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Rentrée universitaire – Simone Weil

Depuis quelques semaines, les rues piétonnes des grandes villes se sont repeuplées de jeunes étudiants qui, pendant  plusieurs années, vont poser les fondements de leur formation intellectuelle et humaine. A cette occasion, il nous a semblé bon de publier quelques lignes lumineuses de Simon Weil, la grande philosophe, lutteuse acharnée de la pensée, attachée plus que tout à la dimension rationnelle de la foi. Son regard clairvoyant reste très actuel et présente l’avantage d’unifier le travail intellectuel avec celui de l’amour. 


© Gonzaga University (Spokane)

« Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également ».

« Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé ; durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, dans la prière. Il se retrouvera aussi par surcroît dans un domaine quelconque de l’intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique. Peut-être un jour, celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine. »

« Le plus souvent on confond avec l’attention une espèce d’effort musculaire. Si on dit à des élèves : “Maintenant vous allez faire attention”, on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles. Si, après deux minutes on leur demande à quoi ils ont fait attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n’ont fait attention à rien. Ils n’ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles ».

« (…) Cette espèce d’effort musculaire dans l’étude est tout à fait stérile, même accompli avec bonne intention. Cette bonne intention est alors de celles qui pavent l’enfer. Des études ainsi menées peuvent être quelquefois être bonnes scolairement, du point de vue des notes et des examens, mais c’est malgré l’effort grâce aux dons naturels ; et de telles études sont toujours inutiles. »

« Vingt minutes d’attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que trois heures de cette application aux sourcils froncés qui fait dire avec le sentiment du devoir accompli : “J’ai bien travaillé”. Mais, malgré l’apparence, c’est aussi beaucoup plus difficile. Il y a quelque chose dans notre âme qui répugne à la véritable attention beaucoup plus violemment que la chair ne répugne à la fatigue. Ce quelque chose est beaucoup plus proche du mal en soi. Si on fait attention avec cette intention, un quart d’heure d’attention vaut beaucoup de bonnes œuvres ».

« L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer ».

« Tous les contresens dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries du style et toutes les défectuosités de l’enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s’est précipitée hâtivement sur quelque chose, et étant ainsi prématurément remplie n’a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu’on a voulu être actif ; on a voulu chercher. On peut vérifier cela à chaque fois, pour chaque faute, si l’on remonte à la racine. Il n’y a pas de meilleur exercice que cette vérification. Car cette vérité est de celles auxquelles on ne peut croire qu’en les éprouvant cent et mille fois. Il en est ainsi de toutes les vérités essentielles ».

« L’intelligence ne peut être menée que par le désir. Et pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. L’intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d’apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n’y a pas d’étudiants, mais de pauvres caricatures d’apprentis qui au bout de leur apprentissage n’auront même pas de métier. (…) C’est ce rôle du désir dans l’étude qui permet d’en faire une préparation à la vie spirituelle. Car le désir, orienté vers Dieu, est la seule force capable de faire monter l’âme ».

« Heureux ceux qui passent leur adolescence et leur jeunesse seulement à former ce pouvoir d’attention. Sans doute ils ne sont pas plus proches du bien que leurs frères qui travaillent les champs et les usines. Ils sont proches autrement (…). Celui qui traverse les années d’études sans développer en soi cette attention a perdu un grand trésor (…) »

« Les lycéens, les étudiants qui aiment Dieu ne devraient jamais dire : “Moi, j’aime les mathématiques”, “Moi, j’aime le français”, “Moi, j’aime le grec”. Ils doivent apprendre à aimer tout cela, parce que tout cela fait croître cette attention qui, orientée vers Dieu, est la substance même de la prière. »

« Ce n’est pas seulement l’amour de Dieu qui a pour substance l’attention. L’amour du prochain, dont nous savons que c’est le même amour, est fait de la même substance. Les malheureux n’ont pas besoin d’autre chose en ce monde que d’hommes capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est une chose très rare, très difficile ; c’est presqu’un miracle ; c’est un miracle. Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l’ont pas. La chaleur, l’élan du cœur, la pitié n’y suffisent pas. »

« Dans la première légende du Graal, il est dit que le Graal, pierre miraculeuse qui par la vertu de l’hostie consacrée rassasie toute faim, appartient à quiconque dira le premier au gardien de la pierre, roi aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure : “Quel est ton tourment ?”
La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : “Quel est ton tourment ?”. C’est savoir que le malheureux existe, non pas communauté dans une collection, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiquetée “malheureux”, mais en tant qu’homme, exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé et marqué d’une marque inimitable par le malheur. Pour cela il est suffisant, mais indispensable de savoir poser sur lui un certain regard.
Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. Seul en est capable celui qui est capable d’attention. »[1]


[1] Toutes les citations sont extraites de l'ouvrage « L'attente de Dieu »

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