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Le maître et le disciple dans le chant byzantin

Entretien. Yiannis Tsiotsiopoulos a été à l’école du grand chantre byzantin qu’était Lykourgos Angelopoulos (1941-2014). Ce dernier est connu en Europe pour ses enregistrements de musique byzantine et sa participation à des interprétations du chant vieux-romain, milanais et bénéventin avec Marcel Pérès. Après une liturgie dans la paroisse orthodoxe saint Irénée d’Athènes, Roksoliana Drozd est allée à la rencontre du disciple. Dans le monde byzantin, le chant ecclésiastique doit être appris à l’école d’un maître. Monsieur Tsiotsiopoulos évoque cette expérience et partage son regard sur la liturgie. 

Yannis Tsiotsiopoulos
 
Comment avez-vous rencontré Lycourgos Angelopoulos ?

J’ai écouté Lycourgos Angelopoulos en 1984 pendant la liturgie du dimanche dans mon église. Le prêtre a annoncé la création d’un chœur de chants byzantins pour les enfants conduit par Angelopoulos. Depuis tout petit, j’avais ressenti une vocation pour la musique, c’était ma deuxième nature. J’avais cherché différentes façons de développer cette passion. J’avais demandé à mon père de m’acheter une guitare ou un piano pour apprendre la musique. Mais comme ma famille était très pieuse, mes parents ont eu peur que j’apprenne un style populaire qui aurait pu m’éloigner de l’Eglise et du Christ. Quand mon père a entendu cette annonce de la création d’un chœur, il m’a dit : « Yannis, si tu veux apprendre la musique quelque part, fais-le ici. » J’ai décidé alors de dire oui. Mes parents ont demandé qui était ce Lycourgos Angelopoulos et on leur a répondu qu’il était le disciple de Simon Karas (1905-1999), qui transmettait la musique traditionnelle byzantine gardée authentique depuis des siècles et des siècles. 

Je me souviens de ce samedi 17 novembre 1984 quand je suis rentré pour la première fois dans l’église Saint Irénée. J’avais quatorze ans et maintenant que j’ai quarante-huit ans, je ne peux oublier les paroles de cette première classe, et aussi l’attitude de Lycourgos Angelopoulos. Combien il était accueillant, comment il nous a souri…

Au centre : Lykourgos Angelopoulos (1941-2014), dirigeant une répétition du Choeur Byzantin de Grèce. 
Directement à sa droite, Yannis Tsiotsiopoulos.
 

Puis nous avons crée une fraternité. Nous avons partagé notre vie, notre amitié autour du Ψαλτήρια (Psalmodie). Chacun de nous a décidé de venir à l’église Saint Irénée, même si c’était plus loin que nos paroisses d’origine. Après quelques années, en 1987, j’ai été invité à chanter dans le chœur byzantin grec pour les adultes, dirigé bien sûr par Angelopoulos. J’y suis resté jusqu’en 2016. En 1999, Angelopoulos m’a proposé de chanter en face de lui (Dans la Liturgie grecque, les chantres  sont installés des deux côtés de l’iconostase et se font face à face. λάμπαδάριος, Lambadarios est le côté gauche, ndt).

Cela a été un des plus grands honneur dans ma vie : avoir son maître chanter en face de soi. 

Quelle a été votre expérience de suite avec votre maître ?

Pour répondre à votre question, je vais répéter la phrase d’Alexandre le Grand : « Les parents nous donnent la vie et le maître nous donne une bonne vie ».

Je considérais Likourgos Angelopoulos comme un père : c’est lui qui m’a donné quelque chose de différent dans la vie. C’est la première fois que je rencontrai quelqu’un – en dehors de mon cercle familial – avec qui je pouvais ouvrir mon âme et recevoir la sienne. En peu de paroles, le bon maître n’est pas celui qui est parfait en théorie ou qui a une excellente voix, mais celui qui est un maître de l’amour. C’est-à-dire quelqu’un qui est capable de mettre son égoïsme à part et qui est prêt à offrir tout son être, de s’ouvrir à son disciple sans se protéger lui-même. C’est l’homme qui va apprendre à son disciple à aller plus loin. Il va l’introduire dans une finalité plus grande. 

Il va lui enseigner le Pourquoi, et autour de ce Pourquoi, va faire un cercle avec un Comment. Il va indiquer la façon avec laquelle le Comment va devenir à la fin le Quoi. Le Quoi, c’est le résultat qui apporte un sens. 

