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Amoureux de musique baroque et compositeur contemporain

de Claire Fortin   11 avril 2013
Temps de lecture 5 mn

Rencontre avec Séverin Treille, musicien-compositeur, professeur dans deux conservatoires et chef d'orchestre.

1) Tu n'as pas encore 30 ans et déjà, de nombreuses compositions et arrangements à ton actif, la direction de plusieurs ensembles musicaux, l’enseignement dans deux conservatoires… Quels sont tes premiers pas dans cet univers de la musique ?

Je suis né dans une famille de musiciens. Je n’ai jamais été forcé, mais mon goût et mon amour pour la musique allaient de soi. Je ne me posais pas de questions.
Jusqu’au bac, la musique a été pour moi quelque chose du pain quotidien, du quotidien essentiel. C’était comme manger et respirer et je n’avais pas la conscience de l’après. Ce n’est qu’à la fin du lycée que j’ai réalisé que si je voulais continuer à vivre ainsi, cela devait forcément devenir professionnel.
Et puis les réalités évoluent : entre mes projections à l’âge de 15 ans et ma vie actuelle, il y a très peu de choses en commun, bien que cela reste dans le domaine de la musique.
Jusqu’à 18 ans, je pensais vivre de la composition de musique et en parallèle, j’étudiais les partitions d’orchestre par passion, quasiment par fascination. A titre d’anecdote, je me souviens que même lorsqu’il y avait un livre obligatoire à lire en français au lycée, je lisais d’abord une partition ou deux, et ensuite seulement je passais au livre. Je ne pouvais pas me passer de cela. Je reste très marqué par cette période, dans laquelle je vais souvent puiser lorsque je donne des cours, lorsque je dois faire un dossier, lorsque je dirige un orchestre… Toutes choses qui font aujourd’hui mon quotidien et que je n’imaginais pas à l’âge de 15 ans.
À cette époque, je faisais de la direction d’orchestre « malgré moi », sur le papier, et d’une certaine façon c’est encore le cas aujourd’hui. Effectivement, même si maintenant je dirige réellement des orchestres, je ne me suis jamais tourné « comme il faudrait » vers cette activité, je ne peux pas m’investir uniquement dans cette activité, à plein temps comme le font habituellement ceux qui veulent devenir chefs d’orchestre. Le premier « vrai » orchestre que j’ai dirigé a été l’orchestre étudiant du Conservatoire de Lyon, lors de ma première année d’étude.
Par ailleurs, si j’ai poursuivi les études de piano autant que j’ai pu, je n’envisageais pas d’activité professionnelle au clavier, alors que depuis dix ans c’est mon activité professionnelle principale – celle aussi qui me permet de vivre matériellement.

 

2) Tu es à la fois un amoureux de la musique baroque et un compositeur contemporain ; qu'est-ce qui dans ton travail unit ces deux univers ?

Des contingences techniques tout d’abord, concernant les effectifs instrumentaux : entre deux et vingt instrumentistes, on peut jouer de nombreuses œuvres des périodes baroque et contemporaine sans les transformer. Les œuvres des périodes classique et romantique que j’affectionne se jouent pour la plupart à effectifs pléthoriques, c’est-à-dire beaucoup plus, ou alors il faut les arranger – et pour moi, c’est comme de reproduire la Tour Eiffel à Las Vegas, cela perd beaucoup de son charme d’origine… Pour le moment, je n’ai pas les moyens de constituer de gros effectifs instrumentaux et cela tombe bien car j’aime beaucoup, par goût, les musiques baroque et contemporaine – je ne les joue pas par défaut.
Ensuite, c’est la façon dont la musique est écrite qui pour moi rapproche la musique baroque de la musique contemporaine. L’interprète doit décrire les choses, lire entre les lignes. La musique contemporaine est d’apparence très rigoureuse mais trouve justement tout son sens, tout son accomplissement, dans une interprétation qui l’humanise. Si on veut l’humaniser, il faut que l’interprétation soit personnelle. De même, la musique ancienne n’est pas figée, elle peut changer selon les interprétations, selon les époques.
Ce qui compte dans l’interprétation, c’est la liberté respectueuse de la partition d’abord. Respecter d’abord ce qui est écrit et ce que l’on ressent face à cette écriture, et non suivre les modes d’interprétation qui changent tous les dix ans et peuvent devenir de vrais dogmes. C’est fascinant comme nombre d’œuvres interprétées de deux manières radicalement différentes peuvent nous émouvoir dans leurs deux interprétations.
Comme compositeur contemporain, j’ai confié récemment la direction d’une de mes œuvres à un collègue, et j’ai préféré certaines de ses idées à mes idées premières. Cette démarche a étonné : « mais pourquoi ne pas diriger ta propre musique ? ». Et bien ce fut encore mieux. Il a vraiment servi mon œuvre, et je ne l’ai jamais contredit. Ce fut une collaboration très fructueuse.

