Home > Fioretti > En noir et blanc

Comme chaque matin il est là. Collier de barbe blanche impeccable et bonnet noir par toute saison à la façon de the Edge. Assis sur sa valise, immobile et les mains jointes devant la bouche, pour les réchauffer de son souffle. 

Je le salue avec les dix mots de roumain qu’il m’a appris.

« Che mai face ? » 

Il relève la tête, me sourit, me répond. Sa réponse n’a rien d’automatique. Il me parle du froid des nuits d’hivers, des douleurs qui reviennent parfois, de nuque ou de dents. Ou de la joie d’avoir appelé sa famille au pays, d’avoir parlé à sa fille aînée qui est malade, d’avoir croisé un ami.

La question qu’il me pose après, en revanche, est invariable :

« Et vous, ça va ? Vous allez au travail ? »

Je m’assois à côté de lui, compte les minutes que j’ai d’avance parfois, calcule avec combien de retard je pourrai arriver le plus souvent. 

« Oui, ça va ». Et chaque jour je me rappelle, pour un instant, la chance qu’il y a d’être en bonne santé, d’étudier, de vivre dans son propre pays. 

Nos discussions dépendent des saisons. L’hivers, Vincent me demande la météo tous les jours. Je lui confie le direct matin arraché aux stations de métro. La page de la météo est la dernière, avec une carte de France accompagnée de symboles universels : soleils, nuage, pluie ou grêle, en dessous de la vie du saint du jour.

Chaque vendredi il part à la douche, me demande si je n’ai pas un ticket de métro. Paris est beau, mais Paris est grand quand on traverse la ville à pied. Il est aidé par une association, pas loin du lieu où il dort d’habitude, loin de là où il vient « faire la manche », comme il le dit.

La rue devant nous est envahie du long flot de ceux qui viennent travailler. Vincent en connaît beaucoup. Souvent un ou deux s’arrêtent, déposent une pièce dans la corbeille devant lui, adressent un sourire, le saluent. Un salut véritable, franc, parfois inquiet pour lui, pas de ces hochements de tête adressés en accélérant le pas ou en détournant le regard. Vincent me parle d’eux lorsqu’ils ont passé le coin de la rue. 

A midi nous avons souvent un peu plus de temps pour parler. Il part le plus souvent à 13h. 

Souvent il me parle de sa famille, de son pays, de sa journée. Vincent vient de Moldavie, la région de Roumanie limitrophe du pays du même noms. Sa femme et ses trois filles y sont restées. Il y retourne en bus une à deux fois par an aux alentours de Noel et de Pâques. En général pendant les vacances en France à cette période, où les passants désertent les rues. Souvent il me demande quand commenceront les prochains congés. Une semaine, ou deux peut-être. Alors il ne sera pas la peine de venir travailler « a la lucru », comme il me dit souvent en riant. Nous comptons les jours, il trace avec son doigt les chiffres sur le bitum, fronce les sourcils. Oui, il essayera de retourner voir sa famille à ce moment, si il a assez économisé. Il écarte les mains : 

« Parce que ici, monsieur, les gens ils donnent rien ».

Et, sans doute, il reviendra en France après dix ou quinze jours. Et sans doute, je pourrai le revoir, installé au même endroit, avec son collier de barbe blanche impeccable et le bonnet noir d’une star du rock.

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