Extrait du documentaire "Le Silence des anges – Terres et voix de l'Orient orthodoxe", d’ Olivier Mille et Jean-François Colosimo, France – où l’on voit  Lycourgos Angelopoulos avec ses disciples :

Mais pour qu’un bon maître puisse transmettre cela, il doit commencer par transmettre le but le plus profond, l’essence, la substance du chant. C’est-à-dire offrir au disciple l’essence de ce qui doit être fait, et pas ce que l’on entend communément : « Oh quelle belle mélodie ! »

Likourgos Angelopoulos m’a enseigné la substance même de la musique dans l’Eglise, exactement comme elle était, sans la diviser en morceaux : pour éviter que la musique soit vécue comme une belle mélodie, avec le fait de porter une soutane, ou d’attirer l’intérêt. Il m’en a donné la notion profonde. 

Le bon disciple, c’est celui qui sait être bouleversé, qui puisse réveiller son âme avec cette notion profonde et oublier toute sorte d’égoïsme concernant ce qui peut arriver dans son parcours, qui puisse oublier tout autre besoin possible et qui se consacrera à l’étude et qui absorbera la connaissance du maître par osmose. 

Qu’est ce que la Liturgie pour vous ?

Dans mon enfance, trois choses étaient les plus importantes : la famille, l’église, et à la fin cette école de chant. Ce triptyque a rempli ma jeunesse et m’a indiqué le chemin pour ma vie future.

Pour moi l’Eglise, la musique et la famille sont trois choses inséparables. C’est autre chose que d’aller à la Liturgie simplement par habitude. Dans la Liturgie, j’ai compris le sens de la prière, de la prière mystique, de la prière commune, de la psalmodie qui nous aident à nous élever vers Dieu, qui purifient notre cœur, nous donnent la force pour continuer à aimer notre prochain.

Tout cela dans un processus, une tradition qui vient depuis des siècles. Cette chose est entrée dans mon ADN ! Ce n’est pas une chose superficielle, un habit sur mon corps. C’est mon propre sang. Comme si je communiais avec un espace sans espace, avec un temps éternel qui a commencé dans le passé et qui continue  jusqu’à toujours. Toutes ces choses forment une seule chose.

Dans la liturgie, tu peux vivre essentiellement depuis le passé jusqu’au présent portant toute cette tradition avec soi.

La processus de la prière essentielle est simplement de pouvoir vivre chaque dimanche cette force et cette grandeur du Mystère de la Divine Liturgie qui va te remplir toute la semaine et te donner le courage et la force de vivre n’importe quelle difficulté, de comprendre la raison de ton existence, d’acquérir un sens profond dans ta vie. Ce qui va ouvrir peut-être à une mission, à aider les pauvres, ou plus simplement à fonder une famille, à élever ses enfants d’une façon juste, de sorte qu’ils puissent devenir eux-mêmes des hommes justes, pleins d’amour, de gratitude, de joie, de patience. Tout cela donc constitue un but suprême.

J’ai vécu toutes ces choses dans l’Eglise, et pour cette raison, je veux les transmettre à mes enfants et à d’autres enfants. Et eux aussi pourront me transmettre d’autres choses que moi, je ne peux pas voir. De cette façon, nous pouvons vivre une communion qui va devenir la sainte Communion.

Mon rêve est de pouvoir avec d’autres personnes – parce que personne ne peut rien faire tout seul – mettre une petite pierre à ce pont qui conduit le monde de la tradition vers les jeunes d’aujourd’hui. Ce pont qui transmet le message du Christ, qui est le Dieu d’amour. Le vrai amour est de donner et pas de recevoir.

Je ne peux pas te demander combien tu m’aimes, cela ne concerne que mon égoïsme. Au contraire, je peux t’aimer de façon à ne pas attendre une récompense, sinon cela serait une relation d’un genre commercial. Jésus Christ a versé son sang sans rien attendre en retour. Il s’est sacrifié et nous a montré le chemin. Que chacun de nous essaye de mettre une petite pierre pour que cette tradition ne se perde pas, et donne son soutien pour qu’elle puisse se développer et continuer dans les siècles des siècles ! 

Propos recueillis par Roksoliana Drozd et Anaïs Guillerm.
Traduit du grec par Roksoliana Drozd
 
Biographie : Né à Athènes en 1970, Yiannis Tsiotsiopoulos (Γιάννης Τσιοτσιόπουλος) a étudié la musique byzantine avec Lykourgos Angelopoulos. Il est diplômé au Conservatoire N. Skalkotas en 1992. Il a suivi des cours de chant, de musique classique avec Maria Thoma et Christina Yianakopoulou, Yiorgos Kuriakaki. Soliste dans la chorale EBX (ελληνική βυζαντινή χορωδία) il  a participé à plus de 300 concerts.  Membre de la chorale de Domna Samiou, il a enregistré  3 disques dans lesquels il apparaît comme soliste. Il a aussi été membre du chœur d’Athènes d’Anastasiou Symeonidis.
 
