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Le Discours du Pape devant le Bundestag

de Jean-Marie Porté        5 octobre 2011

Résumé et interview du député Marie-Luise Dött : « Il a surpris tout le monde ».
Lorsque Benoît XVI se présente à la tribune de « son » parlement, le 22 septembre dernier, ce n’est certainement pas pour un exercice facile devant un parterre conquis d'avance. Les journaux sont remplis de critiques acerbes, on pronostique des coups d’éclats de parlementaires au nom de la laïcité, une centaine d’entre eux ont annoncé haut et fort leur absence. On attend de l’orateur tout et son contraire, il doit réconcilier les églises catholiques et protestantes, faire des concessions dans le domaine moral, battre sa coulpe pour les fautes de l’Église qui est en Allemagne. Et tout cela lui est rappelé de façon plutôt pressante par ses hôtes, dont, non les moindres, le président fédéral Wulff  et le président du Bundestag Norbert Lammert. Bref, encore une demi-heure avant l’arrivée du Pape il règne l’incertitude la plus totale. On ne sait trop ce qui se passera, ce qu’on attend, ce qu’on espère.

Le discours du Pape surprendra. Sa formidable pédagogie amène même les auditeurs les plus mal disposés sur un terrain commun. La subtilité de son argumentation philosophique convoque avec bienveillance les auteurs les plus inattendus et apparemment les plus éloignés de sa pensée – entre autres « Kelsen, le grand théoricien du positivisme juridique ». Son sens de l’image frappe les esprits, notamment lorsqu’il compare l’édifice de la pensée positiviste à un bâtiment « de béton armé sans fenêtres, où nous nous donnons le climat et la lumière tout seuls ». Son goût de la formule analogique culmine dans l’invocation d’une « écologie de l’homme ». Ses innocentes louanges du mouvement écologique allemand des années 70 prennent tout le monde à contre-pied en faisant exploser les frontières établies. Mais surtout, le sérieux avec lequel il a pris l’exercice est la preuve la plus évidente de la haute estime dans laquelle il tient ses auditeurs. Il les revêt dès ses premiers mots de la plus haute dignité en leur proposant l’émouvante réponse de Salomon à la demande de Dieu : « Donne à ton serviteur un cœur docile pour gouverner ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal », les fait rire avec son auto-ironie désarmante, les fait rentrer en eux-mêmes en évoquant les épisodes les plus sombres de l’histoire de leur pays. Finalement, il passe des plus grandes blessures à la plus vive espérance, lorsqu’il rouvre à ses hôtes le terrain ferme de leur propre cœur.

Bref, c’est un homme libre qui parle à des hommes qu’il veut libres, et voilà qui surprend lorsqu’on a l’esprit tout embarrassé de polémiques.

Nous avons interrogé Madame Marie-Luise Dött, député, responsable Ecologie du groupe CDU/CSU à l'Assemblée, à propos de ce moment si particulier dans la vie du Bundestag.

Quelle était l’ambiance au Bundestag lors de l’arrivée du Pape, qu’attendait-on de lui, de quelle façon a-t-il surpris ?

Les députés – au moins pour la fraction chrétienne-démocrate – étaient plutôt excités. Tout d’abord de que ce moment ait pu avoir lieu – c’est la toute première fois qu’un Pape parle devant le Parlement –, et puis de pouvoir vivre ce que nous considérions comme un événement unique, historique. Figurez-vous, un Pape allemand, dans son pays, en un moment si grave qui plus est pour les parlementaires. A trois heures un quart on se bousculait déjà devant les portes fermées de la salle plénière, ce qui pour tout vous dire n’arrive absolument jamais. Dans la salle, on s’appelait d’un rang à l’autre, on pianotait sur son portable pour twitter l’événement, on se prenait en photos les uns avec les autres en formant les couples les plus variés, c’était indescriptible. Oui, une atmosphère d’attente joyeuse.

Seuls une trentaine de députés manquaient finalement à l’appel, la plupart issus du parti « Die Linke » (successeur du SED, parti unique de la RDA, NdR), ce qui au final fut un mauvais coup médiatique, car ils furent perçus comme des boudeurs. Schöberle, des Verts, quitta la salle au bout d’une minute, mais dut se justifier ensuite en invoquant l’habillement du Pape et l’excès d’applaudissements. Les Verts d’ailleurs, extrêmement critiques au point de départ, furent assez déstabilisés lorsque le Pape loua ouvertement leurs fondateurs.

D’anciens députés étaient également là, on se racontait des anecdotes, des souvenirs, si bien que régnait une atmosphère très familiale, très personnelle.

