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Japon : dix-huit mois après le tsunami, quelle espérance ? (2)

de Charles-Aimé Bolduc. 

Deuxième partie de l'interview menée par Charles-Aimé Bolduc. Pour compléter le témoignage du Père Daisuke Narui, il a interrogé Monsieur Michio Chiba, responsable d'une succursale d'accueil de bénévoles de Caritas.


Au loin, la mer. Le poids de la vague du tsunami était tel que le sol sous son poids
s'est enfoncé d'un demi-mètre,
créant ainsi de nouvelles étendues d'eau.© Paul Anel

Monsieur Michio Chiba, qu'est-ce qui vous a amené à diriger ce centre de bénévoles à Yonekawa ?

Dans ma carrière, rien ne semblait me destiner à ce genre de travail. En effet, j'ai travaillé comme dessinateur pour une agence de publicité, puis j'ai fait des bandes dessinées et du théâtre pour enfants.
Je suis né à Yokohama, mais mon grand-père est né à Yonekawa et ma grand-mère a toujours vécu ici. En janvier 2011, je suis venu lui rendre visite et lui faire part de mon projet de me rendre en France pour vivre une année au monastère de Taizé. Elle a été enthousiasmée par ce projet et lorsque nous nous sommes quittés, elle a promis de prier pour moi.
Le 11 mars 2011, le tremblement de terre et le tsunami ont frappé la région. A l'époque, je me trouvais à Taizé et, malheureusement un mois plus tard, ma grand-mère décédait.

Revenu au Japon en juin 2011, je suis immédiatement venu me recueillir sur la tombe de ma grand-maman ici à Yonekawa. Ensuite, je suis allé à Minami Sanriku, une ville située à 20 kilomètres d'ici sur le bord du  Pacifique. J'ai alors vécu un choc terrible.
Cette pittoresque ville côtière était devenue méconnaissable. Les beaux souvenirs de mon enfance étaient disparus. La vague de 18 mètres avait tout détruit. La plage où nous avions passé des heures à nous amuser, quand nous étions enfants, était engloutie. Il ne restait plus un seul arbre dans la forêt de pins bordant la mer. La voie ferrée avait été emportée. De l'hôtel de ville, il ne restait que des poutres d'acier tordues. Je me tenais debout au milieu d'un amoncèlement de débris, me demandant ce que je pouvais bien faire pour rebâtir ce petit paradis qui avait si merveilleusement meublé mon enfance.
J'ai alors commencé à ramasser des débris, morceau par morceau. A la fin de la journée, je me rendais compte que c'était bien peu, mais c'était quand même encourageant car il y avait d'autres bénévoles à l'œuvre. Après quelques semaines de ce bénévolat spontané, je me suis mis à chercher sur Internet et je suis tombé par hasard sur un site intitulé « Succursale d'accueil de bénévoles de Yonekawa par Caritas ».
Je suis aussitôt venu voir et j'ai trouvé une organisation et des personnes qui partageaient un idéal semblable au mien. J'y collabore depuis un an. Grâce à la solidarité vécue au quotidien avec les bénévoles, je suis rempli d'espérance pour l'avenir.

Pourriez-vous nous raconter un fait vécu qui vous permet d'espérer ?

Le tsunami du 11 mars 2011 a détruit 22000 bateaux, emportant tous les agrès de pêche et faisant disparaître du même coup la plupart des usines de transformation du poisson. Brusquement, toute l'économie de la côte nord-est du Japon venait de s'effondrer.
Dans les mois qui suivirent, les pêcheurs des régions non touchées par le tsunami, en solidarité avec leurs collègues éprouvés, ont commencé à envoyer des filets usagés, mais encore utilisables après réparation. Ces filets sont destinés à la pêche en haute mer, ils mesurent un kilomètre de longueur.

Nous avons réussi à rassembler des centaines de bénévoles venus de partout. La plupart d'entre eux ne connaissaient rien du monde de la pêche. Cependant, en travaillant chaque jour avec les pêcheurs à couper et à rafistoler les filets, ils ont appris la dure réalité du monde de la pêcher et découvert à quel point ils devaient reconnaissance à ces braves pêcheurs qui leur permettaient quotidiennement de déguster du poisson.
De leur côté, les pêcheurs ont été dynamisés par l'enthousiasme de ces jeunes qui donnaient gratuitement de leur temps pour leur venir en aide. Des coopératives de pêcheurs ont été mises sur pied grâce aux subventions de Caritas. De nouveaux bateaux ont été achetés. De telle sorte que la pêche, qui constitue l'épine dorsale de notre économie régionale, reprend vie grâce à la solidarité de milliers de personnes. En un sens, c'est peut-être la pêche miraculeuse, considérant l'entraide vécue autour de ces filets.

Partageant au quotidien le destin des pêcheurs, nous nous sommes rendu compte que le support moral, social et spirituel de leur vie avait disparu avec le tsunami, car une tradition vieille de 600 ans avait été brisée. En effet, le festival populaire annuel (matsuri) rattaché au sanctuaire shintoïste de l'endroit ne pouvait plus être célébré, car les masques et les costumes de la fête avaient été emportés par le tsunami. Caritas a cru bon de financer l'achat des masques et des costumes pour les danses afin de faire revivre le festival.
Cette année, nous avons donc renoué avec cette tradition plusieurs fois centenaire. Cependant, pour la première fois, le festival n'était plus réservé aux seuls membres du sanctuaire shintoïste, mais ouvert à nous tous qui avons pris racine en cette terre. A la suite de cette célébration, les pêcheurs ont repris la mer avec un enthousiasme renouvelé.

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