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Condamnation des Pussy Riot : une atteinte à la liberté d’expression ?

Le verdict du procès de Nadeja Tolokonnikova 22 ans, Ekatarina Samoutsevitch 29 ans et Maria Alekhina 24 ans, est tombé le 17 août dernier et a condamné les 3 femmes à deux ans de prison en régime moyen. Motif : « hooliganisme » et « incitation à la haine religieuse ».


© Reuters/Maxim Shemetov

Les faits sont simples : le 21 février dernier, les 3 membres du groupe punk rock Pussy Riot ont envahi la cathédrale Saint Sauveur pour danser devant l'iconostase, effectuer des parodies de prières et de prosternations et surtout chanter contre le patriarche Kirill, le candidat et actuel président Vladimir Poutine ainsi que la Mère de Dieu et le Christ[1], leur demandant d'ailleurs de les « débarrasser de Poutine ». En langage religieux cela s'appelle « profaner un lieu de culte ».

Arrêtées et placées en préventive depuis lors, les 3 femmes ont régulièrement dénoncé un « procès de type stalinien ». Lors de sa dernière intervention devant le tribunal de Moscou, Nadeja Tolokonnikova affirmait que « notre place est en liberté et pas derrière les barreaux ». Pour elle « un ordre politique a été donné » car ce procès « ressemble aux troïkas de l'époque de Staline [2]».
 

Surmédiatisation de l'affaire

Ce qui devait rester une affaire intérieure russe a pris ces derniers jours une dimension internationale. Une lettre adressée à l'ambassadeur de Russie à Berlin et signée de pas moins de 120 députés du Bundestag relate la « préoccupation » desdits députés devant la procédure judiciaire à l'encontre des Pussy Riot. Les USA ont aussi exprimé à travers le porte-parole de la diplomatie américaine, Patrick Ventrell, que ce procès était « politiquement orienté » et que Washington le considérait « comme un harcèlement de l'opposition [3]». Le ministre tchèque Karel Schwarzenberg et le député travailliste Denis Macshane ont aussi apporté leur soutien aux chanteuses. La ministre de la culture de la France, Aurélie Filippetti, a appelé les autorités russes à « respecter le principe de liberté sans lequel aucune création n'est possible [4]».      

Le monde artistique n'est pas en reste. En tournée en Russie, la chanteuse Madonna s'est prononcée « contre toute forme de censure [5]». Et d'autres artistes[6] ont aussi affiché leur soutien aux jeunes femmes, coupables selon eux d'être jugée pour une simple « prière anti-Poutine ».  
 

Qui sont vraiment les Pussy Riot ?

Ces jeunes femmes n'en sont pas à leur premier coup d'essai. Le groupe Pussy Riot formé en 2011 est la branche musicale du groupe anarchiste Voina. Le but avoué est de provoquer à plus d'émancipation politique et sexuelle en Russie. Ces derniers temps, elles ont donc multiplié les opérations coup de poing contre l'ordre public[7].

Leur condamnation est donc loin d'être la conséquence d'un « délit d'opinion » ou d'une « farce de potache » comme le présente la presse internationale qui presque systématiquement ne résume leur action qu'à une simple « prière anti-Poutine ». Elles sont accusées de vandalisme et d'atteinte aux sentiments religieux, ce qui est passible en Russie de 7 ans de prison[8]. Le procureur en avait requis trois à leur encontre et leur peine sera de deux ans avec la possibilité de faire appel. Un motif aggravant pour elles et qui est à l'origine d'une peine que la presse internationale juge « disproportionnée », a été leur absence de repentir et d'excuses pour leurs actes.
 

Atteinte à la liberté d'expression ?

Sommes-nous vraiment dans le cas d'un « procès politique » ? D'une atteinte à la liberté de création et d'expression ? Toute cette affaire est-elle dangereuse au point de devoir mobiliser ainsi « l'attention » de notre ministre de la culture, qui suit elle aussi cette affaire avec « préoccupation » ? 

Lorsqu'Aurélie Filippetti affirme que « ce qui leur est reproché est ni plus ni moins d'avoir exercé librement leur art », il ne s'agit évidemment pas de cela. Va-t-on bientôt en France considérer la profanation des lieux de culte comme de l'art ? Que doit-on entendre par cette déclaration ? Le gouvernement se prépare-t-il à fermer les yeux si les groupes de rap les plus virulents commencent à envahir Notre-Dame, une synagogue ou la Grande Mosquée de Paris pour faire des concerts sauvages ? Leur interdire l'accès à ces lieux de culte constituera t-il une atteinte à la liberté d'expression ?

