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Violeta s’en est allée aux cieux…

Avec son dernier film Violeta se fue a los cielos, sorti en salle au Chili le 11 août dernier, Andrés Wood vient d’offrir à son pays une œuvre d’une grande fidélité à la figure intense et volcanique de Violeta Parra qui, malgré l’indifférence de son époque, a marqué à jamais l’identité chilienne.

Librement inspirée du livre de son fils Ángel Parra, l’œuvre du metteur en scène du très apprécié Machuca (2004), transmet fidèlement, malgré des raccourcis légitimes [1] et des prises de positions critiquables [2], la beauté tragique de cette femme consumée par la souffrance et par sa mission. De fait, il ne s’agissait pas pour lui d’adopter le point de vue du biographe mais plutôt, par un montage habile et suggestif, de nous faire pénétrer le monde intérieur de la créatrice chilienne.

Un destin

« Je me demande comment quelqu’un peut supporter autant de douleur et convertir cela en beauté », s'exclame Cristian Warnken [3].  Violeta del Carmen Parra Sandoval est née le 14 octobre 1917 dans un milieu très pauvre, d’un père professeur de musique et d’une mère paysanne. L’un de ses frères, Nicanor Parra, est le poète qui révolutionna le langage poétique au Chili après Pablo Neruda. C’est sur ses encouragements qu’elle part à la rencontre des anciens pour collecter un folklore menacé de disparition. Elle se met alors à l’école de son peuple et saura en assimiler le génie : « La vie actuelle est un tourbillon dont je m’éloigne le plus possible. J’essaie de conserver tout ce que je peux de véritable, de rester près de la nature. En faisant mon travail de recherches musicales au Chili, j´ai vu que le modernisme avait tué la tradition de la musique du peuple. L’art populaire se perd chez les Indiens, à la campagne aussi. Les paysans achètent du nylon à la place des dentelles qu´ils confectionnaient autrefois à la maison. La tradition est presque un cadavre. C'est triste. Au fond, le cerveau de l'homme est tellement puissant que j’ai peur… Mais je suis contente de pouvoir me promener entre mon âme très ancienne et cette vie d´aujourd’hui. [4] »

Pour autant, elle ne fait pas que chanter, elle peint, elle tisse, on la dit une artiste universelle. Mais elle sera davantage reconnue à l’étranger au cours de ses tournées en Europe, qu’au Chili. Ses œuvres en effet seront exposées au Louvres en 1962. Elle se produira aussi dans les cercles latino de Paris. Après le départ pour la Bolivie de son grand amour, Gilbert Favre, elle enregistre son dernier disque, celui qui restera dans les mémoires pour Gracias a la vida, Volver a los 17, et El Rin del Angelito. Elle se donnera la mort le 5 février 1967.

Gracias a la vida

Andrés Wood explique : « Elle fut reconnue, mais non comme elle le méritait. Elle s’imposait des tâches titanesques qu’il était effectivement difficile de mener à bout. Par exemple, son chapiteau (où elle établit son « Université du Folklore » ndla), était dans un lieu isolé, il n’y avait pas de moyens de transports. Elle a senti qu’elle n’avait pas l’appui qu’elle aurait dû recevoir. C’est pour cela qu’il est difficile de dire ce qui l’a conduit à se donner la mort. Déception amoureuse, sentiment de n’être pas reconnue, épuisement ; ce sont des choses qui arrivent aux grands artistes, cette sensation  de ne pas aboutir. Pour eux, la vie est d’avantage qu’une chanson. Elle voulait parvenir à la perfection, bien que celle-ci volait très haut.[5] »

L’interprétation de Francisca Gavilán

Mais ni l’intensité de la vie de Violeta, ni l’amour d'Andrés Wood pour son sujet ne garantissait la réussite. « Il était si important de choisir l’actrice, explique le réalisateur. Si l’on prend une mauvaise décision, il n’y a plus moyen de sauver le film. Le casting de Francisca m’a enchanté. Non seulement moi, mais aussi l’équipe entière. Et plus encore son attitude face au travail. Elle se préparait longuement. [6] ». Il faut remarquer que l’actrice chilienne porte le nom d’une chanson de Violeta Parra. 

