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Pourquoi je reste dans l’Eglise ?

Les scandales qui ne cessent d’éclabousser l’Eglise depuis des semaines blessent chaque chrétien. L’avalanche de révélations (plus ou moins avérées !) touchant des hommes d’Eglise interpelle chaque chrétien. Les solutions qui fusent de toute part pour remédier à cette crise nous interpellent. Elles nous amènent à nous poser cette question (quand ce ne sont pas d’autres qui nous la posent directement !), « avec tout ce qui passe dans l’Eglise », pourquoi je reste dans l’Eglise ? Il y a plus de 40 ans, l’Eglise était déjà en crise, et le cardinal Balthasar répondait de manière lumineuse à cette question…

Photos : ©️ Sabina Kuk

« Pourquoi je reste dans l’Eglise ? Ce n’est certainement pas parce que je peux lire sur un indicateur quelconque que l’Eglise correspond : a) à ce que j’attends d’elle ; ou b) à ce que Dieu attend d’elle. Car pour l’hypothèse a) la question est posée à l’envers : c’est moi qui dois correspondre à ce que l’Eglise attend de moi ; et pour l’hypothèse b), il n’est pas nécessaire d’être spécialement doué pour voir que l’Eglise composée d’une foule de pécheurs, ne pourra jamais correspondre entièrement à ce que Dieu attend d’elle. A plus forte raison si, renonçant à toute sagesse authentique, elle décidait elle-même avec un sérieux fort comique qu’elle correspond à cette attente, prenant ses lubies pour critères et croyant augmenter sa force de rayonnement en manœuvrant quelques manettes. Dans leur ensemble, les pécheurs qui vivent en elle et dont nous faisons tous partie, n’ont pas cessé, tout au long de l’histoire, de se comporter plus ou moins comme des idiots, surtout lorsqu’ils prétendaient que leurs manipulations astucieuses allaient, comme par magie, faire descendre sur terre une espèce de Royaume de Dieu, présent ou à venir. Mais ils se sont rarement comportés de façon aussi idiote que de nos jours, où chacun, le nez collé sur le tableau de commande, attend avec impatience que les structures aient été suffisamment transformées pour que le moteur du Royaume à venir puisse enfin se mettre en marche. “Ils ne savent pas ce qu’ils font”.

Pourquoi je reste (malgré cela) dans l’Eglise ? Parce que, fait étrange, en dépit de tout ce qu’ils ont décidé, les idiots que nous sommes n’ont pas encore réussi à la faire périr (…). Peu importe ce que font les gens de l’extérieur, mais il y a beaucoup de gens à l’intérieur qui croient rendre service à Dieu en se mettant à taper sur l’Eglise comme sur une vielle paillasse poussiéreuse. Je n’ai rien contre leur attitude, si seulement ils n’oublient pas, en lui administrant cette correction, de s’identifier eux-mêmes à ce sur quoi ils frappent, de se battre réellement eux-mêmes la poitrine qu’ils ont vieille et pourrie. S’ils s’en dispensent, je ne comprends pas comment ils peuvent rester à l’intérieur de l’Eglise au lieu de s’en prendre à elle de l’extérieur. Mais abandonnons-les à leur sort, ou mieux, à une douce providence, qui leur ouvrira peut-être un jour les yeux et leur fera comprendre qu’une Eglise qui se veut pure et pleine de science, et qui en profite pour taper sur la vieille Eglise délabrée, n’est en aucune manière une Eglise, mais une secte montaniste, donatiste et pélagienne où il ne vaut plus la peine de s’attarder parce qu’elle n’a plus rien de commun avec l’Eglise de Jésus Christ.

