Home > Littérature > Le soir, quand j’apparais dans les miroirs

Le soir, quand j’apparais dans les miroirs

///
Commentaires fermés

Un poème de Jorge Teillier (1935-1996)

« Le soir quand je ne suis plus personne
Alors les choses me reconnaissent
Je suis de nouveau tout petit
Je suis celui que je devrais être
Et la brume efface aux clochers la face des horloges. »

CC MrTarvis

Le soir, quand j’apparais dans les miroirs
Jorge Teillier

Le soir quand j’apparais dans les miroirs
Quand moi et le soir nous voudrions nous unir
Amèrement nous nous quittons
Amèrement nous nous parlons dans le miroir où se dissolvent les images
Qui suis-je donc
Peut-être pour un instant
De vérité suis-je moi-même qui me trouve

Qui suis-je
Personne
Quelqu’un qui voudrait passer les jours
Les jours
Comme un long dimanche
Regardant les derniers reflets du soleil dans les vitres
Regardant un vieillard qui donne à manger à des pigeons
Et les évangélistes qui prêchent la fin du monde

Le soir quand je ne suis plus personne
Alors les choses me reconnaissent
Je suis de nouveau tout petit
Je suis celui que je devrais être
Et le brume efface aux clochers la face des horloges.

Titre original : Cuando en la tarde aparezco en los espejos,

in En el mudo corazón del bosque, 1997 (Au cœur muet de la forêt).

Traduction de l’espagnol (Chili) par Denis Cardinaux.

Notes sur Jorge Teillier

Jorge Teillier (1936-1996) est l'une des figures majeures de la poésie chilienne de ces cinquante dernières années. Son œuvre se situe en-deçà des idéologies. Elle ne se légitime ni dans l’esthétisme, ni dans l’engagement social, mais dans l’espérance lucide dont la poésie est l’instrument : « Parce qu’il importe peu, médite-t-il, d’être bon ou mauvais poète, d’écrire de bons ou de mauvais vers, mais de se transformer en poète, de surmonter l’aversion pour le quotidien, de lutter contre l’univers qui se délite, de ne pas accepter de valeurs qui ne soient pas poétiques, de continuer à écouter le rossignol de Keats, qui donne la joie pour toujours. »
A l’époque des grands exils vers la ville, puis, vers l’étranger, il prône un retour aux racines, aux traditions, aux origines : « Si un jour on n’entend plus ma voix, que la forêt parle pour moi avec sa langue de racine ». Les choses deviennent les Lares dont le culte poétique s’opposerait aux raisons que nous avons de désespérer. Ainsi le poète deviendrait-il « le gardien du mythe et de l’image jusqu’à ce que vienne des temps meilleurs ».
Et si l’enfance est pour lui l’âge d’or par excellence, ce n’est pas par excès d’angélisme, puisqu'à l’occasion, il en évoque les travers, mais pour le souvenir d’une relation plus dense, plus authentique avec ce qui est et dont il nous importerait de retrouver les clés. Par conséquent, ces retours ne seront pas des régressions, mais une sorte de tension ouverte : « Nostalgie, oui, dit-il, mais du futur, de ce qui ne nous est pas arrivé, mais qui devrait nous arriver. »

Vous aimerez aussi
Les voeux de Dietrich Bonhoeffer ou la grande Allemagne face à la barbarie
Pietá
Le roi David
« L’adieu » du poète Yves Bonnefoy