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Consolation, le dernier ouvrage d’Anne-Dauphine Julliand, nous ouvre à la possibilité de consoler et d’être consolé. A travers son témoignage, elle éveille avec humanité, vérité et délicatesse, le désir de rejoindre celui qui souffre pour le consoler et invite à s’approcher, pas à pas, de la douleur – celle des autres et la nôtre – à la regarder, au lieu de la fuir. [1]Après Deux petits pas sur le sable mouillé et Une journée particulière, Anne-Dauphine Julliand évoque, dans son nouveau livre, la consolation reçue au cœur de la souffrance intime de la mort … Continue reading . Nous proposons aux lecteurs de Terre de Compassion quelques extraits des dernières conférences d’Anne-Dauphine Julliand sur la consolation, mis en perspective et illuminés par les lignes d’un autre témoin de la compassion, Vladimir Ghika, dont toute la vie a été un baume pour ceux qui l’entouraient. Sa connaissance profonde, expérimentale, du cœur humain lui a permis de rejoindre beaucoup de ceux qui souffraient.

« C’est difficile et c’est délicat de parler de la souffrance. La souffrance vient révéler nos fragilités. Elle s’incruste dans nos vies à des moments où parfois on ne s’y attend pas. Elle bouscule tout sur son passage, très souvent. Elle est le plus couramment liée à une perte. » Anne-Dauphine Julliand donne le ton en ouvrant sa conférence du 14 octobre 2020 [2]Conférence OCH du 14 octobre 2020, église Saint Léon, Paris avec ces mots.

 

 

Souffrir et aimer

Si la souffrance est universelle, si elle fait intrinsèquement partie de notre vie, si elle est incontournable, à quoi est-elle liée ? Qu’est-ce qui la rend si prégnante ?

Anne-Dauphine Julliand de répondre : « Ce qui fait le plus souffrir dans la souffrance, c’est l’amour, c’est parce qu’on aime qu’on souffre. Toujours dans la vie, l’amour fait souffrir un jour ou l’autre. Mais la souffrance d’amour est acceptable, la souffrance fait partie de l’amour. Dans le cas d’un deuil, la personne ne vit plus, mais on ne cesse de l’aimer, c’est pour cela qu’on souffre. »

Vladimir Ghika  approfondit encore ce lien entre amour et souffrance, allant jusqu’à dire que l’on souffre à proportion de ce que l’on aime : « Souffrir, c’est ressentir en soi une privation et une limite. Privation de ce qu’on aime, limite apportée à ce qu’on aime. On souffre à proportion de son amour. La puissance de souffrir est en nous la même que la puissance d’aimer. C’est en quelque sorte son ombre ardente et terrible – une ombre de sa taille, sauf quand le soir allonge les ombres. Une ombre révélatrice, qui nous dénonce. Elle suit, sans les jamais quitter, toutes nos aspirations. (…) [3]Entretiens spirituels, Vladimir Gihka, Beauchesne, Paris, 1961 »

L’expression de la souffrance

Anne-Dauphine Julliand constate combien notre société veut éviter la souffrance, en cacher ses manifestations. « Notre souffrance n’a pas sa place, c’est en tous cas le sentiment qu’on a : que cette souffrance est considérée comme un échec, surtout si on la montre, surtout si elle nous blesse ; Il faut qu’on soit invincible. » A l’inverse, autrefois, elle pouvait être reçue de manière publique : « La peine n’était pas proscrite de la société, elle avait sa place, elle était montrée. On portait le deuil. Porter le noir, c’était vouloir dire : « Ne me secouez pas, je suis pleine de larmes », portez le noir, c’est dire un peu cela « Prenez soin de moi, je suis pleine de peine ».

Or, pour pouvoir être consolée, la peine doit s’exprimer, dans les larmes, par exemple. « Je pleure tous les jours, mais je n’ai pas honte de ces larmes. (..) si je pleure, je dis juste que je suis une femme qui souffre et qui a besoin d’être consolée. C’est cela les larmes. Nous pleurons depuis que nous sommes tout petits. C’est tellement naturel. Pourquoi les empêcher, les exclure, les cacher ? »

 

 

Pleurer est pour elle une manière de vivre en vérité, d’accueillir une peine qui est tout à fait légitime, peut-être est-ce même une manière d’accueillir la souffrance plutôt que de la subir, de la vivre de manière pleine et authentique, de ne pas la fuir, comme l’exprime Vladimir Ghika : « Il est plus difficile et plus beau d’accepter une souffrance que de la subir, elle descend plus profondément dans l’âme qu’elle déchire, mais elle perd en même temps ce caractère d’irréparable et de définitif qui rend odieuses les douleurs terrestres, ce caractère de chose presque minérale, fermée et finie et morte … Au-dessus de la simple résignation (…) il y a une réception plus consciente de ce qu’on peut entrevoir dans la souffrance [4] Ibid ».

