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Des affinités dans la vocation à être homme ( II )

Toujours à travers les œuvres de Fiedor Dostoïevski et d’Albert Camus, Marisa Mosto, nous fait faire un pas supplémentaire dans cet univers contrasté du cœur de l’homme, entre responsabilité et culpabilité.

 

Albert Camus (Source)

 

La responsabilité : « d’épuiser le champ du possible » [1]« O mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. » Pindare, 3ème Pythique, citation que Camus met comme introduction de son œuvre Le mythe de Sisyphe

L’attitude de l’homme en tant qu’homme, de l’homme qui plonge dans la réalité et affronte le mal avec les pauvres armes qui sont présentes dans sa condition humaine, semble incarnée par le personnage du Docteur Rieux, le médecin infatigable de La Peste :

«… Je ne sais pas ce qui m’attend, dit Rieux, ni ce qui viendra après tout ceci. Pour le moment, il y a des malades et il faut les guérir. Ensuite, ils réfléchiront et moi aussi. Mais le plus pressé est de les guérir. Je les défends comme que je peux. (…)
-Oui, approuva Tarrou, je peux comprendre cela. Mais vos victoires seront toujours provisoires, voilà tout. »
Rieux parut s’assombrir.
« -Toujours, je le sais. Ce n’est pas une raison pour cesser de lutter.
-Non, ce n’est pas une raison. Mais j’imagine alors ce que doit être cette peste pour vous.
-Oui, dit Rieux. Une interminable défaite. » [2]Albert Camus, La Peste, éditions Folio p.120-121

Rieux occupe son poste dans la lutte contre la peste, animé par la compassion. C’est la seule préoccupation qui remplit son âme. Il accepte la quarantaine qui l’empêche d’accompagner sa femme en agonie dans une autre ville, il ne pense plus à lui. Il ne pense qu’à soulager la souffrance de la communauté à laquelle il appartient. Et il sait que c’est en quelque sorte une bataille perdue d’avance. Cela ne frise-t-il pas la folie aux yeux du monde ? En ce sens, il nous rappelle le prince Mychkine dans L’Idiot de Dostoïevski. Myshkine, lui aussi, n’a aucun désir pour lui-même si ce n’est le désir d’alléger la souffrance de la petite communauté qui l’entoure et est donc considéré comme trop pur, trop bon. Un de ces « fous du Christ » si présents dans la tradition culturelle russe.

« J’ai toujours peur que le mot, dit Mychkine, et mon apparence ridicule trahissent ma pensée et discréditent l’idée capitale. Mes façons n’ont pas de beauté et mes gestes ne sont pas coordonnés. Quand je ris, je suis malvenu, ridicule, et les gens se moquent de moi. Cela fait paraître cette idée dégradée, déformée… (…) Soyons capables de servir et ainsi nous deviendrons supérieurs… Qu’importe mon affliction, mon malheur si je me reconnais capable d’être heureux ! Sachez que je ne comprends pas qu’on puisse passer devant un arbre sans ressentir un grand bonheur en le voyant, ni parler à un homme sans que le bonheur de l’aimer remplisse le cœur de joie… Oh, je manque de mots pour l’exprimer ! Mais combien de belles choses nous voyons à chaque pas, si belles que même l’homme le plus abject doit admirer leur beauté ! O écoutez, je sais que les mots ne veulent rien dire ; il vaut mieux se mettre au travail et prêcher par l’exemple … Pour ma part, j’ai déjà commencé et… et… Comment est-il possible que certaines personnes se sentent malheureuses ? » [3]Fiedor Dostoïevski, L’idiot, wikisource IVe partie

 

Fiedor Dostoïevski (Source)

Culpabilité

Peut-être que le personnage de Tarrou dans La Peste a franchi une étape supplémentaire dans la réflexion sur la question du mal. Il ne s’agit pas seulement de réfléchir sur ce que nous faisons face au mal, à l’attitude que nous devons adopter, si la voie de sortie est la violence ou la haine face à l’ordre du monde ou la compassion pour celui qui souffre et le service, mais de reconnaître que nous en sommes aussi porteurs. Que personne ne peut se croire innocent du mal qui afflige l’histoire de l’homme.