Dans cette vidéo du 29 avril 2006 enregistrée au cours de la fête de saint Thomas Apôtre, on entend, après les invcoations du prêtre, le maître, Lycourgos Angelopoulos, et le disciple, Yannis Tsiotsiopoulos se répondre au cours de la psalmodie : 
 
 
Dans les 4 enregistrements suivants, on entend monsieur Yannis Tsiotsiopoulos : 
 

 

 

 

Dans l’enregistrement suivant, Yannis Tsiotsiopoulos chante sur les partitions dactylographiées de Lykourgos Angelopoulos : 

 

 

Ici on entend la voix du maître de Lykourgos Angelopoulos, Simon Karas (1905-1999), dans un enregistrement datant de 1930 :

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4 Commentaires

  1. Denis Cardinaux

    Chère Roksoliana,

    cet article est d’une grande profondeur, merci de nous permettre d’avoir accès à ces trésors. Quel honneur pour nous d’entendre le successeur de monsieur Angelopoulos dans la paroisse saint Irénée d’Athènes ! 

    Cette relation de maître à disciple est aux antipodes de nos réflexes contemporains. Pourtant, on perçoit le grand fruit qu’elle a porté dans la vie de monsieur Yannis Tsiotsiopoulos. Cette engendrement ne se limite pas au savoir technique nécessaire à l’exécution de la liturgie (autre aspect perdu chez nous), mais embrasse toute la vie. Quelle joire de pouvoir écouter ces enregistrements, notamment celui où l’on entend le maître et le disciple psalmodier ensemble.

    Il est beau aussi de voir comment la question de la tradition implique chez monsieur Tsiotsiopoulos un regard humble sur les jeunes d’aujourd’hui et une grande préoccupation. C’était aussi le soucis de Lycourgos Angelopoulos qui a cherché à réintégrer des pratiques très anciennes tout en s’appuyant sur les développements et les innovations de son maître, Simon Karas. Pour eux, la création et les apports sont aussi et en même temps un retour aux origines. Le progrès ne s’oppose pas à la tradition, il n’est pas une rupture, mais un approfondissement.

  2. Damien Poisblaud

    Bravo et merci pour ce beau témoignage.

    Je crois que l'Occident chrétien a beaucoup à apprendre sur… l'apprentissage. Qu'est-ce que la transmission?

    On m'a souvent conseillé de chanter et de me taire sur ce qui m'amenait au chant… Mais je crois au contraire que c'est ce qui amène au chant qui est essentiel au chant. On ne peut pas chanter le Grégorien si l'on ne comprend pas la Tradition qui l'a porté. Les résistances que l'on rencontre dans l'Église latine (toutes tendances confondues!) à l'égard de ce chant sont pour moi l'expression d'une résistance à cette Tradition. Comme si l'on ne voulait plus du monde auquel il renvoie…

    Je ne suis pas totalement convaincu par cette idée d'un progrès comme appronfondissement de la Tradition. Je ne suis décidément pas "progressiste"…

    Une belle leçon en tout cas.

    DP

    1. Denis Cardinaux

      Merci Damien pour ce message. Je côtoie quelques jeunes du Moyen-Orient qui pratiquent le chant classique en langue arabe et je mesure de plus en plus l’abîme qui sépare nos conceptions de celles vécues dans des sociétés encore traditionnelles. Ils reconnaissent d’ailleurs bien des éléments du chant grégorien comme faisant partie de leur univers. J’ai bien conscience que, pris dans son sens absolu, le Progrès se réalise toujours au détriment d’autre chose. Et lorsque ce qu’il obtient nous fait perdre de vue quelque chose de nécessaire, il n’est appelé un « progrès » que de manière impropre, au mieux, il est un moindre mal. Mais le terme signifie aussi « toute sorte d’avancement dans le bien ». L’approfondissement ne consiste-t-il pas dans une appropriation qui peu à peu nous fait entrer dans cette Tradition, nous fait voir avec les yeux de cette Tradition ? C’est en tout cas pour moi le chemin pris à la suite d’un grand maître !

  3. G.A

    Merci de nous faire découvrir cet homme si humble et plein de gratitude. A sa suite, nous comprenons mieux le sens du chant liturgique qui valorise toute fraction du temps, en fait "le temps sacré" et répond ici-bas à notre nostalgie de l'éternité…