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Dans la période de confinement actuel, il est bon d’écouter le cri de liberté du chanteur russe Wladimir Vissotski.

 

 

Né en 1938, sa famille est éclatée par la guerre, son père se retrouve en garnison en Allemagne près d’Elberswalde, à la frontière polonaise actuelle. Sa mère reste en Russie et chacun des parents refait sa vie, Wladimir grandit donc en Allemagne de l’Est.

A son retour en Russie, il tente des études d’ingénieur puis se tourne vers le théâtre. Il travaillera toute sa vie sur la scène d’un petit théâtre, jouant des pièces pour la plupart à la gloire du système soviétique et des camarades-ouvriers.

Sa mort en 1980 suscite un mouvement populaire très surprenant dans la Russie confinée et policée de Brejnev. Des cortèges de personnes défilent durant plusieurs jours au cimetière pour saluer son tombeau, bravant l’union soviétique, cinq ans avant les premiers signes de la perestroika. Sa notoriété est si importante qu’il est désigné comme étant le personnage le plus populaire de son temps.

Wladimir Vissotski est devenu célèbre pour ses poèmes mis en chanson et surtout sa voix, rocailleuse et torride qui exprime à la fois l’âme russe, la souffrance de la chape communiste et le cri de prière d’un écorché de la vie. Vissotski a toujours été persécuté par le régime et interdit de concert et d’enregistrement, car sa musique fut tout de suite perçue comme « subversive » et « dangereuse pour la jeunesse ». Ses poèmes resteront donc chantés par lui-même pour ses soirées confinées et arrosées dans son cercle d’amis, où se retrouvaient des personnalités aussi variées qu’Andrei Tarkovski, Edmond Keossaian, Julian Semenov, Oleg Strizhenov, Ilya Glazounov, Lioudmila Gourtchenko. Il se produisit aussi dans la forêt avoisinante, lors de très rares concerts clandestins pour quelques initiés. Sa notoriété provient des cassettes enregistrées souvent à son insu par son voisin de palier, durant les longues soirées festives dans son appartement confiné. Ces enregistrements ont circulé sous le manteau dans toute l’Union Soviétique au point de faire de Wladimir Vissotski la personnalité la plus populaire de son temps. Plusieurs fois, les autorités soviétiques avaient prévu de l’arrêter, il a été menacé régulièrement d’être envoyé à l’asile psychiatrique et il a dû son salut à un haut-fonctionnaire qui … écoutait sa musique en cachette.

Ses poèmes chantent la liberté dans un monde où le confinement n’est pas une affaire de mot, chacune des soirées qu’il organisait lui faisait courir de grands risques. Il y a toujours dans sa voix un cri, un cri violent et passionné comme l’âme russe, mais un cri plein de confiance dans la réponse que Dieu apportera. Il y a aussi un rapport très immédiat avec la mort, chacune de ses chansons en parle, car pour lui la poésie est toujours devant la mort une expérience d’éternité.

Dans sa prière « Sauve nos âmes », Wladimir Vissotski compare sa situation dans l’empire soviétique à celle d’un sous-marinier en train de couler à quelques kilomètres du port, qui commence à manquer d’air  et sent la mort inéluctable tandis que le vaisseau s’enfonce. Alors retentit son cri plein de foi qui déchire les ténèbres : « Sauve nos âmes » . Les SOS envoyés sur le quai ne suffisent plus, il ne s’agit plus de sauver sa peau, il faut passer sur « l’autre rive »  :

 

Save our souls : Sauvez nos âmes

« Nous amorçons la plongée dans des eaux neutres / Nous pouvons une année entière nous rire du temps qu’il fait / Et si nous sommes découverts, les radars crieront notre malheur / Sauvez nos âmes, l’air nous manque et nos esprits se troublent / Sauvez nos âmes, Hâtez-vous vers nous / Hé, vous, sur la rive, entendez notre voix / Notre SOS est de plus en plus sourd et l’horreur nous fend le cœur en deux. 