« C’est pourquoi je n’ai rien à apprendre de cette épidémie, dit Tarrou, si ce n’est de la combattre à vos côtés. Je sais avec certitude (oui, Rieux, je sais tout dans la vie, tu vois) que chacun porte en lui le fléau, parce que personne, personne au monde n’en est épargné. Et je sais qu’il faut se surveiller sans cesse pour ne pas se laisser entraîner dans une minute de distraction à respirer à côté du visage de quelqu’un d’autre et à attraper l’infection. Ce qui est naturel, c’est le germe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, est le résultat de la volonté, d’une volonté qui ne doit jamais être arrêtée. L’homme intègre, celui qui n’infecte presque personne, est celui qui a le moins de distractions possibles. Et il faut une telle volonté et une telle tension pour ne jamais être distrait ! Oui, Rieux, c’est très fatigant d’être une peste. Mais il est encore plus fatiguant de ne pas en être un. » [4]Albert Camus, La Peste, Editions Folio p.228

L’ivraie cohabite avec le blé dans le cœur de l’homme. Nous avons tous notre part de responsabilité. On ne peut pas jouer les scandalisés devant la propagation de la peste. Dostoïevski donne une réponse similaire à travers les paroles d’Aliocha Karamazov lorsqu’il nous parle de la conversion de Markel, le frère aîné de Kosima. Mais c’est comme si c’était la sienne, Aliocha est un disciple de cette idée. Dostoïevski se répond à lui-même, répond à ses propres objections à l’ordre du monde par l’intermédiaire d’Ivan Karamazov :

« Je te dirai encore, mère, que chacun de nous est coupable devant tous et pour tout, et moi plus que les autres. (…) sache qu’en vérité chacun est coupable devant tous pour tous et pour tout. Je ne sais comment te l’expliquer, mais je sens que c’est ainsi, cela me tourmente. (…) à quoi bon nous quereller, nous garder rancune les uns les autres. » [5]Fiedor Dostoievski, Les Frères Karamazov, Editions Folio tome I p. 394

« Oui, la gloire de Dieu m’entourait : les oiseaux, les arbres, les prairies, le ciel ; mais seul je vivais dans la honte, déshonorant la création, je n’en remarquais ni la beauté ni la gloire. (…) Mère chérie, c’est de la joie et non du chagrin que je pleure, j’ai envie d’être coupable envers eux, je ne puis te l’expliquer, car je ne sais comment les aimer. Si j’ai péché envers tous, tous me pardonneront, voilà le paradis. N’y suis-je pas maintenant ? » [6]Ibidem p. 395

« En effet, mon ami, dès que tu répondras sincèrement pour tous et pour tout, tu verras aussitôt qu’il en est vraiment ainsi, que tu es coupable pour tous et pour tout. Mais en rejetant ta paresse et ta faiblesse sur les autres, tu deviendras finalement d’un orgueil satanique, et tu murmureras contre Dieu. » [7]Ibidem p.434

 

Lire aussi
Des affinités dans la vocation à être Homme ( I )
Des affinités dans la vocation à être Homme ( III )

References

1 « O mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. » Pindare, 3ème Pythique, citation que Camus met comme introduction de son œuvre Le mythe de Sisyphe
2 Albert Camus, La Peste, éditions Folio p.120-121
3 Fiedor Dostoïevski, L’idiot, wikisource IVe partie
4 Albert Camus, La Peste, Editions Folio p.228
5 Fiedor Dostoievski, Les Frères Karamazov, Editions Folio tome I p. 394
6 Ibidem p. 395
7 Ibidem p.434
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