Mais à qui confier l’interprétation des chansons ? Durant le film, un journaliste demande à l’artiste quels seront les chanteurs de son prochain récital. Il s'entend répondre qu’elle en sera l'unique interprète car il faut bien 40 ans de souffrance pour forger une voix qui sonne juste, elle est donc la seule à pouvoir le faire. Ce sera Francisca Gavilán elle même qui sera retenue. Il lui faudra s’approprier son personnage par un travail de longue haleine : « Ce fut un processus très long. J’ai pris des cours de guitare et de charango depuis janvier. Cela m’a beaucoup coûté parce que je suis gauchère. J’ai dû prendre le coup de main…  [7]» On ne sait pas pourquoi, mais l’essentiel est là : «  Je ne sais pas expliquer comment cela s’est produit. C’est si étrange… On se demande comment on va réussir, mais dans le fond, c’est comme manger, prendre un verre d’eau. Ce qui m’a servi a été de la chanter beaucoup. Ça me donnait le ton, sa manière de se mouvoir. Si je la chante, je suis déjà préparée pour la jouer ». Sa voix, certes, esthétise ce que Violeta a d’authentique, de rustique, de profondément humain, mais il y a ce petit quelque chose d’inimitable qui arrive toute de même à passer.

Ce petit quelque chose 

Il y a bien des scènes remarquables. Celles où, après avoir chanté Volver a los 17, elle traite de « sourds » un public mondain plus sensible à la finesse des bulles de champagnes qu’à la puissante nostalgie émanant de sa chanson. Où encore celle, bouleversante, où elle tente de délier de son vœu de silence un vieux paysan, parvenant à le faire chanter malgré la mort de son fils (écouter le titre numéro 10, Canción del Angelito sur la bande sonore du film).

Violeta se fue a los cielos OST by Violetalapeli

Mais pourquoi cette passion, cette tendresse des chiliens pour cette figure singulière ? Peut-être pour son amour du peuple et pour ses engagements pour la justice. Mais plus encore pour la verticalité de son exigence. Elle avait en effet un cœur assoiffé. Lorsqu’elle se rend compte de la terrible disproportion entre son œuvre et ce qu’elle aurait dû pouvoir réaliser, on l’entends confier à sa fille : « le monde est tellement plus grand ! Et je n’ai pas réussi à traduire ce que je portais là ».

Mais elle est surtout l’artiste authentique : « Ecris comme tu veux, dit-elle, utilise les rythmes qui te viennent, essaye des instruments différents, assieds toi au piano, détruis la métrique, crie au lieu de chanter, souffle dans ta guitare et tambourine sur ton cornet. Hais les mathématiques, aimes les tourbillons. La création est un oiseau sans plan de vol, qui ne volera jamais en ligne droite. » Pour elle, créativité, liberté, amour de la vie et des autres sont une seule et même chose. Lors d’une interview, on lui demande quel art elle choisirait si elle devait n’en garder qu’un. Elle répond : « je choisirais : être avec les gens, car ce sont les gens qui me font faire toutes ces choses ».

Voix de souffrance et d’amour, Violeta ne fit que « Semer, semer, semer. Jamais récolter [8] ». Et c’est pourquoi on la regarde aujourd’hui avec gratitude. Cristian Warnken, éditorialiste du Mercurio, écrit : « Violeta Parra, lue, écoutée à fond est une plante médicinale pour notre époque. Simple contre la peine et le vide. Violette bleue pour toutes les tristesses. Parce qu’elle est une herbe du jardin, elle est un oiseau qui chante dans la frondaison [9] ».


[1] L’interview qui constitue le fil rouge du film est située en 1965. Elle fut en fait réalisée en 1962. Par ailleurs, elle assemble des éléments de divers entretiens.
[2] On doit citer la critique de Tita Parra, la petite fille de Violeta Parra, qui reproche au film ses clichés misérabilistes malgré des scènes bien réussies.
[3] Cristian Warnken, La que enciende velas, Edito du Mercurio du jeudi 30 septembre 2010.
[4] Propos recueillis par Hubert Joanneton dans l’atelier Suisse de l’artiste en 1963.
[5] Andrés Wood, propos recueillis par María Daniela Yaccar pour "Página/12".
[6] Andrés Wood, propos recueillis par María Daniela Yaccar pour "Página/12".
[7] Francisca Gavilán, propos recueillis par María Daniela Yaccar pour "Página/12"
[8] Cristian Warnken, La que enciende velas, Edito du Mercurio du jeudi 30 septembre 2010.
[9] Cristian Warnken, La que enciende velas, Edito du Mercurio du jeudi 30 septembre 2010.

 

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3 Commentaires

  1. verena sepulveda arel

    lejos una de las mejores representantes de nuestro pais…un legado lleno de magia y poesia…
    Violeta nuestra violeta y del mundo…una muy buen pelicula que nos acerca un poco mas a su extensa obra.
    verena