Home > Arts plastiques > Du flacon et de l’ivresse …

Lorsque j’expose mes tableaux je tâche de me rendre particulièrement disponible aux personnes qui viennent les regarder. Je passe la plupart de mon temps dans mon atelier, et c’est finalement assez rarement que j’ai la joie de telles rencontres. Elle sont pour moi importantes et ce n’est pas rare qu’elles m’interrogent sur tel ou tel point de mon travail, m’obligent à davantage fonder tel autre aspect. Je tâche de répondre à chaque question avec sérieux. Certaines interrogations reviennent avec régularité et l’une d’entre elle est de savoir d’où me vient cette passion pour les citrons, les oranges, les navets et occasionnellement les œufs? Derrière le ton amusé voire ironique de l’apostrophe, j’aime voir un premier pas vers un désir sincère de rencontre, et je devine une interrogation véritable.

 

Dévoilement (détail) – huile sur toile (lin) – 46 x 38 cm

 

J’espère ne pas me bercer d’illusions en reformulant ainsi la question :

« Pourquoi un tel investissement dans l’acquisition d’une technique qui vous permettrait de peindre les sujets les plus complexes, les plus vendeurs, et ne finalement peindre que quelques fruits et légumes, et qui plus est, toujours les mêmes !? Plusieurs années d’études, une somme conséquente d’argent, des risques réels, tout cela investi pour finalement présenter ce que chacun peut voir dans le premier supermarché croisé ! Vous pourriez nous montrer les corps les plus parfaits, les fleurs les plus subtiles, les paysages les plus grandioses et voici un seul petit tas de navets essayant d’habiter l’espace d’une toile trop grande pour lui. N’est-ce pas finalement un énorme gâchis? »

La question, en effet, mérite d’être posée ; et elle demande réponse. Pour ce faire il convient en premier lieu de distinguer l’œuvre d’art de l’œuvre de décoration (même si parfois les deux coïncident et que l’antinomie n’est pas absolue).

Je n’ai rien contre la décoration, et je réalise parfois des tableaux qui ont cette fonction. Je ne peux en rester là. Dans le choix de prendre l’acte de peindre au sérieux est inclu celui de tendre vers un art authentique, absolu, gratuit. Ce qui sépare une œuvre d’art d’un objet décoratif tient dans sa finalité. Le but de l’un est de décorer un lieu en se pliant à quelques canons esthétiques, le but de l’autre est d’affirmer l’irruption d’un infini présent dans le monde aujourd’hui, et ce, en brisant s’il le faut quelques canons établis.

Très concrètement cela signifie que lors de la réalisation de l’œuvre, certains choix décisifs seront orientés différemment. À un moment ou un autre chacun tranche sans retour vers la finalité qui lui est assignée. L’objet décoratif ne peut pas faire abstraction, par exemple, de son lieu de résidence futur, c’est pour lui qu’il existe. Supposons que ce lieu soit déjà connu, alors les choix qui instruisent l’œuvre dépendent en partie de lui. Même si le travail fini est de la plus haute facture, les choix qui guident sa création sont déterminés par la fonction décorative de l’œuvre. Cela suppose des conséquences concrètes. La taille du tableau doit impérativement correspondre à sa destination, ses couleurs dominantes correspondront aux tonalités de la pièce, etc… Il est également évident que le choix du sujet variera selon que la toile est destinée à une chambre, une cuisine ou à une salle d’attente. Le sujet se devra de résider dans les tendances reconnues de bon goût…

Les « beaux-arts » s’orientent vers une finalité autre. Ils choisissent de viser au mystère de la beauté, de la rencontre avec une transcendance. L’œuvre d’art cherche un mystère qui me donne le désir d’être meilleur, qui révèle la dignité de chaque chose, qui dévoile un ailleurs déjà présent… Cela est totalement différent, et rien de ce qui préside aux choix du premier cas ne saurait être ici déterminant, choix du sujet compris. Autrement dit, la chose qui m’obsède et m’inquiète n’est pas de savoir si ma toile sera assortie à vos rideaux ou le sujet à votre salon, mais de pouvoir proposer une expérience qui puisse vous faire entrer comme à l’intérieur de l’objet, de vous y faire voyager comme dans un pays nouveau. Je cherche à provoquer le choc du premier amour, l’étonnement qui précède à toute connaissance véritable. C’est une grande responsabilité.