Nos aortes se rompent mais pas question de faire surface / Car à babord et à tribord et droit devant nous / barre la route la mort, cet épouvantail / Sauvez nos âmes / L’air nous manque et nos esprits se troublent, Sauvez nos âmes / Hâtez-vous vers nous / Hé, vous, sur la rive, entendez notre voix / Notre SOS est de plus en plus sourd et l’horreur nous fend le cœur en deux.

Nous ferons surface à l’aube. Les ordres sont les ordres / s’il faut mourir à la fleur de l’âge, que ce soit au grand jour / Notre chemin n’est pas balisé, nous n’avons rien pour le faire, rien / Mais souvenez-vous de nous / Sauvez nos âmes / L’air nous manque et nos esprits se troublent / Sauvez nos âmes / Hâtez-vous vers nous / Hé, vous, sur la rive, entendez notre voix / Notre SOS est de plus en plus sourd et l’horreur nous fend le cœur en deux.

Voilà, nous sommes remontés / Il n’y a aucune issue, le cap est mis sur les docks, nos nerfs sont tendus / C’en est fini de toutes les peines, de toutes les fins et de tous les commencements / Nous fonçons sur les quais, Transformés en torpilles / Sauvez nos âmes / L’air nous manque et nos esprits se troublent / Sauvez nos âmes / Hâtez-vous vers nous / Hé, vous, sur la rive, entendez notre voix / Notre SOS est de plus en plus sourd et l’horreur nous fend le cœur en deux »

 

Wladimir Vissotski. Photo : Internet

 

Beaucoup de ses chansons dénoncent de façon allégorique ou humoristique la barbarie soviétique. Il s’identifie tantôt à un loup traqué par les « fagnons rouges » des chasseurs, tantôt à un cheval qui échappe à la meute des loups. Dans la chanson ci-dessous, appelée Credo, en dénonçant tout ce qu’il n’aime pas dans l’Union Soviétique : l’ennui qui étouffe la vie, le cynisme du mensonge, la manipulation du pouvoir qui surveille les individus, lit par dessus leurs épaules, impose ses certitudes, détruit l’enthousiasme et cherche les honneurs. Il interrompt sa liste de « je n’aime pas » pour dire sa « peine » pour le Christ crucifié dans cette idéologie.

 

I do not like : Je n’aime pas

« Je n’aime pas l’issue fatale, Je ne serai jamais fatigué de la vie. Je n’aime pas de saison idéale, quand je ne fais que chanter l’ennui / Je n’aime pas le cynisme glacé, et l’enthousiasme, je n’y crois pas non plus / Je n’aime pas qu’on lise mon courrier par-dessus l’épaule, surtout les inconnus .

Je n’aime pas qu’on parle à demi-mot, ni qu’on coupe court à tout raisonnement / Je n’aime pas quand on tire dans le dos, je suis aussi contre les tirs à bout portant! / J’ai en horreur les versions, les cancans, l’aiguillon des honneurs, du doute les vers / Quand on te prend à rebrousse-poil tout le temps, je n’aime pas l’acier contre le verre.

Je n’aime pas les gens bardés de certitudes, Il vaudrait mieux que leurs freins ne répondent pas / Le mot «honneur» tombé en désuétude et à sa place tant de galimatias / Et quand, parfois, je vois des ailes brisées, j’ai mes raisons si je n’éprouve pas de pitié / Je n’aime ni la violence, ni la fragilité, mais j’ai de la peine pour le Christ crucifié .

Je n’aime pas éprouver de la frayeur, et je ne supporte pas qu’on frappe un innocent / Je n’aime pas qu’on pénètre dans mon cœur et encore moins, qu’on y crache dedans / Je n’aime pas les courses, ni les parieurs qui vous échangent un million pour un sou / Même si on promet des lendemains chanteurs, tout ça, je ne l’aimerai jamais, un point, c’est tout! »

 

Wladimir Vissotski. Photo : Internet

 

