Home > Société > La mort par compassion ?

Le docteur Bonnemaison, médecin urgentiste à Bayonne a été mis en examen le 12 août 2011 pour « empoisonnement sur personnes particulièrement vulnérables ». Remis en liberté le 12 septembre par la cour d’appel de Pau, il reste sous contrôle judiciaire. Il a reconnu les faits c'est-à-dire d’avoir sciemment administré des injections mortelles sur 7 des patients de son service d’urgence entre avril et mai de cette année.

CC-BY johnnyalive

Les réactions qu’ont entrainé cette affaire furent très importantes (une pétition en faveur du médecin aurait recueilli 40 000 signatures) et furent relancées une seconde fois mi septembre lors de la remise en liberté du docteur.
Un simple coup d’œil sur les forums internet montre bien le côté passionnel d’un débat entaché de multiples confusions :

1) Une confusion sur ce qui s’est réellement passé. Pour une majorité d’internautes le docteur Bonnemaison est simplement accusé « d’avoir aidé 7 patients à mettre fin à leur jour » ce qui est faux. L’accusation n’est pas d’avoir « aidé » des patients (puisque les dits patients n’ont rien demandé) mais bien d’avoir procédé à des injections létales entrainant une mort immédiate et ce, sans même en avoir consulté préalablement un confrère, les patients  ou leurs familles.    

Ce qui s’est passé est très souvent présenté comme un simple acte d’euthanasie compassionnel alors que le médecin urgentiste  a été beaucoup plus loin que la Loi Léonetti1 et encore bien plus loin que les lois les plus permissives en la matière comme la législation hollandaise et belge2. Même des partisans de l’Euthanasie ont finit par le reconnaître : un médecin n’a pas le droit de décider seul de la vie ou de la mort de ses patients et ce quel que soit leur état. Ce qui motive la plainte du Conseil de l’Ordre des Médecins à l’égard du docteur Bonnemaison.

2) Une confusion entre euthanasie et acharnement thérapeutique. C’est ce que relève l’évêque de Bayonne Monseigneur Marc Aillet dans son communiqué à ce sujet le 15 août 2011 (paru dans Zénith de ce même jour) :  

 « La confusion qu’entretiennent certains médias est telle que beaucoup de nos concitoyens se disent ou se croient favorables à l’euthanasie, alors qu’ils sont simplement (et tout à fait légitimement) opposés à l’acharnement thérapeutique.

Moralement inacceptable, l’euthanasie, qui consiste à mettre fin à la vie d’un malade, est parfaitement illégale en France. L’acharnement thérapeutique (c’est-à-dire « l’obstination déraisonnable » par laquelle un malade est artificiellement maintenu en vie au prix d’actes inutiles et disproportionnés) est également interdit par la « loi Léonetti » du 22 avril 2005, qui impose au corps médical la prise en charge des malades en fin de vie et l’obligation de soulager leurs souffrances. »

3) Une confusion sur la notion de conscience. C’est un des arguments phare en faveur de l’urgentiste de Bayonne. « Il a agi en conscience » disent beaucoup de réactions. « Il a tout simplement fait en son âme et conscience ce qui était le moins mal possible pour ces malades en fin de vie et pour leur famille » dit un lecteur du Figaro.

La dérive est patente. La conscience moderne serait donc une conscience qui pourrait devenir par elle-même source de bien et de mal. Une décision serait donc moralement bonne si elle est prise « en conscience ».

La première définition de la conscience vient du Christianisme qui la définit comme l’écho de la voix de Dieu en l’homme. Décider en conscience a donc été pendant des siècles un acte qui loin de renfermer l’homme sur lui-même l’ouvrait plutôt à un dialogue interpersonnel. Décider en conscience c’était donc le contraire de décider seul. Notre époque semble donc réinventer le terme de conscience en la restreignant à la seule subjectivité personnelle et en la confondant avec la sincérité.  

4) Enfin, last but not least, la confusion la plus grande semble être autour du terme de compassion. La compassion est le mobile principal invoqué par le médecin pour motiver son acte. De fait les blogueurs qui le soutiennent reprennent cet argument : « il a agi par humanité, par compassion ». La compassion moderne perd donc son sens de proximité vis-à-vis de celui qui souffre3 pour passer du côté de l’acte de suppression de la souffrance. Celui qui compatit n’accepte donc pas de rentrer dans la souffrance de son frère mais cherche plutôt à la supprimer quitte à supprimer le frère lui-même si la souffrance est jugée « incurable », irréversible ».

La vraie compassion, qui n’est en rien une passivité devant la souffrance et encore moins un renoncement à la soulager, perd ainsi son sens d’accompagnement et d’amitié gratuite au cœur de la souffrance pour se réduire de nouveau à une émotion. Un sentiment qui donnerait le droit de vie et de mort sur les personnes que notre subjectivité juge survivre dans des conditions « indignes » ou « inhumaines ». L’élaboration de telles conditions étant de nouveau laissée à la seule appréciation personnelle. Une telle dérive peut aller très loin : quid des personnes handicapés et des millions de personnes qui vivent dans les bidonvilles de Calcutta, du Caire, de Mexico… ? Elles aussi vivent dans des conditions de souffrance, parfois extrême. Ont-elles pour autant perdu leur dignité et leur humanité ? Méritent elles que l’on abrège leurs calvaire par la mort ? Qui va décider du degré d’humanité ou d’inhumanité de leur vie ?