 

Dévoilement – huile sur toile (lin) – 46 x 38 cm

 

À ce jour, il me semble que les choix qu’imposent la création d’œuvres décoratives obligent le plus souvent à un divorce avec la recherche d’une œuvre d’art accomplie. Par exemple, un corps parfait et rendu tel sur la toile, un bouquet composé savamment et peint avec talent sont des choses admirables. Il faut cependant avouer que leurs perfections même viennent comme empêcher une profondeur nécessaire. À ces œuvres on pourrait appliquer les mots que Charles Péguy assignait aux honnêtes gens : « Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale, constamment intacte, leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure (…) Parce-qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. (…) Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce« . Jean Cocteau, lui, constatait avec raison que « la beauté boite ». À ces tableaux souvent remarquables, il manque une boiterie, une porte d’entrée. Entre l’objet de décoration et l’œuvre d’art accomplie réside une distance, celle qui sépare le miroir de la fenêtre, l’admiration de la contemplation. La première s’arrête à l’objet, la seconde le pénètre.

J’aimerai enraciner la suite de cette réponse dans mon expérience. Dans ma quête de réalisation d’une œuvre d’art, j’ai choisi d’avancer en gardant autant que possible les règles de la grande tradition de cet art premier qu’est la peinture. J’ai conscience que la technique que j’emploie et l’approche réaliste de mes toiles vont à l’encontre de la nécessaire boiterie que désigne Cocteau. Pour un bon nombre de personnes, c’est même un repoussoir immédiat et l’irréfutable preuve que ma démarche n’est pas artistique. Le potentiel de cette matière reine qu’est la peinture à l’huile est si puissant et tellement adapté à dire la lumière, qu’employé avec une technique suffisamment maîtrisée l’œuvre qu’elle habille peut rayonner d’une certaine présomption qui confine au mauvais goût. C’est comme si les tableaux ne savaient que dire « Regardez-moi ! Regardez comme je suis bien fait ! » De fait, certaines œuvres réalistes ne sont que cela, et c’est insupportable…

Je pense cependant que c’est une erreur d’imputer cela à la technique utilisée (elle n’est qu’un outil) et de jeter le bébé avec l’eau du bain. Je crois que lorsqu’elle aura fini de purger son temps de désert et d’exclusion, la peinture de chevalet reviendra pleine de silence et de profondeur habiter le siècle et le nourrir de l’essentiel. N’en déplaise aux adeptes de l’art officiel qu’est le courant conceptuel, en conscience, et loin de ce nouvel académisme, j’essaye d’inscrire mon travail dans une tradition aujourd’hui laissée pour morte. À cette plastique le plus souvent incomprise j’aime associer des sujets pauvres, humbles, dépouillés ; souvent les mêmes.

Souvent les mêmes… Cette répétition n’est qu’apparente. Nos vies se bercent de centaines de jours, de milliers de jours, et pas un n’est semblable au précédent. Les derniers percent le sens de l’existence, explorent les secrets de la solitude, supportent le poids du drame avec une profondeur et une intensité que les premiers n’auraient pas pu même imaginer. Ces jours sont pourtant d’une semblable apparence, remplis le plus souvent des mêmes taches. Ils n’ont pourtant pas le même poids à vingt ans qu’à soixante… Il me semble que cette image éclaire assez bien cette espèce de monomanie que l’on repère chez beaucoup d’artistes. La démarche est davantage monacale que névrotique… Elle vise à atteindre une profondeur, à toucher une vérité de l’objet pour que de là puisse enfin sourdre quelque chose de la beauté.

 

Peinture du Temps Présent (Attraction) – huile sur toile (lin) – 65 x 54 cm

 

Le choix de sujets dépouillés s’impose à moi comme une évidence. Ce choix s’inscrit comme une première détermination que reçoit l’œuvre dans son élan vers sa finalité. Il n’y a là pas plus de présupposés ou de calculs qu’il n’y en a dans l’amitié. C’est là ! C’est tout ce qu’il y a à en dire. S’il m’est aujourd’hui possible d’en dire quelque chose, ce quelque chose ne conditionne en rien ce premier amour. Mes toiles sont le prolongement d’un premier regard qui se laisse entraîner.