Autre phrase plutôt ambigüe aujourd'hui de notre ministre : « De tout temps, la création a connu une indispensable dimension provocatrice, la liberté de création est aussi la liberté de critiquer le pouvoir en place ». Là encore il ne s'agit pas de mettre en prison trois innocentes amatrices de Punk pour avoir émis des critiques contre Vladimir Poutine. Ce qui s'est passé c'est plus qu'une « critique politique » contre le pouvoir en place comme on peut en lire dans des journaux d'opposition. Si L'Eglise Orthodoxe russe a été à ce point offensée c'est en raison des blasphèmes contre le Christ et la Mère de Dieu ainsi que des insultes contre le Patriarche. Réduire le comportement des 3 jeunes filles à une « prière anti-Poutine » est une dangereuse réduction de la réalité.
 

La provocation comme source d'inspiration artistique ?

Quant à « l'indispensable dimension provocatrice » de tout art, elle pourrait faire sourire aujourd'hui plus d'un amateur d'art. La source de l'art est-elle à rechercher dans la provocation, l'insulte gratuite, la profanation, la destruction du sacré ? N'est-ce pas au contraire le sens du beau et du sacré qui a donné autant de chefs d'œuvre artistiques ? Mozart, Bach et Beethoven ont-il puisé leur inspiration dans la destruction et l'obscène ? 

La déclaration d'Aurélie Filippetti conclut ainsi : « C'est la force d'une démocratie que de savoir accepter cette licence artistique et de protéger les artistes qui l'exercent ». N'est-ce pas plutôt la force de la démocratie que de savoir protéger ses enfants contre de telles attaques ? La situation religieuse actuelle de la Russie incite davantage à la vigilance devant de tels actes. Ce pays sort à peine de 70 ans de totalitarisme et d'athéisme forcé, c'est un pays multi-confessionnel et pluriculturel, toujours sujet à des tensions religieuses et communautaristes, qui a connu un fort terrorisme fondamentaliste. Tolérer de tels agissement au nom de la « liberté de création » n'est-ce pas ouvrir la porte à toutes sortes de dérives dans un pays qui est encore une poudrière ethnique et religieuse ?

La force de la démocratie c'est justement d'avoir le courage de protéger les citoyens dont certains sont des croyants de telles provocations gratuites. De protéger par la loi les faibles et les sans voix contre ceux qui auraient la tentation de faire triompher la loi de celui qui crie le plus fort.


[1] Avec des paroles parmi les moins crues comme « Sainte Mère de Dieu, deviens féministe » ou « m…m…m…du Seigneur ».
[2] « Les Pussy Riot sont les élèves et les descendants des dissidents », affirme encore Nadejda T. pour qui ce procès est celui « de tout le système politique russe ».
[3] Cité par le site web Le salon beige août 2012.
[4] Communiqué de l'AFP du 9 août 2012.
[5] Déclaration lors d'un concert à Moscou le 7 août 2012.
[6] Sting, Patty Smith, Paul Mc Cartney, Madonna, les Red hot Chili peppers, l'acteur Danny de Vito…
[7] On peut citer en vrac les provocations à caractère sexuel, l'organisation d'orgies, le jet d'urine, les peintures obscènes sur les lieux publics, l'atteinte à la pudeur et la destruction de véhicules de police.
[8] Le code pénal français dans son article 322-3-1 punit d'ailleurs de la même peine de prison (7 ans) et de 100000 euros d'amende toute « dégradation d'un bien culturel exposé dans un lieu de culte ».

 

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13 Commentaires

  1. Matthieu K.

    Ce qui est intéressant dans l’histoire des Pusy Riots est de voir comment ON créée un phénomène international à partir de rien. Comment des milliers de personnes peuvent s’identifier avec trois écervelées ? Le peintre Anselm Kiefer définissait l’art comme l’image qui provoque une société et ébranle ses fondements. Lorsqu’on touche aux fondements d’un système, on crée un mythe, une image qui appartient à tout un peuple, que tout le monde reconnaît comme sien. Kiefer donnait l’exemple de Ben Laden qui a créé une image mythique dans « l’art des tours jumelles en feu ». Une image qui fait le tour du monde, est travaillée par les ingénieurs d’Hollywood et devient un mythe, une référence de signification pour tout un peuple, un phénomène esthétique reconnu. On peut voir le même genre « d’image mythique » dans les photos du Che ou des Pusy Riots qui deviennent l’identification de la liberté d’expression, d’une opposition à ce qui est perçu comme le « système », etc…

