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Aux USA, les jeunes adultes sont ceux qui souffrent le plus de la solitude

Une étude aux USA montre que les jeunes adultes entre 18 et 22 ans sont ceux qui souffrent le plus de solitude parmi la population américaine. 

 

« Travaillant en tant qu’éducateur dans un campus universitaire, cela ne m’étonne pas du tout. Plus de 40% des jeunes âgés entre 18 et 24 ans sont des universitaires, et ces jeunes qui frappent à la porte de mon bureau sont nettement différents de ceux avec qui j’allais à l’école dans les années 90.

Quand je suis arrivée à l’université, j’ai donné une petite intervention aux étudiants, leur parlant du déroulement de la journée et des farces insignifiantes de fin de nuits durant ma vie universitaire. Après les journées frénétiques du lycée à Rockville, où je courais du lycée à l’activité sportive et puis au devoir, l’université m’a offert un ralenti du rythme qui était le bienvenu : plus que suffisamment de temps pour dormir, pour aller en cours, faire du Baby-sitting et faire mes devoirs, tout en trainant encore avec mes amis. Je supposais que la même chose serait vraie de mes étudiants.

Pas vraiment. Mes étudiants sont chargés dans leur premier cycle par la même intensité de l’emploi du temps qu’ils avaient au lycée, remplissant chaque minute de leur veille avec le travail.

Ce phénomène peut être observé dans tout le pays. L’enquête menée par UCLA en 2015, et qui contient des réponses de 150,000 étudiants à temps plein dans plus de 200 collèges et universités, a trouvé que le nombre d’étudiants en première année qui passent 16 heures ou plus par semaine trainant avec des amis a chuté à peu près de la moitié en 10 ans, pour devenir seulement 18 %. La même enquête a trouvé que 41% des étudiants ont dit qu’ils se sentaient « dépassés par tout ce qu’ils devaient faire », et a noté le plus haut niveau de malaise jamais enregistré chez les femmes, qui sont la majorité des étudiants.

Comment est-il possible qu’à un moment où l’accès à l’amitié est à son apogée – les adolescents sont moins encombrés que jamais par les demandes de la famille et du travail – plus de la moitié des adultes disent qu’ils se sentent exclus, isolés et sans personne à qui parler ? Après tout, l’enquête a trouvé que les gens qui vivent des interactions ou des rencontres personnelles et significatives, bénéficient d’une santé meilleure et de moins de solitude que ceux qui ont peu de temps face à d’autres.

La réponse n’est pas le smartphone – au moins, pas autant que nous le pensons. L’étude menée par CIGNA a trouvé qu’il n’y a pas de corrélation entre l’usage des réseaux sociaux et la solitude. Il est sans doute vrai que les réseaux sociaux amplifient les sentiments d’insécurité sociale, d’être laissé de coté. Mais le fait d’attaquer exclusivement les smartphones, non seulement simplifie à l’excès un problème complexe, mais cela détourne aussi notre attention des autres forces culturelles qui minent le Bien-être des jeunes adultes.

En effet, le problème est forcément que les étudiants passent tout leur temps seuls devant leur écran. C’est qu’ils dépensent trop de leur temps avec leurs pairs à travailler : réunions en cours, produire des pièces, organisant des conférences ou étudiant. Ils donnent la priorité aux activités qui atteignent des objectifs, plutôt qu’un lien significatif. L’étude a trouvé que 69% dans ce groupe d’âge a estimé que les personnes autour d’eux n’étaient « pas vraiment présentes avec eux », et 68% sentait que « personne du groupe ne les connaissait bien ». Je pense que c’est parce que les jeunes adultes sont beaucoup moins heureux d’être que de faire

Les élèves que j’ai interviewés à travers le pays, craignent que si jamais ils ne sont constamment occupés à étudier ou assister à des réunions, quelque chose doit leur sembler "faux" dans leur vie, leur emploi du temps ou leur éthique de travail. Ces nouvelles normes de culture du stress se traduisent par moins d’opportunités de laisser leurs conversations et leurs esprits errer. Beaucoup de jeunes adultes se tournent par conséquent vers l’écran parce qu’ils sentent que c’est leur seule récréation autorisée dans une culture de travail constant. On n’a pas à quitter sa bibliothèque pour faire défiler Instagram ou faire un Quiz BuzFeed.