 

3) Tu es à la fois musicien-compositeur et professeur dans les Conservatoires de Saint-Maur et de Tours. Quelle est la richesse d’exercer ces deux activités ?

Transmettre est essentiel pour le musicien parce que chacun a une expérience personnelle à partager. C’est pour moi un vecteur d’échange.
Je suis assez peu amené à donner des cours magistraux, et cela correspond bien à la façon que j’ai de donner un concert ou d’écrire de la musique : ce n’est pas une démarche unilatérale, une relation à sens unique de moi actif à des auditeurs passifs.
La richesse du musicien pratiquant qui enseigne est de partager et d’échanger, et finalement, de continuer à apprendre lui-même autant qu’aux autres – en tout cas à mon âge ! Peut-être que les choses changent un peu lorsqu’on a 60 ans…
À l’inverse, rien de tel pour un enseignant que d’être lui-même pratiquant, sur le terrain, parce qu’il parle de ce qu’il vit.

 

4) Saurais-tu dire d'où te vient l'inspiration, d'où te viennent les notes que tu assembles lorsque tu composes ?

La meilleure façon pour moi de répondre à cette question, c’est de remonter à cette immédiateté de l’enfant qui ne sait pas, qui ne se pose pas la question de savoir d’où ça vient. L’enfance, c’est intéressant, parce qu’on est absolument spontané. Je me souviens de mes premières inspirations un peu avant l’âge de dix ans… Je ne peux toujours pas dire d’où ça vient. Cela exprime des choses qui me dépassent, intérieures. Mais, non, je ne peux pas dire d’où vient l’inspiration.
Suivre des cours était essentiel, nécessaire, passionnant. À onze ans, j’ai commencé les cours de composition. Mais plus j’avançais dans ces cours, meilleur était mon niveau théorique, et moins les inspirations étaient spontanées. C’était horrible ! Mais par la suite, à force de persévérance, les choses se sont ordonnées et la théorie s’est mise au service de l’inspiration. Et même, vice-versa : en cours, pour donner un exemple en théorie à mes élèves, je vais parfois puiser dans une inspiration et non dans un manuel…
Je dois aussi préciser que je n’écris pas tout le temps, je ne suis pas inspiré tout le temps. Il y a les choses de la vie… C’est un écartèlement permanent. On voudrait être sans cesse dans les hautes sphères, et puis il faut bien trouver des moyens de se financer ! Mais finalement, au fil du temps, je m’aperçois que c’est certainement mieux…

 

5) As-tu l'impression d'exprimer des choses universelles en jouant ou en écrivant, des choses qui pourront parler au cœur de tous les hommes ?

Je n’y pense pas en priorité, mais j’espère tout cela ! Plus précisément, je ne fais jamais rien en pensant que cela s’adressera surtout à une certaine catégorie de personnes initiées, à des spécialistes. Cela fermerait alors la porte à tous les autres dès la conception, et cela, c’est le contraire de la musique.

 

Lien vers le site de Mirae Voces : http://jmajoubert.free.fr/miraevoces/

 

Renseignements et inscriptions pour le concert "Bach en famille",
du dimanche 14 avril 2013 à Paris
interprété par l'ensemble Mirae Voces, dirigé par Séverin Treille :

Ségolène Bellat : segolenebellat@gmail.com, 0633767599

 

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