  2. Jean L.

    Merci de parler de ce sujet épineux. Délire de jeunes en quête de reconnaissance, prêts à tout pour se faire connaître ou haine contre le christianisme et blasphème ? Provocation exacerbée comme substance même de leur démarche artistique ou habile opportunisme médiatique ? Difficile de trancher… Mais en revanche, réaction extrêmement violente et disproportionnée de tous les milieux bobos européens. Être artiste deviendrait le passe-droit à toutes les agressions, ridiculisations, insultes, mépris au nom d'un pseudo message… Et contre le christianisme, même les gestes hors la loi seraient absouts, ils deviendraient même emblématiques d’une pseudo-libération… Quel malaise pour les amateurs d'art, pour les artistes eux-même, n'en parlons pas… Prions pour les Russes orthodoxes qui souffrent certainement, ayant une conscience plus aigüe de la portée de ce geste de profanation de leur sanctuaire…

    1. Arnaud de Malartic

      Il est effectivement difficile de trancher quant à la motivation profonde de ces jeunes filles. Elles sont sans doute un peu victimes de cette idéologie culturelle qui met la provocation comme un élément essentiel de l'art. Une fois affirmée la nécessaire autodéfense de la société devant de tels agissements, il reste la question que vous soulevez: qu'est ce qui les a poussé à de tels actes? Comment aider ces jeunes filles (dont deux sont mamans) à retrouver un sens autre à leur vie? A se construire sans se détruire et détruire les autres?

  3. Gérard Gösser

    Derrière le soutien médiatique massif aux Pussy Riots et les comparaisons outrancières avec l’époque stalinienne, les politiciens occidentaux attaquent Moscou et sa position pro-chiite en Syrie et en Iran. Dans le contexte d’interventions militaires imminentes en Syrie et en Iran, il faut bien expliquer à l’opinion publique occidentale que Messieurs Assad et Poutine sont des dictateurs dangereux et complices…

  4. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Le patriarcat de Moscou ne sort pas grandi de cette affaire. Aprés avoir demandé la fermeté avant le procès, il invite à la compassion aprés le verdict. La bienveillance du patriarche Kyrill envers Vladimir Poutine, confrontée à l'ampleur des réactions internationales, a dû marquer le pas. L'Eglise orthodoxe russe peut-elle avoir une parole indépendante de celle de l'Etat ?

  5. Jacob Zanhia

    Contre-propos intéressant à lire, mais malheureusement, il contient tout autant d'amalgames que les articles pussy-riot.
    Bien entendu, la place de l'église orthodoxe et ses liens avec le pouvoir de Poutine (qui est bien loin d'aider les faibles) mérite que l'on s'y attarde. Cette connivence explique aussi le choix d'une église orthodoxe pour dénoncer la politique de Medvedev ou Poutine.
    Car les actions des Pussy Riot ne se posent pas contre la foi des russes, mais contre les actes et le statut de l'Eglise orthodoxe de plus en plus connivente avec un pouvoir basé sur une démocratie très incertaine.
    En France , on a pu voir certaines réactions démesurées contre le spectacle de Castellucci qui oeuvre cependant à la pérénité de la notion de foi. Mais bien évidemment, les critiques ont fusé de personnes n'ayant pas assisté à ce spectacle. Et pourtant, certaines églises accueillent des manifestations musicales "dissidentes" car elles apportent parfois un message, certes pas chrétien, mais non dénué de sens pour les chrétiens.

  6. Laurent Gardis

    Rappeler à ces femmes leur responsabilité est indispensable: ces actes ont profondément offensé des personnes dans leurs convictions religieuses (ce que la loi française punit elle aussi, rappelons le au passage). Chaque personne doit rendre compte de ses actes devant sa conscience, mais aussi devant la société, devant Dieu bien évidemment. C'est leur bien que d'être remises devant les conséquences de leurs actes, en vérité… et cela n'est en rien opposé à la compassion pour elles à laquelle invite à juste titre le patriarche qui n'interfère pas dans les questions judiciaires.

  7. gabrielle bonansea

    Après avoir brûler le drapeau de la France ou s'être torché le derrière avec, et en public , après avoir souffert du laxisme d'une justice qui n'a pas réagi contre cette insulte à la Patrie , chaque jour qui passe révèle une nouvelle insulte soit à notre République soit à notre Eglise. Combien de temps et jusqu'où devrons nous subir ces profanations , car oui c'est une profanation d'un lieu saint. Dans les réactions politiques pas une once de courage pour dénoncer mais encore une attitude lâche et dangereuse de défendre au nom de la Liberté. Quelle liberté? Pauvre liberté!!!!!