Mais pourquoi ne pas aller au gymnase ou appeler un ami ? Les étudiants me disent : « tout le monde travaille plus que moi » et « Je ne peux pas m’arrêter de travailler », croyances erronées, alimentées par un sentiment d’incapacité personnelle, et qui alimentent à leur tour leur isolement.

« Je ne peux pas avoir une pause, m’arrêter », me dit un étudiant de deuxième année. « Je me sens comme si je fais quelque chose de mal si je reste sans rien faire ». Quand au temps des repas, les étudiants disent, qu’ils sont les derniers bastions d’éventuelles conversations décontractées et gratuites (et même ces repas, également, sont pris le plus souvent sur un sujet de travail). « Quand je mange, je me sens justifié de ne pas être en train de travailler », me disait un jeune étudiant. « Dans toute autre situation où je m’amuse vraiment, je ne suis pas totalement présent. Je me sens distrait et souvent je ne suis pas entièrement engagé parce que je culpabilise de ne pas être en train de travailler ».

Etre débordé et constamment occupé sont les nouvelles lignes de base. Tout ce qui est en retrait, parait pour beaucoup de jeunes adultes, de la paresse. Mes étudiants aspirent encore à des relations plus authentiques avec leurs pairs. Quels sont les commentaires les plus courants que mes étudiants me donnent-ils dans leurs évaluations du programme ? Ils souhaiteraient plus de temps juste pour « apprendre à connaitre » leurs camarades de classe.

L’activité constante estau prix non seulement de la qualité des relations, mais aussi des compétences que les jeunes utilisent pour les forger. Marcher dans un dortoir où vous connaissez une autre personne, échanger quelques mots avec d’autres pendant une fête, se connecter spontanément avec un étranger dans un groupe d’orientation, cela est encore naturel pour très peu de personnes. Les compétences sont comme les muscles : ils ont besoin d’être fléchis à plusieurs reprises. Cette compétence de se faire des amis finit par s’atrophier à cause du manque d'utilisation et de pratique. 

Alors, que peuvent faire les parents d’étudiants ?

  1. Encouragez votre enfant à prendre soin de lui-même sérieusement. Pour un trop grand nombre d’étudiants, cette culture du stress a rétrogradé ce droit de prendre soin de soi-même à un privilège. En faisant de lui quelque chose que les étudiants pensent qu’ils le méritent seulement une fois qu’ils ont fait assez de travail. Mais l’étude de Cigna a révélé que les personnes qui dorment suffisamment (mais pas trop) et qui ont un bon équilibre entre les activités quotidiennes sont moins susceptibles de se dire seules. Des périodes de repos et de recharge aideront également votre enfant a travailler plus intelligemment et plus longtemps.
  2. Rappelez à votre jeune adulte que tout le monde se sent parfois seul… ça arrive à tout le monde. Le but n’est pas de ne jamais se sentir seul, mais de savoir ce dont vous avez besoin quand cela arrive. Il est vrai que, parfois, nous avons besoin de nous sentir seuls. Cela pourrait être un signal qui nous dit que quelque chose ne va pas bien, et qui peut nous aider à changer nos vies pour le mieux.
  3. Dites-lui que la solitude n’est pas de sa faute. Rappelez-lui les systèmes en jeu qui contribuent à une épidémie nationale d’isolement silencieux : la pression pour travailler constamment, le sentiment parmi les étudiants que le travail accompli n’est jamais vraiment suffisant et, oui, l’utilisation toujours plus importante des smartphones qui nous détournent de l’interaction en face-à-face.

Il y a une différence, aussi, entre « être seul » et « la solitude ». Les personnes qui sont toujours occupées pourraient ne pas savoir faire la différence. Ils ne sauraient peut-être pas quoi faire, ni peut-être qui ils sont, quand ils se retrouvent sans occupation. Pour ces étudiants, "overbooker" leur vie pourrait être une défense contre la solitude et le silence, ou peut-être aussi, la peur de ceux-ci.

 

Article de Rachel Simmons paru en anglais sur le site du journal Washington Post, le 3 mai 2018 : 
Traduit de l'anglais par Josette Khoury
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