1. Je reste dans l’Eglise parce que la vieille “Eglise catholique”, n’a pas cessé de ressembler, à peu de choses près, à l’organisme qui s’est cristallisé au cours des jours qui ont suivi la Résurrection de Jésus et dont les épitres de Paul et les Actes des Apôtres nous donnent une image suffisamment complète (…) Ce qui est en cause actuellement, ce n’est pas de savoir en quoi le Pape ou un évêque a tort ou raison, mais c’est la structure instituée qui tient bon (non par ses propres forces puisqu’elle est faible et qu’elle ploie, mais parce qu’elle a été instituée) et elle tient précisément lorsque et parce qu’elle est humiliée. Saint Pierre a souvent tort dans l’Evangile et chaque fois il se fait rabrouer (…) On parle du caractère visible de l’Eglise, mais que l’on prenne garde ; la structure apostolique n’est jamais visible que conjointe à son humiliation.

2. Pourquoi je reste dans l’Eglise ? Parce qu’elle ne peut me donner le Pain et le Vin de la vie que dans la mesure où elle est l’Eglise des apôtres, consciente de la mission qu’elle a reçue du Seigneur et de sa fonction de service. « En vérité, en vérité je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous ». (…) Seule peut me donner le corps du Christ livré pour nous, la réalité Eglise qui est plus grande que la somme de ses membres rassemblés, qui me dispense, une fois pour toute, de calculer si telle ou telle communauté a amassé et investi assez d’amour pour que le Christ puisse devenir présent en elle ; et pour instituer cette réalité, pour la déléguer, il ne suffit pas des pleins pouvoirs de la foi et de la bonne volonté de la communauté. Il faut une puissance qui échappe fondamentalement, depuis les origines et jusqu’au moment présent, à tout ce que des sujets puissent avoir de relatif : une telle réalité – encore une fois- ne peut être que la fonction ministérielle.

Tous les problèmes qui ne cessent d’assaillir l’Eglise ne forment pas un brouillard assez épais pour empêcher les saints de rayonner la lumière de l’amour.

3. Pourquoi je reste dans l’Eglise ? Parce qu’elle est l’Eglise des saints, des saints cachés et de quelques-uns qui sont, contre leur gré, exposés en plein jour. (…) En se donnant à ses saints, Dieu leur donne de concevoir et de réaliser plus de projets que ne saurait en avoir un homme qui se contente de ses propres forces. Seul celui qui refuse d’entendre cet appel ou celui qui y répond mollement se trouve aliéné de lui-même. Le saint démontre l’épanouissement total du chrétien, par la grâce, mieux que la nature. Il brûle tout entier, mais point n’est besoin pour cela des autres comme aliment de sa flamme ; il ne les réduit pas en cendre comme Nietzsche. Il brûle d’un feu absolu et y vit comme la salamandre ; il est désintéressé et reste quand même entièrement lui-même ; il réalise ce que les autres prévoient ou oublient intentionnellement de faire : Pierre Claver, las casas, Philippe Néri, Don Bosco. (…) Et les saints sont humbles, c’est-à-dire que la médiocrité de l’Eglise ne les empêche pas de se sentir définitivement solidaires d’elle, car ils savent bien que, sans l’Eglise, ils ne trouveraient pas leur chemin vers Dieu. Ils ne s’avancent pas vers Dieu en faisant cavalier seul et en négligeant l’Eglise du Christ. Ils ne combattent pas la médiocrité par la contestation, mais en stimulant les meilleurs, en leur communiquant leur ardeur, en les amenant à s’enflammer. Ils souffrent à cause de l’Eglise, mais ils ne cèdent pas à l’amertume et ne vont pas bouder dans leur coin. Ils ne se mettent pas non plus à l’écart pour former des groupuscules, mais jettent leur feu en plein centre. Et si ce sont de vrais saints, ils n’attirent pas l’attention sur eux ; ils ne sont qu’un reflet, c’est le Maitre de la flamme qu’ils font voir. (…)

