans revenir constamment aux blessures du passé. Notre peuple possède un très bon cœur. Il suffit juste de ne pas l’impliquer dans les jeux politiques qui détruisent les âmes.

Telle est ma perception de la situation qui ne va pas bien pour le moment. Car il n’existe pas un vrai désir de la part des puissances mondiales, comme la Russie ou les Etats-Unis, de se mettre d’accord pour trouver une solution. Leurs intérêts économique et politique prédominent sur tout autre intérêt. 

La France s’est officiellement opposée au régime actuel qui, d’autre part, est considéré par beaucoup comme un écran et une protection pour les chrétiens. Est-ce pour eux une solution viable ? 

La France est un pays dont je ne comprends pas la politique envers la Syrie. Ceux qui connaissent comment la France se comporte politiquement ne seront pas surpris qu’un jour – peut-être est-il proche – le gouvernement français choisira d’ouvrir une nouvelle page avec le président al Assad. Ils ne seront pas surpris non plus de voir la France être le premier pays européen à encourager les autres pays ayant des intérêts en Syrie à restaurer la relation avec le régime actuel. Cette décision sera suivie de la réouverture de leurs ambassades à Damas. 

Si le régime est un écran de protection pour les chrétiens, est-ce un mal ? 

D’un côté, il y a l’idée véhiculée par quelques chrétiens, dont la façon d’être et d’agir n’a aucun rapport avec la chrétienté – excusez-moi de porter ce jugement – et de l’autre côté, il y a la position de certains responsables de l’Eglise Orientale, des patriarches et des évêques, qui prêchent la vision que le régime de Bachar el Assad semble une protection pour les chrétiens, comme il protège d’ailleurs d’autres minorités en Syrie tel que les Alaouites. Arrêtons de vivre dans ces illusions. Elles sont à la base de notre misère. Comment peut-on dire que ce régime protège les chrétiens alors que beaucoup ont été arrêtés sans aucun motif valable, faits prisonniers sans être présentés au tribunal, disparus sans aucune trace et dont les parents ignorent le sort. Sont-ils vivants ou pas ?

Tout ce que je suis en train d’avancer est fondé sur des faits réels, des histoires de personnes qui souffrent énormément. Arrêtons-nous de dire : chrétiens, chiites, sunnites, alaouites… Arrêtons ce discours ségrégationniste qui n’a pour objectif que de diviser notre société. Nous sommes tous un seul peuple, d’un seul pays : la Syrie.

Parler de la protection d’une minorité, signifie diviser le peuple et créer des problèmes sociopolitiques.

Sur le plan mondial, on fait mention de personnes choisies comme porte-parole des chrétiens en Syrie et en Iraq devant les parlements : Européen, américain ou celui de l’ONU… qui a choisi ces personnes pour témoigner ? Est-ce que ce ne sont pas toujours les puissances internationales ?

Ceux qui cherchent à connaître la vérité, devraient aller visiter les camps de réfugiés et écouter leurs expériences douloureuses.

Le peuple syrien aujourd’hui est dispersé partout dans le monde. Pourquoi ? Pour qui ? Pourquoi le peuple syrien doit-il payer de sa vie afin que les autres vivent ? Le droit à la vie est-il réservé uniquement à certains peuples dont il ne fait pas partie ? Evidemment que non. Nous avons tous le droit à la vie. Si la justice existe dans notre monde, il faut juger tous les responsables qui ont signé cette guerre. S’il existe un peuple libre dans notre monde, il est invité à se révolter contre son gouvernement qui s’est impliqué dans la guerre.    

Maintenant que la guerre semble toucher à sa fin, y a -t-il un espoir de réconciliation et que le pays devienne un lieu de paix et de fraternité ?

La guerre ne semble pas toucher à sa fin, excusez-moi. Tant qu’il y a des millions et des millions de réfugiés partout dans le monde, cela veut dire que l’état de guerre persiste malheureusement. Soyons réalistes. Quand peut-on dire qu’une guerre a commencé et s’est terminée dans nos pays ? Regardons le Liban qui depuis 1975 est en guerre. Il n’a pas encore retrouvé une vraie paix. L’Iraq de même, depuis 1980 n’a vécu aucune période de paix.

Concernant la Syrie, il y a eu la révolution des frères musulmans de 1980 à 1983. Si le président Hafez al-Assad n’avait pas commis ce massacre à Hama et à Alep, il y aurait eu une guerre qui aurait continué jusqu’à aujourd’hui. 

La réconciliation n’est pas à construire entre les différentes communautés religieuses. Il nous faut une réconciliation au niveau de tout le peuple syrien qui vit dans la misère, dans la souffrance et dans la tristesse.

Pour apercevoir cette situation de misère et de souffrance, il suffit par exemple de contempler le tableau sombre que dessine la région alaouite. Les villageois de la montagne alaouite sont habillés en noir, les portes et fenêtres des maisons sont fermées, les photos des martyrs sont parsemées au long des sentiers et des routes… Ces villages témoignent de cette souffrance. 

