Home > Politique > Pour comprendre la crise syrienne

Pour comprendre la crise syrienne

d'Arthur Lélian       5 septembre 2011

Le mouvement de protestation qui secoue la Syrie depuis plusieurs mois est important. Il n’a fait que se renforcer au fil des semaines, mais semble cependant encore loin d’atteindre le seuil critique pour vraiment faire vaciller le régime et le clan au pouvoir, lequel, en cherchant à survivre à tout prix, s’enferme jour après jour dans l’isolement international et la négation des réalités internes au pays. Etait-il écrit que cela devait se passer ainsi ? Pas nécessairement.

Protest for Syria, May 2011 CC-BY gwenflickr

Contrairement à d’autres leaders arabes, comme Moubarak ou Ben Ali, Bashar El Assad jouissait d’une réelle popularité (affaiblie mais encore existante aujourd’hui). Surtout, de nombreux Syriens (notamment ceux qui appartiennent aux minorités religieuses ou bien ceux qui ont trop à perdre au cas où la révolution l’emporterait) craignent le chaos et la dislocation du pays. Pourtant, les chances d’une sortie de crise quand il en était encore temps ont été gaspillées par le régime, pris au piège de ses propres actions ; la répression brutale a décrédibilisé les demi-réformes annoncées, la majorité des Syriens (rappelons de ce point de vue que plus de 75% des Syriens sont sunnites, mais que le pouvoir réel est aux mains de la minorité alaouite (10%) par le noyautage des services de sécurité et des postes à responsabilité dans l’armée ; les différentes Eglises chrétiennes, quant à elles, regroupent autour de 6% de la population) semble aujourd’hui ne plus croire les promesses non-tenues de lutte contre la corruption généralisée, et le président a perdu la stature internationale dont il pouvait se prévaloir auparavant.

Surpris par la tournure des événements il y a quelques mois, le régime a bénéficié du manque d’unité et d’organisation du mouvement de protestation, ce qui lui a laissé le temps de mettre en place une réponse à plusieurs niveaux : accroître la peur de l’autre (surtout au sein des minorités), caricaturer l’ensemble des manifestants comme des agents à la solde de l’étranger ou des islamistes armés et assoiffés de sang, annoncer des réformes au compte-goutte et surtout étouffer brutalement le mouvement. Les violences perpétrées de part et d’autre sont difficilement analysables, car 1) le régime a un outil de propagande permanente qui dénature la réalité, et 2) les reporters sont interdits d’accès dans le pays. Le mouvement de contestation n’est certainement pas entièrement paisible, comme en témoignent certains assassinats de militaires ou d’officiers de sécurité. De plus, il est plausible que des réseaux criminels (de contrebande en particulier), des islamistes armés (peu nombreux mais forcément présents) ou encore des groupes de manifestants agissant en auto-défense, aient pris les armes dans les différentes villes touchées par le conflit. Mais il est indéniable que la plupart des victimes civiles étaient des manifestants désarmés et que la majorité des actes de violence a été le fait des services de sécurité.

L’objectif initial de semer la peur de l’instabilité et du fanatisme visait à rallier au régime la majorité silencieuse – essentiellement sunnite donc plutôt défavorable au pouvoir. Le résultat global est plutôt désastreux : les exactions des services de sécurité ont plus créé de problèmes qu’elles n’en ont résolus. De la revendication de réformes profondes (particulièrement contre la corruption des élites et la suppression de l’état d’urgence qui donne de fait une impunité complète aux services spéciaux), le mouvement a progressivement basculé vers la demande d’une chute du régime et de son président. De là une accentuation de la dépendance de ce dernier envers les forces de sécurité qui gèrent la situation et les éléments les plus répressifs de son entourage.

La propagande d’Etat et les responsables politiques affirment que beaucoup de Syriens voient les choses autrement : la révolte serait un cheval de Troie islamiste et/ou un complot international contre la Syrie elle-même, la chute du régime signifiant de fait le début d’une guerre civile interreligieuse, la fuite des minorités, la dislocation du pays, le tout servant les intérêts américano-israéliens. C’est un point à prendre en compte. Notamment, la peur d’un scenario à l’irakienne, avec le résultat que l’on sait pour les communautés chrétiennes, devrait être mieux comprise à l’étranger. Les chrétiens de Syrie ont souvent tendance à agir ou raisonner de façon communautariste, ce qui est triste, car le christianisme vécu en profondeur ne conduit pas au repli sur soi. Mais il faut aussi se mettre à leur place, le contexte régional n’incite pas à la confiance quand on est chrétien en terre d’Islam… En outre, le manque parfois flagrant d’objectivité voire de déontologie de certains media occidentaux ou arabes dans la façon de relayer les informations a in fine accentué la défiance ressentie par de nombreux Syriens (notamment les chrétiens) envers les pays étrangers, à mesure que s’élevaient les condamnations du régime. Tout cela, mêlé à la peur du changement, a finalement contribué à ce que les deux villes principales du pays, Damas et Alep, restent pour le moment des citadelles où la contestation intérieure n’a pas pris ou bien a pu être étouffée dans l’œuf. Symboliquement, le régime alaouite peut donc se prévaloir de garder la maitrise de la situation.

L’avenir dira si cela est durable : on assiste aujourd’hui à une sorte de statu quo, les partisans de la révolte ont gagné du terrain, quoique moins que prévu au début du Ramadan (qui vient de prendre fin), mais sans jamais faire croire que les choses pourraient vraiment se retourner en leur faveur. L’armée et les services spéciaux, bien qu’épuisés et inquiets, gardent les choses en main, de nombreux suspects sont en prison, et les risques encourus (arrestations, torture, mort dans les manifestations) peuvent décourager ceux qui voudraient passer à l’action. Et il ne faut pas oublier que le régime conserve une base de fidèles importante, y compris au sein de la majorité sunnite, comme en témoignent les manifestations de soutien au président organisées périodiquement. Cependant, cela ne pourra durer indéfiniment : la situation économique se dégrade fortement, le chômage monte en flèche, les revenus touristiques ont presque disparu et les sanctions économiques contre le pays ne vont pas améliorer les choses.

Que le régime tombe rapidement ou non, la société syrienne restera durablement marquée et fracturée par ce conflit, le pays sortira très affaibli politiquement et économiquement, ce qui rendra les éventuelles tentatives de réformes – si elles ont lieu – probablement insuffisantes pour remettre la Syrie rapidement sur de bons rails, redonner confiance à la jeunesse désemparée et en colère, et donc permettre de sortir progressivement des deux principaux griefs faits à l’encontre du régime : la logique du « tout répressif » qui prédomine aujourd’hui, et le système politico-mafieux qui encadre la vie économique et sociale de la population depuis quarante ans. Mais la question est de savoir si ceux qui dirigent le pays, au cas où ils parviendraient à sortir de la crise actuelle en se maintenant au pouvoir, sauront ensuite faire preuve de clairvoyance et, par peur de finir un jour comme les ex-dirigeants d’autres pays arabes, entreprendront de couper la branche sur laquelle ils sont assis. Là encore, rien n’est moins sûr.

 

Vous aimerez aussi
En Syrie, les pierres crieront
« L’art c’est l’espérance et l’affection qui parfume les douleurs des hommes »
Noël à Alep : « On veut transformer tous les décombres en quelque chose de beau »
Conflit au Moyen Orient, l’exemple du Liban