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Emmanuel Levinas et la compassion

Par Michaël de Saint Chéron      28 mai 2012

Michaël de Saint-Cheron est chercheur en littérature de la modernité, essayiste et auteur de plus de vingt livres. Spécialiste notamment d'André Malraux et du philosophe Emmanuel Levinas, il est également un spécialiste reconnu de l'œuvre d'Elie Wiesel, auteur de sept livres avec et sur lui. Depuis 2006, il donne de nombreuses conférences et des cours d'une part sur la philosophie éthique, et, d'autre part, sur les travaux de pensée juive de Levinas. Il a été nommé Ambassadeur de la paix par le Cercle universel des ambassadeurs de la paix (Ambassade de la paix, Genève).

A l’école d’Emmanuel Levinas, nous apprenons que vivre de compassion, c’est se laisser habiter par autrui au point de devenir son « otage » : je suis otage de cet autre qui m’oblige, au sens le plus noble du terme. De cet autre qui me fait accéder à ma véritable et plénière liberté en m’attachant à sa suite. Je suis infiniment responsable de ce visage dont la vue m’atteint, force mon respect et mon attention, tout autant qu’il me pousse à un agir éthique. De ce visage qui, ultimement, me révèle le Visage dont il est à la fois le signe et la trace….


Emmanuel Levinas© BY-SA 2.0 Photographed by Bracha Ettinger

 

" Levinas n'a pas parlé de compassion en tant que telle, sans doute le terme lui-même est-il trop marqué par une certaine image qu'il pouvait avoir du christianisme. Le mot amour à la suite du Cantique des cantiques et du philosophe juif allemand Franz Rosenzweig, fut pour lui bien plus fort. Mais il parlait de responsabilité et même de responsabilité infinie. Il dépassait même le mur du son de la morale et de la responsabilité au sens courant, osant affronter l'expression d'otage. "Je suis l'otage de l'autre." Cette "in-condition d'otage" est l'une des marques les plus spécifiques et hyperboliques de sa philosophie.
 

Rien ne serait plus faux que de confondre l’éthique de l’auteur de Totalité et infini avec la morale et tout son halo de lois et d’interdits. Elle n’a de même aucun rapport avec Fondement de la métaphysique des mœurs, où Kant établit nettement la primauté du devoir envers soi-même sur le devoir envers les autres. Non, elle ne peut se définir que comme sainteté. C’est là tout le courage de cette philosophie que d’avoir sorti la sainteté du seul domaine de la transcendance religieuse et de l’avoir introduite dans le domaine de la raison, du concept en même temps que de la métaphysique. Mais ne pas poser la question de la limite du bien radical est également dangereux. Comment, au nom de cette responsabilité, ne pas aller « à l’encontre de la loi morale »  comme le demande Hannah Arendt dans son Journal de pensée (I, p. 202, Seuil, 2 vol., 2005) ?

Cette volonté d’introduire la sainteté au rang des catégories philosophiques, est l’aboutissement, le parachèvement de cette conscience qui habita si longtemps Levinas. Question si souvent édulcorée, voire critiquée par quelques philosophes méprisants des champs qu’ils ignorent ou qu’ils relèguent en marge de la philosophie–sans même parler de ceux qui, sous couvert de leurs critiques, font encore allégeance à l’antisémitisme, jusqu’à taxer de non-philosophe un philosophe d’origine ou d’appartenance juive. Quant à nous qui nous interrogeons sur ce que la philosophie a encore à nous enseigner, il nous revient de prendre conscience de celle qui se veut sagesse de l’amour et de cet amour en tant qu’il est un autrement qu’aimer.

 

REF. "Entretiens avec Emmanuel Levinas", de Michaël de Saint Chéron, Biblio essais, LGF, 2010.

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3 Commentaires

  1. Marie

    Merci pour cette introduction à la pensée de Lévinas.
    Pourriez-vous expliquer "limite du bien radical" ? Quel est le lien entre la responsabilité et le fait d'aller "à l'envontre de la loi morale" ?
    Merci d'avance.

  2. Pascal Jacob

    Enraciné dans une solide philosophie réaliste, Lévinas est un auteur très intéressant. Mais sans elle, il risque sans doute de se résumer à la mise en lettres profane d'une expérience religieuse.

  3. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Il me semble que Lévinas révèle en nous comme la marque de fabrique laissée par Dieu en tout homme. Créé à son image, l'homme porte en lui ce besoin relationnel qui est l'essence même de la vie trinitaire : c'est homme et femme -dans leur complémentarité amoureuse et créatrice – qu'il est à l' image de Dieu. C'est parce qu'il est image de Dieu qu'il est otage de l'autre.