Dans le cas qui nous occupe l’absence de compassion semble d’abord résider dans l’important retard de notre pays dans le développement des soins palliatifs.  Alors que notre époque n’a jamais eu autant de moyens pour soulager la souffrance pourquoi ne pas tout simplement faire ce pas de mettre en œuvre maintenant ce type de soins qui préservent jusqu’au bout la dignité des personnes en fin de vie4, évitant ainsi qu’elles ne tombent sous le coup d’une arbitraire logique économique (« il y a trop de vieux en France cela coûte trop cher ») ou pseudo compassionnelle (« j’ai abrégé ses souffrances ») ?

En conclusion, comment garder cette confiance que nous posons tous en nos médecins si, sous le coup d’une émotion habillée de compassion, chacun d’eux s’arroge le droit de prendre la décision de supprimer un proche, nous-mêmes ou n’importe quel quidam ? Si la subjectivité devient le critère de vérité alors sur quoi baserons-nous la protection des personnes et notre vie en société? En fin de compte c’est bien la subjectivité du plus fort qui l’emportera. L’affaire Bonnemaison nous remet en face de la question du fondement de la dignité humaine, en face de deux options : soit elle dépend d’un critère supérieur à l’homme, soit elle courre le risque de dépendre du critère de celui qui imposera son opinion par la force, le secret ou la manipulation.  

 

1« La loi Kouchner de 2002 avait mis en place tout ce qui concernait l'obligation d'information du patient et le choix de celui-ci à poursuivre ou pas les soins. 
La loi Léonetti introduit deux éléments supplémentaires, très importants, qui sont d'abord la non-poursuite obstinée et déraisonnable de soins. Dans ce cas, le médecin sauvegarde la dignité du mourant et assure la qualité de sa vie en dispensant des soins palliatifs. Le second élément vise en fait à aider les médecins réanimateurs, qui peuvent par exemple interrompre des ventilations assistées ou des soins très spécifiques qui maintiennent en vie un patient. Il ne doit en aucun cas apporter une aide active à mourir, mais il peut utiliser ce qu'on a appelé le double effet des drogues, c'est-à-dire augmenter les doses de morphinomimétique et de benzodiazépine qui peuvent avoir comme effet secondaire d'abréger la vie, mais sans intention de donner la mort. »  (Claudine Lassen, chat sur le site du Monde le 9/03/2007). 

2« Les Pays-Bas et la Belgique, qui ont établi ces lois en 2001 pour les premiers et en 2002 pour la seconde, ont à peu près le même cadre. Il s'agit de personnes capables, conscientes, en phase avancée ou terminale d'une affection reconnue grave et incurable ou placées dans un état de dépendance qu'elles estiment incompatible avec leur dignité. Pour bénéficier d'une aide active à mourir, le malade doit demander à son médecin traitant ou à un médecin du service hospitalier, en présence de deux témoins, et réitérer sa demande. Le médecin, avant de se prononcer, doit prendre l'avis d'un second médecin. Après, quinze jours d'attente sont obligatoires pour effectuer l'acte ». (Ibid.).

3le mot « compassion » vient du latin « cum patere » terme riche de nuance mais que l’on traduit le plus souvent par « souffrir avec ». Il prend sa source dans l’amour, c’est le contraire de l’indifférence face à la souffrance.   L’équivalent grec « sun pathein » a donné notre mot « sympathie ».

4Cf. le livre de Marie de Hennezel, « La mort intime »

 

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2 Commentaires

  1. yannick

    "Abreger la vie, mais sans intention de  donné la mort" cela me fairait doucement sourrire si le sujet n'était pas si intime. Oui pourquoi s'acharné? ou dans l'autre cas aidé(tuer) le malade(la personne) qui n'est pas le plus souvent conscient et dans d'autre cas si mal soulagé que la douleur lui fait tenir des propos qu'il n'aurais pas eu avec un traitement approprier.
    Mais la ou je veux en venir et cela n'engage peut-etre que moi, quand il n'y 'a plus de raison de maintenir la PERSONNE en millieux medicalisé pourquoi ne pas avec bien sur son accord et celui de la famille et de quoi soulagé les douleurs en maintenant une certaine conscience et si la personne ne vivais pas chez elle, la renvoyer dans sa famile pour qu'elle puisse partir entouré de l'amour et de la priere de ses proches.
    Enfin je prendrais une derniere image, Imaginez-vous sur le quais d'une gare avec autour de vous des inconnus. Vous devais partir et vos proches ne sont pas la pour vous accompagné jusqu'a la voiture et vous tenir embrassé, vous dire qu'ils vous aiment et leur adressé un dernier baisé avant de monté dans le wagon.
    Peut -etre cela semble trop idéale mais ne somme nous pas tous ici  pour un meme idéale, l'AMOUR…Yannick 

  2. gabrielle bonansea

    C'est vrai tu as raison mais ceci est la solution idéale.  Malheureusement , ce n'est plus dans le cadre de la décision des médecins mais celle de la famille qui bien souvent ne veut pas -par peur de la maladie ou de l'astreinte qu'elle impose – faire revenir le malade à la maison ou bien aussi comme celà m'est arrivé avec un être très cher , se trouver devant un malade qui au moment d'être transporté pour son domicile , a un accident respiratoire et devient  intransportable. J'admire cependant le sens que tu donnes à l'Amour. Gabrielle