Ayant épousé une femme russe exilée en France, Marina Vlady, il a pu grâce à elle quitter le « goulag soviétique »  et voyager en Europe et faire quelques concerts « publics », il a même chanté en français, mais malgré toutes les restrictions, il a toujours préféré revenir dans sa terre russe qui reste sa première source d’inspiration. Très malade dès la fin des années 70, il meurt à Moscou à 42 ans, le 25 juillet 1980 d’un arrêt cardiaque. Ses chansons parlent aussi souvent du Paradis et de la vie éternelle. Dans ce magnifique poème intitulé « Les pommes du paradis », Wladimir Vissotsky porte vers la Jérusalem céleste la pomme gelée abandonnée par Adam au Jardin d’Eden. On peut voir une similitude avec le voyage de Dante, « Loin du fils de Dieu dans les bras De la Madone, Les chérubins voltigent autour de moi, Un ange sur un mirador bafouille. Ma punition ne vient pas du Christ! Et j’arrache aux branches les fruits gelés. ». Sa voix garde sa corporéité et son timbre de forçat, mais elle est plus contenue, comme pour exprimer la paix du but.

 

 

Les pommes du paradis

« Ils disent que je vais mourir, mais toujours la mort nous attend / Et je voyagerai gratis s’ils me surinent en plein dos; / On épargne les assassinés, le requiem leur promet le paradis / Je ne parlerai pas des vivants, nous protégerons les morts / Je roule mon visage dans la boue, je me renverse sur le flanc / Et mon âme cogne à grands coups sur le galop des rosses volées / Le tour est joué, je croquerai des pommes aux fourrés du paradis / Je m’approcherai sans hâte et l’apôtre butor soudain me ramènera / Loin de moi! Loin de moi! / Exorcisme vaguement connu, c’est un désert stérile / Et le néant total de l’infini, au milieu de ce néant se dressaient des portes de métal / Et le convoi héroïque, cinq mille hommes à genoux.

J’apaise d’un mot caressant le hennissement du limonier / Mais j’arrache à peine la bardane des tilles et tresse sa crinière / Pierre l’apôtre, le vieux, se démène longtemps avec le verrou / Et il geint, et il grogne, n’arrive à rien et s’en va / De cet interminable convoi ne monte pas un gémissement / de leurs genoux engourdis ils glissent soudain à croupetons / les pattes des chiens rayent la neige; Étrange paradis, cette zone barbelée / Tout en un long cercle est rassemblé sous les bras étendus du crucifié. / Les hommes et les chevaux contemplent ce camp modèle de tous les camps! / L’odeur du pain s’échappe des portes, et nous retient mieux que des menottes. / Je suis encore sain et sauf, je me saoule d’ozone / J’ai la bouche pleine de splendeurs, et j’ai peine à proférer des injures.

Deux ombres vêtues de vert volent, manches retroussées / Des clochards passent en voltigeant et braillent. «Frappe sur le rail!» / C’est la belle vie, mes frères, Le son des clochettes nous accueille / Non, c’est l’écho des clés qui sonnent, et le cliquètement des lourds trousseaux / J’ai crevé dans l’arrière-cour, entre les mains débiles des vieillards / Loin du fils de Dieu dans les bras de la Madone, simple serf collé au mur / Dans les merveilleux jardins du paradis s’entassent les pommes gelées / Mais les gardes veillent et tirent et font mouche en plein front / Les chérubins voltigent autour de moi, un ange sur un mirador bafouille / Ma punition ne vient pas du Christ! Et j’arrache aux branches les fruits gelés / Le coup de feu me ravit, je galope à nouveau vers la terre / et j’y apporte les pommes réchauffées sur mon sein.

Je vais mourir une seconde fois; S’il le faut, nous périrons encore / Dieu soit remercié pour ce succès, Vous m’avez troué le ventre d’une balle / C’est la règle éternelle par le monde, On promet le paradis aux fusillés / Aux fusillés on promet la terre, Aide-toi, le Ciel t’aidera! / Je roule mon visage dans la boue, Je me renverse après le coup de feu / Les chevaux réclament leur avoine, Mais il est temps de prendre le mors / Le long du ravin, le fouet à la main, au-dessus de l’abîme, serrées sur mon sein / Je t’apporte les pommes venues du paradis, A toi qui jamais n’a cessé de m’attendre »

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