Pourquoi je reste dans l’Eglise ? Parce qu’elle est l’unique possibilité de m’arracher à moi-même, à la malédiction de ma propre pesanteur, au rôle que j’identifie à la personne elle-même, si bien que lorsque j’aime mon rôle, je finis par m’éprendre de moi-même : pour me débarrasser de tout cela sans devenir étranger aux hommes, parce que Dieu s’est fait homme non pas dans un espace vide mais dans l’espace communautaire de l’Eglise. Je ne doute pas un instant que l’incarnation de Dieu concerne tous les hommes et qu’il est suffisamment Dieu pour atteindre tous ceux qu’il veut toucher. Mais il a dressé au centre de l’histoire de l’humanité, de toutes ses horreurs et de tous ses enfers, un lit nuptial étincelant et inviolable – il est décrit dans le Cantique des Cantiques -, et tous les problèmes qui ne cessent d’assaillir l’Eglise ne forment pas un brouillard assez épais pour empêcher les saints de rayonner la lumière de l’amour : naïfs, à l’abri de tout soupçon d’idéologie, en dehors de tout programme.

Evidemment, l’Eglise devrait. Elle devrait tout et bien plus qu’elle n’est capable de faire. Mais on aimerait savoir si tous ceux qui l’abandonnent parce qu’elle ne correspond pas à ce qu’ils en attendent, seront plus satisfaits ailleurs. Lorsque j’entends dire : “l’Eglise devrait”, il me semble que cela signifie tout simplement, “je devrais”. D’autant plus je reçois de l’Eglise bien plus que je ne mérite et plus que ne saurait me donner n’importe quelle autre personnalité ou communauté humaine. A moi, à nous, de veiller à ce que l’Eglise corresponde davantage à ce qu’elle est en réalité. »

Extrait du livre de Hans Urs Von Balthasar, Points de repère, Fayard, 1973, p.243-252.

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6 Commentaires

  1. Avatar
    bekeongle

    Superbe ! Du coup , je vais rester aussi dans cette Eglise …. j’avais envisagé les Témoins de J. mais , au final, trop de stupidités. L’Islam ? le paradis est une trop grande épreuve pour moi , faible mortel qui ne pourrait épouser une fillette de 9 ans …. stupide !
    L’Hindouisme ? pas emballante , cette idée de dissolution dans le Grand Tout : je tiens finalement à mon être unique , voulu par Dieu ( et je le comprends., quand je me regarde dans la glace ….)
    Bon ! Finalement , je reste !!!

    1. Avatar
      Denis Cardinaux

      En effet, c’est replacer la perspective du pont de vue objectif. Si on comprend bien ce texte, le jugement porte dans cette direction.

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    Bruno ANEL

    Je reste dans l’Eglise parce qu’elle nous donne Jésus à contempler et à imitér. Mais « la où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie », disait St François de Sales : l’Eglise n’échappe pas à cette règle.

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    Victor

    je salue le retour de Bekeongle et de son humour parmi nous…
    content de voir aussi que Balthasar nous rappelle qu’on pourra mettre en place toutes les structures qu’on veut, changer les process, introduire des comissions ou élire de nouveaux secrétaires…l’essentiel n’est pas là!
    Le lien (essentiel?) entre la succession apostolique et l’humiliation (qui est d’abord celle du Christ qui lave les pieds de ses disciples et meurt ensuite en croix comme le dernier, abandonné de tous) est aussi une belle lumière…

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    De Demo Marie7783

    Et bien moi, je me sens honteusement maltraitée au sein de cette Église, c’est vrai que je viens d’achever Sodoma ou plutôt Sodoma m’a achevée…hypocrisie,misogynie, extravagances, insolente opulence, conflit de pouvoir…etc…ont suivi des documentaires sur la maltraitance des religieuses, on nous avait prévenus que l’Église filait d’un mauvais coton, (Ratzinger,) mais quand le voile de l’omerta se déchire …ça fait encore plus mal..bref ce n’est pas mon Église et ça n’a rien à voir avec ma foi personnelle.Ceci dit le texte de H Urs von Balthasar me fait réfléchir…coïncidence je venais juste de lire une interview censurée de H Urs von Balthasar sur diakonos.be