 En Syrie avant la guerre. Photo © Aurore Chaussepied 
 

La question de la montée de l’islam en Europe préoccupe de plus en plus de personnes. Est-il possible de vivre ensemble ? 

Premièrement, il ne faut pas avoir peur de l’Islam, il ne faut avoir peur de rien. La peur nous empêche de regarder plus loin…

Deuxièmement, pour arrêter ce flux d’émigrés musulmans en Europe, il faut travailler pour trouver des solutions globales aux problèmes qui sont presque communs à l’Afrique, à l’Afghanistan, et aux pays du Moyen-Orient. Tous ces émigrés ont risqué leur vie pour arriver dans un pays où ils peuvent vivre en paix, en sécurité et dans la liberté. Dans un pays où ils peuvent réaliser leurs rêves de faire des études ou d’entreprendre une carrière afin de garantir leur avenir.

Il est certain qu’il y a un projet qui sous-tend ce mouvement d’émigration des musulmans sunnites en Europe. Un projet qui vise la déstabilisation de cette partie si importante du monde qu’est l’Europe, devant les forces américaines et russes.

Il s’agit aussi d’une déstabilisation permanente de la région du Moyen-Orient et des pays du Golf. Cette déstabilisation se terminera par une domination Iranienne sur toute la région qui poussera les sunnites à considérer l’Europe comme une région alternative. Avec ce projet encouragé par l’Amérique et par la Russie, les conflits continueront pour longtemps. Cette situation favorise de même la vente des armes et permet en parallèle d’obtenir le pétrole à un prix bas tout en garantissant le monopole du marché du pétrole par les Etats-Unis.

Ce point de vue personnel ne vient pas de nulle part. Si nous essayons d’examiner le taux des chiites en Iran, au Liban et en Irak, nous pourrons constater combien il a augmenté au cours de la guerre et par la suite. A cause de la guerre, le nombre des sunnites s’est beaucoup réduit. Presque la moitié des sunnites se trouve actuellement en dehors du pays. Il y a 6 millions de réfugiés sunnites en Europe, au Canada et en Australie ; et ils sont remplacés en Syrie par des chiites venant d’Iran pour participer à la libération du pays et du peuple. Preuve en est la nationalité syrienne accordée aux familles des gardes révolutionnaires Iraniens qui sont venus pour soutenir le régime syrien dans son combat. 

Selon vous, quelle est la mission, le message de la Syrie pour les autres nations ? 

Je crois que j’ai déjà répondu à cette question plus-haut.

Si vous parlez des Nation-Unies, je vous confie que cette organisation internationale ne représente pas les peuples de notre univers. Depuis sa fondation – je me trompe peut-être car je ne suis pas un politicien, ni non plus un expert en histoire politique – qu’est-ce que l’ONU a fait pour empêcher une guerre voulue par les Etats-Unis ou la Russie ? Où pouvons-nous reconnaître cette justice que l’ONU prétend accomplir alors même que son système de vote ne la favorise pas ? Preuve en est ce qui s’est passé durant la guerre au Yemen et le cas de la Syrie. Comment, à cause du veto, l’ONU n’a pas pu mettre en œuvre la décision interdisant l’implication des forces aériennes qui a entraîné encore plus de victimes et de destructions ? Comment pouvons-nous expliquer le fait que le président du Bureau des Droits de l’homme est un saoudien ? 

Nous nous sentons proches du peuple Syrien. Comme syrien, qu’attendez vous des chrétiens du monde ? Et en particulier de nos lecteurs ? 

Personne ne peut être à la place des Syriens qui souffrent terriblement à tous les niveaux : humain, psychologique, mental et physique. Aussi bien ceux qui sont restés que ceux qui sont devenus des réfugiés.  

Nous sommes tous invités à organiser une « révolution » mondiale contre la fabrication des armes et le commerce du pétrole. Les chrétiens peuvent être de bons planificateurs de cette « révolution ».

On ne peut pas être convaincu de ce pas si on ne croit pas en notre humanité… De quoi avons-nous besoin sinon du pouvoir, de la richesse, du confort ? Pourquoi nous voulons continuer à tuer les autres peuples sur notre terre. Est-ce que ces peuples ont moins de valeur que vous ? Vous avez le droit de vivre tandis que les autres non ? Je crois qu’il est temps de se réveiller et d’assumer notre responsabilité vis-à-vis de l’avenir de l’humanité et de l’univers. 

Quel message adresseriez-vous depuis la Syrie aux Syriens réfugiés, éparpillés dans le monde entier ?

Je voudrais juste dire à tous les syriens dans le monde d’aimer notre pays en assumant une responsabilité directe. Leur dire : aimer votre pays avec une foi correcte… 

Souhaiteriez vous rajouter autre chose ?

Je voudrais vous dire merci. Que Dieu vous bénisse dans votre mission et que vos initiatives contribueront à frayer un chemin de paix dans notre région.

 

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