En ce qui concerne le discours lui-même, il est sûr que le Pape a été incroyablement exigeant. Il s’est placé sur un niveau philosophique de très haute volée. Beaucoup l’attendaient sur un terrain pragmatique, concret, avec des questions et des polémiques bien présentes dans les esprits, et il a surpris tout le monde en proposant humblement son aide d’une toute autre façon. Je crois qu’ils nous a tous tirés vers le haut en nous offrant une base ferme à notre travail, et une base qui n’appartient à personne, ni religion ni parti, sinon à l’humanité.

Oui, il nous a rendu notre propre Constitution proche, claire, en montrant son lien profond avec l’attention du cœur.

Nous le commentions dans le bus en nous rendant à l’Olympia-Stadium par la suite, particulièrement touchés que nous étions par l’évocation du jeune Salomon.

Pensez-vous que ce discours aura des conséquences ? La discussion publique sur le rôle de la raison[1] qu’il a appelée de ses vœux aura-t-elle lieu ?

Bien sûr ce texte sera utilisé, il faudra d’ailleurs peut-être veiller à ce qu’il le soit sans intention partisane. A vrai dire, je crois qu’il sert surtout à rendre les députés plus attentifs, plus profonds, notamment au regard des décisions graves qui les attendent ces jours-ci. Je pense par exemple aux problématiques qui touchent à l’euro. Ils s’agit de décisions dramatiques.

Ce qui m’impressionne surtout, c’est que le Pape n’a pas donné la moindre règle (il a plutôt rappelé la position très particulière du christianisme en ce qui concerne le droit[2]), mais a renvoyé chacun à sa raison, à ce qu’il a de plus personnel.

Je pense que l’Église devra jouer le rôle de plateforme de débat en vue de cette discussion qu’il a évoquée. C’est là quelque chose qui lui incombe tout particulièrement.

Auriez-vous souhaité quelque chose de plus ? Que manquait-il à ce discours ?

Rien ! Le Pape n’est pas responsable de nos problèmes, nous devons savoir les régler nous-mêmes. Et il nous y aide d’une façon fondamentale.

Quelques liens :

Discours du Pape devant le Bundestag, 22 septembre 2011.

Pour les amateurs de la langue de Gœthe, la vidéo sur le site du parlement : Vidéo du discours du Pape, 22 septembre 2011.

Un article très documenté à propos du discours : Article du journal « Die Welt »

 


[1] Là où la domination exclusive de la raison positiviste est en vigueur – et cela est en grande partie le cas dans notre conscience publique – les sources classiques de connaissance de l’ethos et du droit sont mises hors jeu. C’est une situation dramatique qui nous intéresse tous et sur laquelle une discussion publique est nécessaire; une intention essentielle de ce discours est d’y inviter d’urgence.

 

 

 

 

 

 

[2] Contrairement aux autres grandes religions, le christianisme n’a jamais imposé à l’État et à la société un droit révélé, ni un règlement juridique découlant d’une révélation. Il a au contraire renvoyé à la nature et à la raison comme vraies sources du droit – il a renvoyé à l’harmonie entre raison objective et subjective, une harmonie qui toutefois suppose le fait d’être toutes deux les sphères fondées dans la Raison créatrice de Dieu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 Commentaire

  1. Tabitha

    Oui ! comment ne pas se réjouir d'une telle leçon de philosophie politique, d'abord et avant tout pour chacun d'entre nous, en raison de la cohérence des propos tenus par ce Professeur, puis en raison de l'attention qu'il nous oblige à porter sur nous-mêmes.
    Ce discours "doit" absolument être étudié de près par tous ceux qui n'ont pas de lien de familiarité avec la philosophie, car sa logique interne et lumineuse permet à chacun, sans exception, de comprendre la cohérence de la raison avec les aspirations spirituelles les plus fortes.
    On est toujours consterné d'entendre des "sages", des savants", répéter ad nauseam, que seule l'expérience vérifiable et répétitible est en mesure de représenter la norme absolue de la Raison, alors que cette folle intégrale du logis les amène à tirer des conclusions au rebours de l'intelligence la plus simple et la plus réaliste !!!
    Alors grâce soit rendue à l'Esprit Saint qui a soufflé si fort sur cette Assemblée allemande vidée de ses propres squelettes de l'exRDA !!  Puissent les députés allemands faire évoluer cette Europe décérébrée : ce serait un juste retour des choses que d'assister à un réveil de la Foi, associée à la Raison, sous la houlette de nos amis d'Outre-Rhin qui , à cause de la folie  de leurs penseurs idéalistes du XIXè , nous ont plongés, il n'y a pas si longtemps, dans l'enfer du nazisme puis de son avatar, le communisme …..
    Un immense merci à Benoît XVI d' éclairer notre chemin de façon si exaltante !!!