Home > Arts plastiques > Montre-moi ta blessure

Le musée de la cathédrale de Vienne s’inscrit dans la longue liste des institutions culturelles autrichiennes ; il a été réouvert en octobre 2017 sous la direction artistique de Johanna Schwanberg. Le remaniement architectural et la nouvelle orientation de fond soulignent la corrélation passionnante qui existe entre passé et présent.

Le musée expose de façon permanente les trésors de la cathédrale Saint-Étienne et de la collection diocésaine ainsi que la collection d’Otto Mauer, prêtre, collectionneur et mécène qui a tenu une place prépondérante dans la période avant-gardiste autrichienne d’après-guerre, avec sa « Galerie (à côté de) St Étienne ». Le musée accueille également chaque année une exposition temporaire qui traite un thème en rapport avec l’être humain. Le fil conducteur de ces expositions à thème relie des œuvres vieilles de plusieurs siècles avec des œuvres contemporaines et veut montrer la similitude des questionnements des artistes à travers les époques, même si leur expression formelle diffère radicalement en fonction de l’évolution de l’art. 

La deuxième exposition à thème du musée de la cathédrale interroge la représentabilité des blessures sur fond de la tradition chrétienne de la représentation, qu’elle relie avec des œuvres d’art moderne et contemporain. 

Le titre de l’exposition « Montre-moi ta blessure » se réfère à l’installation de Joseph Beuys « Montre ta blessure » (1974/1975) qui thématise la fragilité spirituelle et corporelle de l’homme. Comme Beuys, des artistes de toutes les époques s’attaquent à cette thématique proprement humaine, en effet la fragilité spirituelle et corporelle est inhérente à notre vie au même titre que la tentative d’y échapper. 

Vue de l’Exposition "Zeig mir deine Wunde", Dom Museum Wien
Photo : Lena Deinhardtsein / Dom Museum Wien

 

À travers l’histoire des souffrances de Jésus, la blessure et la douleur deviennent un moment central de la foi chrétienne et gagnent une signification primordiale. Dans la fragilité humaine du Christ, nous voyons notre propre fragilité et notre propre faiblesse qui deviennent source d’espoir – la blessure devient source de vie et de foi. 

Cette attitude positive face à la blessure rend possible d’une part le dévoilement de ses propres blessures – la transparence par rapport aux autres – et, d’autre part, présuppose qu’il y ait quelqu’un qui regarde, qui ne ferme pas les yeux, qui se tourne vers celui qui est blessé. Seul le regard de compassion d’un autre permet le soulagement et la guérison. 

C’est ainsi que l’art a un rôle décisif : celui de mettre le doigt sur la plaie pour sensibiliser le spectateur. 

Vue de l’Exposition "Zeig mir deine Wunde", Dom Museum Wien
Photo : Lena Deinhardtsein / Dom Museum Wien

 

Ce positionnement face aux blessures se révèle dans l’art de plusieurs façons. À côté de la représentation chrétienne de la passion, l’art des modernes thématise de façon déterminante la fragilité du corps. Par exemple, la peintre mexicaine Frida Kahlo traite de la souffrance corporelle et de son amour inassouvi pour le peintre Diego Rivera dans une multitude d’autoportraits, elle n’a pas honte de montrer la fragilité de l’existence humaine. 

Après 1945, dans l’art performatif des artistes font de leur propre corps le moyen de l’art, comme Günter Bru, Valie Export, Gina Pane ou Marina Abramovic – les blessures ne sont plus représentées, mais mises en scène dans le cadre de l’action elle-même. De telles œuvres n’ont certes pas de fondement chrétien, mais on retrouve le cœur des représentations chrétiennes de la Passion dans l’idée selon laquelle ce n’est que par le corps ouvert, par les blessures montrées, que la modification et la guérison des blessures sociétales ou personnelles est rendu possible. 

 

Lucio Fontana, Concetto spaziale, Attese 59 T 1, 1959
©  Fondazione Lucio Fontana  /  Bildrecht, Wien, 2018
 
 

Les artistes du XXe siècle abordent la blessure et la fragilité sous en un autre aspect : ils interrogent la toile traditionnelle elle-même. En détériorant le support de l’image, ils thématisent la blessure comme ouverture et renouvellement. C’est cette approche que l’artiste italien Lucio Fontana incarne dans son groupement d’œuvres abstraites « Concetto spaziale ». Il détruit la surface matérielle de l’image à coups de couteau ou de ciseaux, de trous afin de rendre visible une nouvelle dimension. Il souligne dans une interview « Je n’ai pas fait des trous pour détruire l’image. Bien au contraire : j’ai fait des trous pour trouver quelque chose d’autre. »

Dans les prochains articles nous étudierons de plus près plusieurs œuvres historiques ou contemporaines de l’exposition qui soulèvent avant tout des questions existentielles sur la blessure et la compassion.  

 

Site du Musée de la Cathédrale de Vienne : Dom Museum Wien.

Source : Catalogue de l’exposition « Montre-moi tes blessures », publié par Johanna Schwamberg. Musée de la cathédrale, Vienne 2018.

Traduction : Suzanne Anel. 

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