Je vois qu’au fil des ans, ce choix s’affirme et s’amplifie au point que je me sente aujourd’hui obligé d’appauvrir plus encore mes sujets, de les dénuder davantage. Quelque chose de la boiterie passe par cette sorte de nudité. Ces sujets ne se suffisent pas à eux-mêmes, ils ne brillent pas en société, et cependant, ils appellent à davantage, ils sont comme une porte ouverte qui attend d’être franchie. Ils n’ont pas cette suffisance qui masque la grandeur du mystère auquel ils participent. Ils affleurent d’un degré d’être. Ils taisent une gloire qui n’en est que plus vibrante. Ce sont les choses simples qui ont été choisies comme contrepoids au monde du bruit et de la vaine activité.

Cette démarche que je viens de décrire n’est en rien originale. « Cette question de l’importance du sujet dans la Peinture n’a vraiment été résolue que par l’exemple des grands peintres de XXème siècle. La plupart d’entre eux ont négligés les sujets importants par eux-mêmes, par leur signification ou par leur beauté naturelle, mais ils ont tenu d’autant plus à la subtile qualité de la matière picturale, liée non seulement à une technique très savante, mais aussi à la présence de cette âme de tous les arts qu’est la poésie, invisible et souverainement agissante, et qui se trouve essentiellement non dans un « sujet » extérieur au peintre, mais dans l’émotion génératrice de l’œuvre tout entière, matière et forme indistinctement. Cette émotion peut être provoquée par une réalité immense ou infime, et la beauté de l’œuvre d’art ne se confond jamais avec celle du sujet traité » 1)Raïssa Maritain « Les grandes amitiés » éditions Desclée de Brouwer . Ce n’est donc pas le sujet (ou son absence partielle) qui fait l’œuvre d’art ; elle ne se justifie que par l’ivresse…

 

Peinture du Temps Présent (Attente) – huile sur toile (lin) – 65 x 54 cm

 

Si le peintre, (et c’est le cas d’un si grand nombre), donne l’impression d’être devenu fainéant en ne remplissant plus sa toile d’une multitude de corps et d’objets, s’il donne le sentiment d’être devenu mono maniaque et répétant indéfiniment les mêmes sujets, si le choix de ces derniers semble fait en dépit du bon sens, (bon sens qui aujourd’hui se doit d’être vendeur), c’est qu’il a bien compris que l’ivresse ne dépend ni de la quantité, ni de la diversité, ni même du choix du sujet. Il perçoit que même l’objet le plus humble est une totalité, et qu’il suffit d’un humble navet pour atteindre à l’essence de toute ivresse. Je ne peins pas un navet, je tâche de peindre le monde, son socle, l’énergie de sa beauté et le poids de son drame…

Il y a du « monde » dans chaque chose particulière, parce que chaque chose est une totalité en elle-même et se rapporte à l’ensemble du reste. Ce n’est pas un fragment informe de la réalité, mais bien une forme de l’être comme tel. Ce n’est pas non plus une vague impulsion sans force, mais une structure chargée d’énergie. Chaque chose n’est pas seulement une partie quantitative du monde, ni même seulement une part de la masse du monde, mais elle est un organe. Et « l’organe » saisit le tout en soi dans la mesure où il lui est ordonné. 2)Romani Guardini « La vision catholique du monde » éditions Chôra « . Je cherche à peindre ce lieu où l’objet quantifiable déterminé participe à l’être qui le rend présent. Je cherche la porte d’entrée de ce mystère, je cherche cela non par des concepts et des idées, mais avec des pinceaux, des formes et des couleurs. Je le cherche pour la seule ivresse de la beauté….

 

Regarder ici la Galerie complète de Frédéric Eymeri

References   [ + ]

1. Raïssa Maritain « Les grandes amitiés » éditions Desclée de Brouwer
2. Romani Guardini « La vision catholique du monde » éditions Chôra
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