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Franck Cammas et l’exception française

de Vincent Billot   7 juillet 2012
Voile

Encore peu connu du grand public, Franck Cammas éclabousse pourtant le monde de la voile de tout son talent. En remportant, il y a quelques jours, la Volvo Ocean Race à sa première participation, il s’impose comme un des marins les plus brillants du moment. Nos confrères anglo-saxons en sont béats d’admiration. Parcours d’un marin exceptionnel qui fait briller la voile française hors des limites hexagonales. Cela n’était pas arrivé depuis plus de 30 ans.


Crédit : IAN ROMAN/Volvo Ocean Race

Rien ne disposait a priori ce natif d’Aix-en-Provence à devenir un compétiteur hors pair. Musicien et bon élève, il aurait pu devenir professeur comme ses parents, ou ingénieur, mais Neptune en a décidé autrement. Certaines lectures de jeunesse provoquent le début de ce qui va devenir la passion d’une vie : « Au début, je lisais les ouvrages d’Éric Tabarly et je voyageais dans ma tête. L’aspect technique me plaisait aussi. Des pages et des pages étaient consacrées à la préparation du bateau, à sa conception, à l’optimisation… Fascinant ! ». Les années du lycée le voient migrer vers la Bretagne au cours des vacances pour quelques stages dans la fameuse école des Glénans, dont il devient l’un des moniteurs.

A la fin de sa Math Spé, il franchit un cap. « Dès que je sortais de l’école, je ne pensais qu’à une seule chose : partir en bateau. J’ai quand même passé les concours des écoles d’ingénieurs, mais je n’en ai réussi aucun. Je me suis dit : "Je ne redouble pas, je ne vais pas en fac, je fais de la voile." Je ne regrette pas mes années de prépa pour autant. J’ai gardé la rigueur et les méthodes de travail ». L’année suivante, il passe le Brevet d’État à Montpellier puis intègre l’Institut Nautique de Bretagne à Concarneau pour apprendre les ficelles du métier. Il envisage alors de devenir skipper professionnel pour convoyer des bateaux, accompagner des croisières, ou enseigner la navigation hauturière.

Au cours de cette formation, le jeune aixois franchit un nouveau cap inattendu et obtient de participer au Challenge Espoir Crédit Agricole. « Le vainqueur gagnait le bateau pour un an. Au départ, je n’avais pas été pris. Mais un désistement s’est produit la veille de la compétition. Christian Le Pape, l’un des membres du jury de l’INB (Institut Nautique de Bretagne), alors responsable de cette régate, m’a proposé d’y participer. Une chance inouïe… Et j’ai gagné ».Cette entrée dans le monde de la compétition est aussi le fruit d’une détermination fantastique qui ne laisse rien au hasard. Elle va devenir sa marque de fabrique. « J’avais une culture différente des autres compétiteurs. Je venais du Sud, je faisais de l’équipage, alors que les autres faisaient beaucoup de courses au large et moins de régates rapprochées. J’étais assez complet dans mes connaissances, grâce à mon brevet d’État. Et puis, la finale se passait après Noël. Au lieu de rentrer à Aix, j’ai passé 10 jours tout seul en Bretagne à me préparer ». Il obtient ainsi un bateau, un salaire et un budget pour participer à une saison complète sur Figaro [bateau de 9 mètres sur lequel les courses se déroulent en solitaire ou en double]. Comme il le dit lui-même : « Après cette victoire, tout s’est enchaîné. Je suis entré dans le circuit ». Il a alors 21 ans.

Trois ans plus tard il remporte la fameuse Solitaire du Figaro et inscrit déjà son nom au panthéon des marins d’exception. L’entreprise Groupama cherchait alors un skipper talentueux pour courir le Vendée Globe, mais Cammas les oriente plutôt vers le circuit des Multicoques de 60 pieds (18 mètres). Les courses sont plus nombreuses, plus variées dans leur forme, et les bateaux vont beaucoup plus vite. Pourtant jeune, Franck Cammas ne voulait pas s’enfermer dans une spécialité devenue trop française : la course au large en solitaire. Cet assoiffé de défis a ainsi toujours préféré les compétitions où le niveau lui semblait le plus élevé possible. Pendant plus de dix ans, le trimaran Groupama domine le circuit et obtient une moisson abondante de titres qui restent malgré tout très français : 70 courses, 60 podiums, 33 victoires. En 2006, toujours accompagné de son sponsor, il met à l’eau un trimaran de 32 mètres de long pour se lancer dans une chasse aux records, à l’instar des Peyron, Kersauson. Cammas bat notamment en juillet 2007 le record de l’Atlantique Nord (4 jours 3 heures) et celui de la distance franchie en 24 heures (794 miles, 1470 kms), et celui, plus prestigieux, du tour du monde (48 jours et 7 heures). Avec ce même trimaran géant, Cammas remporte en 2010 la fameuse route du Rhum.

Paradoxalement ces records mondiaux et ces courses prestigieuses sont devenus une spécialité presque exclusivement hexagonale. La concurrence internationale brigue en effet d’autres trophées. Pour les anglais, les américains, les néozélandais, les russes, les suédois ou les italiens, deux défis constituent le sommet à atteindre dans une carrière de marin : l’America’s Cup et la Volvo Race (ex-Whitbread).
En novembre 2011, d’un commun accord avec son fidèle sponsor Groupama, Franck Cammas se lance dans l’aventure de la Volvo Race : course en équipage autour du monde avec escale dont la particularité est aussi d’organiser à chaque étape des régates au format olympique. Les bateaux comme les équipages doivent donc être affutés autant pour la course au large (off-shore) que pour le format de course rapproché (in-shore). Un défi exigeant qui correspond bien à l’ambition de l’ancien aixois.
Neuf mois, plus tard, le pari est plus que réussi pour Cammas qui vient de remporter cette course mythique dès sa première participation, en surmontant une concurrence aussi exigeante qu’étaient nombreux les titres des marins des autres équipages : médaillés olympiques, champions du monde de match race, vainqueurs des éditions précédentes de la Volvo, vainqueurs de l’America’s Cup… Ces derniers ne manquent pas d’éloges devant tant de réussite, à l’instar de Ken Read, le skipper américain : « They’re fast, they’re smart, and that’s a deadly combination ». (« Ils sont rapides, ils sont intelligents et c’est une terrible combinaison ».)
 
L’ancien moniteur des Glénans vient donc de franchir une gigantesque étape supplémentaire dans sa prestigieuse carrière. En remportant deux victoires d’étapes, trois régates in-shore, et en montant pas moins de 9 autres fois sur le podium (sur 18 épreuves), il adresse aussi un signal fort à la concurrence internationale : s’il y a encore aujourd’hui une exception française dans le monde de la voile professionnelle, celle-ci vient de se découvrir un porte-parole d’exception.

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