Souffrance et solitude

La souffrance sous-entend toujours une certaine solitude, mais pour autant, une souffrance qui s’exprime est un appel à la consolation, à rompre l’isolement que crée la souffrance.

« La souffrance, c’est ce que nous avons de plus intime, personne ne peut nous rejoindre totalement dans cette souffrance. N’en veuillez pas à ceux qui vous entourent de ne pas pénétrer votre souffrance, ils ne peuvent pas. Cette souffrance nous appartient à nous seuls, nous seuls la vivons, nous seuls la regardons face à face. C’est assez mystérieux cette solitude dans la souffrance, dans la mesure où nous sommes seuls face à notre souffrance. Cette solitude est normale. Mais ce n’est pas l’isolement. Nous devons être accompagnés, consolés. Et cette consolation dépend de chacun d’entre nous. »

« Car la plus grande souffrance de toutes les souffrances, ce n’est pas la perte d’un enfant, la plus grande souffrance, c’est celle qui isole, qui nous met au banc de la société. » « J’ai besoin de l’autre pour m’attirer au monde, pour me permettre de ré-entrer dans la ronde, pour me permettre de retrouver une place dans cette humanité dont je me sens exclue. » (…) « Si l’un de nous console, il peut rompre l’isolement qui menace celui qui souffre »

 

 

La simplicité de la consolation

Anne-Dauphine Julliand insiste sur la simplicité de la consolation. Elle ne requiert pas de moyens exceptionnels, mais la simple présence, un simple « je suis là ».

« N’importe qui peut consoler n’importe qui. Non parce qu’il y aurait une formule magique pour consoler. La consolation, c’est la rencontre de deux cœurs. La consolation, ce n’est rien d’autre qu’une relation, la relation qui unit quelqu’un qui souffre avec quelqu’un qui s’approche pour le consoler.

Est-ce qu’on est là quand les autres souffrent ? C’est juste cela la consolation. Etre là dans le périmètre de la souffrance, s’approcher. On peut s’approcher en ayant peur, on peut s’approcher en tremblant, en regardant ses pieds ou en balbutiant, cela n’a aucune importance. Ce qu’il faut, c’est s’approcher. »

L’intention prévaut alors sur la réalisation, qui peut être pauvre, imparfaite, boiteuse.

« Cela vaut le coup d’essayer ! La consolation, c’est une intention. Le résultat est presque indépendant de notre volonté. J’arrive avec mon intention, et je laisse la consolation se déployer. » « Une seule personne peut faire cela ! Chacun de nous peut le faire, avec une simplicité désarmante. La consolation, c’est d’une simplicité ! C’est dans de toutes petites choses, mais qui partent du cœur. Si elles ne partent pas du cœur, elles ne consolent pas. » « C’est un cœur à cœur, cette consolation. »

Ainsi, la consolation réside dans une réponse qui part du cœur. Elle exclut le seul raisonnement, comme l’exprime si bien Vladimir Ghika. « Et quand même elle serait pleine, puissante et calme, cette raison, on sent que sa seule réponse à un problème comme celui de la douleur, aurait quelque chose de froid, d’incomplet, d’inefficace ; on sent que cette réponse tomberait bien à côté de nous. Que peut un raisonnement à une blessure d’amour ? Quel bien profond peut-il lui faire, et n’est-elle pas digne aussi d’être illuminée par autre chose qu’un pâle reflet d’intelligence créée ? Nous savons que la raison n’a pas tort, mais nous savons que nos larmes ont un peu raison, puisqu’elles ont raison de nous-mêmes. [5] Ibid »

 

 

Accueillir la consolation

Au cœur même de la consolation, c’est la relation qui est en jeu, une manière de se rencontrer dans la vulnérabilité, la faiblesse, une certaine pauvreté mutuelle : l’occasion d’une rencontre en vérité, d’une réciproque hospitalité du cœur.

