Home > Société > « L’expérience humaine des employés de Fukushima doit être entendue. »

« L’expérience humaine des employés de Fukushima doit être entendue. »

Masao Yoshida, ex-directeur de la centrale de Fukushima Daiichi, a brisé samedi un silence de dix-sept mois dans une interview de trente minutes diffusée lors d'un symposium organisé dans la ville de Fukushima. Il y exprime son regret que l'expérience humaine des employés de la centrale n'ait jamais pu être réellement entendue, du fait que les différents rapports publiés ne prêtaient attention qu'aux aspects techniques de cette crise. Ces propos interviennent alors que les employés de Fukushima sont victimes d'une discrimination et d'une violence grandissantes au Japon.

Lorsque le 11 mars 2011 un tsunami d'une puissance inouïe a entraîné la panne des systèmes de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, le monde entier avait les yeux rivés vers ce qui est bien vite apparu comme l'accident nucléaire le plus grave depuis l'explosion de la centrale de Tchernobyl en 1986. Malgré la médiatisation minute par minute de l'évènement sur toutes les télévisions du monde, une chose est restée dans l'ombre jusqu'à aujourd'hui : l'expérience humaine des employés de Fukushima.

« C'était comme être en enfer », dit M. Yoshida dans l'interview, qui se souvient du sentiment effroyable qui les a tous saisis lorsque des débris d'explosion sont venus s'écraser sur le toit du bunker anti-sismique oú ils avaient trouvé refuge. Malgré cela, ajoute M. Yoshida, « Je n'ai jamais évoqué avec mes responsables la possibilité d'évacuer la centrale. Cela ne m'a même jamais traversé l'esprit. »

L'ancien directeur de la centrale a dû quitter son poste au mois de novembre dernier à cause d'un cancer pour lequel il est aujourd'hui traité.

TEPCO, la compagnie en charge de la centrale, a récemment rendu public l'enregistrement de cinquante heures de communications internes pendant les jours qui ont suivi l'accident. Cette bande révèle notamment que les employés les plus âgés de la centrale, Masao Yoshida à leur tête, s'étaient portés volontaires pour tenter une excursion suicide vers le cœur de la centrale, au cas oú la situation s'aggraverait. Mais M. Yoshida n'en parle pas dans son interview, estimant sans doute qu'il ne faisait que son devoir.

Il évoque en revanche l'héroïsme des employés qui sont restés jusqu'au bout pour s'efforcer de stabiliser les réacteurs, ne ménageant aucun effort alors même qu'ils « avaient atteint leurs limites physiques, du fait du manque de sommeil et de nourriture ».

« Mes collègues sortaient [du bunker pour aller dans la centrale] encore et encore. Dehors, le niveau de radiation était terrifiant. Ils ont donné tout ce qu'ils avaient. » Et il conclut : « C'est grâce à eux que la centrale a pu être ramenée à son état actuel. »

Regardés avec admiration dans les premiers jours de la crise, les employés de la centrale de Fukushima Daiichi sont aujourd'hui considérés avec haine par beaucoup de leurs compatriotes, comme s'ils étaient responsables de la crise nucléaire. Hors de question pour eux de porter leur uniforme en-dehors de la centrale. Il y a quelques jours, l'un d'entre eux qui était de retour chez lui pour prendre des affaires a reçu plusieurs bouteilles qui lui ont été jetées depuis une maison voisine. Beaucoup leur ont demandé de quitter la région.

Les enregistrements publiés par TEPCO révèlent également que Masao Yoshida s'est opposé à la décision de ses supérieurs d'évacuer le personnel de la centrale et d'arrêter les tentatives de refroidissement des réacteurs. Aujourd'hui, les experts reconnaissent que l'insistance et le courage de Masao Yoshida ont permis d'éviter le pire.

« Bouddha était avec nous », assure dans l'interview Masao Yoshida, bouddhiste fervent. Et il remercie le courage de ses collègues en qui il salue des « bodhisattvas », les saints du bouddhisme.

Quant à Masao Yoshida, son désir est de voir son cancer de l'eusophage guérir au plus vite, afin de pouvoir à nouveau rejoindre ses collègues dans leur effort ininterrompu de stabiliser définitivement la centrale.

Vous aimerez aussi
La compassion à la lumière de l’art
Silence, de Martin Scorcese
Un charisme de présence et d’amitié au Japon
« Les délices de Tokyo » : un humanisme sans maquillage