  8. Christiana M.

    C'est intéressant cet article bien documenté qui apporte  un  éclairage plus complet que ce que les médias choisissent de nous dire et ce que nous n'avons pas cherché à savoir par nous même ; en fait, à la lecture de la presse, j'étais plutôt pour qu'on relâche ces trois jeunes filles, ne trouvant pas dans cette prière anti-Poutine autre chose qu'une blague de potaches attardés,  et jugeant la condamnation à 2 années de camp excessive.
    Je ne connaissais pas leurs autres méfaits dans cette église  ni les autres provocations loin d'être anodines qu'elles ont commises. C'est donc utile ce genre de réaction à chaud sur des événements d'actualité. et merci de la faire.
    quant aux réactions de notre ministre de la Culture, elles sont bien dans la mouvance des idées de gauche ; j'ajouterai que j'ai vu cet été dans le cadre du festival d'Avignon, une installation d'une certaine Sophie Calle (bien connue dans les milieux artistiques contemporains pour nous faire découvrir sa vie intime) dans la belle église des Célestins ; elle met en scène  la mort de sa mère avec vidéos, photos, boîtes de morphine encadrées, et filme ses derniers instants (en boucle) ; à certaines heures, S. Calle s'installe dans l'église sur un socle, un bouquet de fleurs à ses pieds telle une  statue de sainte, et déclame le journal de sa mère qui n'est qu'une succession de paroles haineuses. L'impudeur, la sottise et le mépris de la religion règnent sur ce type d'art et j'en suis ressortie très mal à l'aise. Les spectacles d'Avignon sont bien sûr subventionnés par l'Etat. 
    Qu'Aurélie F. se mobilise pour défendre les Pussy Riot au nom d'une prétendue liberté à la provocation, condition première pour que naisse l'oeuvre d'art, n'a pas de sens !   Comme si la recherche du beau dans l'art  se nourrissait  à la source de la provocation….
     

  9. vivy

    Bonsoir
     L’ancien pouvoir a rebondit, les puissants sont devenus plus puissants et se sont encore enrichis. Tout se monnaye. Ils sont d’ailleurs très friands de  la Côte d’azur
    Nous avons accueillis deux russes orthodoxes dont un prêtre, venant de la banlieue de Moscou, voici 10 jours. La situation n'est pas des plus optimistes en Russie pour les croyants et les familles pratiquantes.
    Ce qu’ils nous ont dit est très proche des commentaires de Jacob Zanhia
    Notre espoir pour que la situation ne  fasse comme un pavé dans la mare, se trouve dans le rapprochement des églises.
     
     
     

  10. Camille

    Alors oui, il y a eu blasphème. mais la peine de 2 ans en camp parait bien excessive et datée d'une autre époque…! 
    pour ce qui est de leur message, elles ne s'en prennent pas aux croyants et à la foi au christ, mais dénoncent une connivence du patriarche avec le pouvoir en place. extrait de leurs propos dans le magazine la Vie de cette semaine: "le christianisme orthodoxe prone la même chose que nous: grâce, pardon, justification, amour et liberté (…) nous voulons juste que les orthodoxes soient de notre coté, du coté des activistes antiautoritaires de la société civile. c'est pour cette raison que nous sommes allées à la cathédrale".
    leur moyen de se faire entendre est certes condamnable, mais il est également difficilement acceptable de voir l'Eglise cautionner la politique de Poutine. c'est certainement une position confortable à l'heure actuelle mais jusqu'a quand?
     

  11. Certes les mouvements anarchistes sont généralement en opposition avec l'Eglise, et ne font pas toujours preuve de beaucoup de finesse, surtout quand ils sont caucionés par le laïcisme ambiant,
    après, sous prétexte de s'en défendre, il faut dire une chose: Poutine est un véritable assassin, il l'a prouvé en Tchéchénie, en Géorgie et à présent en Syrie!
    Est ce qu'on en arriverait pas à défendre des monstres sous prétexte qu'ils garantissent un certain ordre?

  12. Thomas C

    L'argumentation et les reactions ci dessus m'ont interessées et evidemment la liberté d'expression ne justifie pas tout. J'avoue pour ma part avoir toujours trouver beaucoup de vertue à la provoquation et tout ce qui nous empeche de tourner en rond. Cela entraine chez moi peut etre une certaine complaisance mal placée envers des actes qui peuvent etre blaissants dans ce cas la pour les croyants russes. Je ne reprendrais pas les différents arguements situés ci dessus qui me paraisse dejà bien alimenter la reflexion. Je dirai simplement que pour ma part je pourrais etre sensible à l'argumentation ci dessus si la peine encourue était différente: amende, travaux d'interret generaux. Les deux ans de prisons evoqué ci dessus me semble changé la nature du débat.
    Je me demande si les différentes positions exprimées ci dessus auraient été les meme si les journaux avais titrées : en Lybie/Iran/Syrie comdamnation pour blaspheme de trois jeunes filles à 2 ans de prison pour avoir fait irruption dans une mosqué et perturbé la prière en entonnant des chants provoquateur et blasphematoires contre le pouvoir en place et contre la connivence entre les authorité religieuse musulmanes et les pouvoir Lybien/Iranien/Syrien.