« Quand on console et veut être consolé, il faut beaucoup d’humilité et de bienveillance »

« La consolation, c’est une relation, c’est un pas de danse. Celui qui s’approche demande à celui qui a besoin d’être consolé « apprends-moi à danser ! », il lui dit « moi aussi, je te tends la main pour que tu puisses me consoler, pour qu’on puisse se rapprocher, pour que nos cœurs se rencontrent. Il s’agit de rentrer dans une relation, de sortir de cette position de victime, de blessé : découvrir que l’on peut aussi quelque chose pour l’autre : on peut l’inviter à ouvrir son cœur à notre peine, et notre cœur s’ouvre aussi à la peine de l’autre, à sa fragilité, à ses bras ballants, à sa voix balbutiante, à son regard qui plonge vers ses pieds. »

Souffrance et paix

« J’ai perdu mes filles. Je le dis le coeur habité par deux sentiments que l’on croit souvent contraires : la douleur et la paix. La douleur de celle qui pleure. Et la paix de celle qui est consolée« . C’est par ces mots qu’Anne-Dauphine Julliand ouvre son livre Consolation. Et elle ajoute dans une conférence : « La consolation, c’est la paix, ce n’est pas gommer la souffrance. C’est la souffrance, mais habitée par la paix. »

Il s’agit de la paix intérieure dont Mgr Ghika, nous dit: « Elle peut coexister avec les pires souffrances sans les faire disparaître ou les pires épreuves sans les anéantir, elle peut habiter le plus cruel et souvent le plus aride repentir de nos défaillances, mais elle nous transforme pour les traverser. [6]Ibid »

 

 

Le chrétien et la souffrance

Il ouvre des horizons plus profonds encore sur la souffrance chrétienne : « Le chrétien, lui, complète et illumine, avec le secours de Dieu, sa connaissance naturelle de la douleur. La souffrance ne cesse pas, pour lui, d’exister, en théorie comme en pratique. Au contraire, elle existe pour lui plus que pour aucun autre ; il la sent d’abord, il la sent plus que n’importe qui, car son âme est plus pure et par conséquent moins distraite, moins arrachée par mille objets divers à cette douleur ; il la connaît, il la comprend, avec tout le mystère d’enveloppement et de possession contenu en ce mot « comprendre » ; il en multiplie les sujets ; il doit manier et conduire cette chose terrible, aller jusqu’à l’aimer (… ) [7]Ibid ».

Parce qu’elle est contre-nature, la souffrance nous ouvre aussi à un état plus grand, qui nous dépasse : « l’ordre des mystères de la souffrance constitue comme un état à côté de la nature et une préparation au monde surnaturel. C’est d’ailleurs l’ordre choisi par l’Homme-Dieu pour faire passer l’humanité d’un monde à l’autre. Il y a dans la douleur quelque chose de l’essence mystérieuse du sacrement. Elle est comme un sacrement de néant, le sacrement des « absences réelles », une sorte de sacrement à rebours … Dieu porté par le vide… ».

« Rien comme la souffrance n’éclaire l’âme sur les besoins, les désirs et les joies de nos frères. Il y a une triste et bienheureuse communion humaine qui nous fait comprendre ce que souffre notre frère quand une fois nous avons souffert – qui nous fait rechercher pour lui ce dont nous avons expérimenté pour nous la douloureuse absence. Nous devenons meilleurs ouvriers du bonheur d’autrui, et, par une délicate intention de sa bonté, la Providence, au lendemain même d’une de nos pires misères, sait faire de nous ses délégués pour soulager les maux et procurer le bien de notre prochain. [8]Ibid »

Ainsi, combien de personnes n’ont-elles pas été consolées, rejointes dans leur solitude et leur peine, à l’écoute des conférences ou à la lecture des ouvrages d’Anne-Dauphine Julliand ?

 

Conférence « Consoler, être consolé » avec Anne-Dauphine Julliand

 

Lire aussi:

« Et les mistrals gagnants » : quand des enfants malades nous apprennent à vivre

Deux petits pas dans le sable mouillé d’Anne-Dauphine Julliand

 

References

1 Après Deux petits pas sur le sable mouillé et Une journée particulière, Anne-Dauphine Julliand évoque, dans son nouveau livre, la consolation reçue au cœur de la souffrance intime de la mort de ses deux filles, Thaïs et Azylis. Ses deux premiers ouvrages se faisaient l’écho de l’épreuve qui l’avait visitée. Avec son documentaire Et les Mistrals gagnants, nous nous laissions prendre par la main par des enfants malades, pour découvrir la puissance de la vie et la possibilité du bonheur, au sein même de l’épreuve. Son dernier ouvrage Consolation est paru aux Editions les Arènes en 2020
2 Conférence OCH du 14 octobre 2020, église Saint Léon, Paris
3 Entretiens spirituels, Vladimir Gihka, Beauchesne, Paris, 1961
4, 5 Ibid
6, 7, 8 Ibid
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