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Le Yemen pleure ses enfants. Une tragédie dans l’oubli

Jusqu’à la mort de l’ex-président Saleh, hier, le Yemen faisait partie des pays presque oubliés dans les médias, malgré de nombreuses alertes au sujet de la situation des enfants suite au blocus. Cet Etat du sud de la péninsule arabique, appelé par nos ancêtres « l’Arabie Heureuse », vit aujourd’hui une tragédie sans précédent. 

Enfants de la capitale yéménite  de Sanaa (Photo : yeowatzup, Flikr, 2012)
 

Pays de montagnes (3.750 m) et de zones agricoles fertiles profitant d’un climat plus humide et moins torride que le reste de la péninsule, pays ayant abrité la fameuse Reine de Saaba au temps du roi Salomon (Xe siècle AC), mais aussi l’un des uniques royaumes juifs avant l’arrivée de l’Islam, longtemps carrefour entre le commerce maritime et terrestre, le Yémen pourrait être un pays heureux et paisible. Sa situation géographique à la pointe sud ouest de l’Arabie en a fait depuis l’Antiquité un passage obligé du commerce reliant l’Inde et le Moyen-Orient puis l’Europe.

Durant des siècles et bien avant les premières civilisations européennes, les bateaux déchargeaient leurs marchandises sur la côte sud avant de transporter les épices, tissus et pierres précieuses via les caravanes de chameaux vers le nord, longeant la mer Rouge longtemps considérée comme dangereuse à la navigation. Terre de la myrrhe et de l’encens très recherchés pour les rites funéraires, puis du café au XVIe siècle, le Yémen a contribué aux échanges commerciaux auxquels participa le fameux Mahomet, orphelin dès son plus jeune âge, qui parcourut de nombreuses fois la route reliant le Yémen à la Mecque, plus au nord, avec son oncle caravanier. Les premiers chrétiens s’y installèrent grâce à l’influence prépondérante du royaume chrétien voisin des Négus d’Ethiopie (Abyssinie) sur la région.

Mais cette situation stratégique contrôlant l’entrée sud de la Mer Rouge et qui fit longtemps la richesse du pays devint un facteur essentiel de déstabilisation au XXe siècle. Le détroit de Bab el Mandeb (situé entre le Yémen et Djibouti) où transitent d’importantes quantités de pétrole provenant des pays du Golfe Persique via la Mer Rouge et le canal de Suez, mais aussi en direction inverse, depuis l’Arabie Saoudite vers la Chine et le Japon, a longtemps été contrôlé par les anglais (1839-1967) dont le port yéménite d’Aden fut l’une des bases clés. Depuis 2002, les américains se sont établis de l’autre côté du détroit, à Djibouti, mais contrôlent la région depuis plus longtemps grâce à leur VIIe puis Ve flotte, basée aujourd’hui au Qatar.

 

Or un grain de sable est venu déranger cette emprise occidentale (et saoudienne) sur la région : les Houthis ! 

Apparus en 1992 suite à la réunification du pays, comme organisation religieuse et culturelle désireuse de défendre les intérêts des peuples montagnards du Nord Yémen, les Houthis ont rapidement prôné la lutte armée face au gouvernement central du sud-est dirigé par la branche sunnite chaféite. Les Houthis font en effet partie de la mouvance chiite zaydite installée au Yémen depuis le IXe siècle et issue d’un descendant direct de Mahomet, Zayd Ben Ali, tué en 740 alors qu’il tentait de prendre le pouvoir face aux Omeyyades de Damas. Actuellement minoritaire avec 45% environ de la population yéménite, les Houthis sont le fer de lance local des intérêts chiites iraniens dans la région. Bien que le zayddisme converge de plus en plus vers le sunnisme chaféite du sud Yémen, l’Iran tente d’exploiter ces liens spirituels qui l’unit avec les Houthis pour déstabiliser son ennemi saoudien dans un « jeu » beaucoup plus vaste de domination géopolitique du Moyen-Orient. Déjà « «maître » du détroit d’Ormuz séparant le Golfe Persique de l’océan indien où transite une grande partie du pétrole mondial, l’Iran, en contrôlant les côtes yéménites via leurs alliés Houthis pourraient ainsi opérer une pression grandissante sur les échanges pétroliers mondiaux et ceux de l’Arabie Saoudite, contrainte d’y faire transiter ses hydrocarbures vendus à la Chine. 

La situation au Yémen, 18.10.2017 (source)
 

Depuis 2014 la guerre sévit au Yémen avec d’un côté les forces rebelles Houthies soutenues par l’Iran et de l’autre les forces gouvernementales du sud soutenues par l’Arabie Saoudite. Ces derniers, malgré leur force militaire, n’ont pas réussi à rétablir la situation dans le pays, une situation qui s’enlise et devient très préoccupante pour une population du nord Yémen récemment coupée du monde par le blocus saoudien sur terre et sur mer. La famine accompagnée d’épidémies menace une grande partie des habitants dont 400.000 enfants actuellement en stade de malnutrition sévère aiguë ainsi que plus de 6 millions d’adultes.

Au delà de l’aspect géopolitique de ce conflit et des raisons majeurs qui gouvernent les guerres, il semble urgent de ne pas perdre de vue l’aspect humain de ce peuple en détresse en les rappelant à notre mémoire. Le pays risque en effet de s’écrouler à la manière de la Somalie avec toutes les conséquences que cela engendrera pour ses habitants.

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