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« Un œil qui reflète toute l’humanité »

d'Elie Front   18 avril 2013
Temps de lecture 2 mn

Mardi après-midi, Rémi et moi sommes allés à Market 3. Nous étions en train de jouer avec les enfants, lorsqu’une dame nous interpelle. Elle sait que nous sommes des membres de Points-Cœur et elle nous demande de la suivre car elle connaît un homme qui aurait besoin de notre aide. Elle nous conduit juste un peu plus loin, près des poubelles. Une petite cabane avec quelques planches pour le sol et une bâche en guise de toit est devant nous. Elle nous dit qu’un homme vit là et qu’il a besoin de soins.


Enfants amis du Point-Cœur de Manille © Emilie Leclerc

L’odeur est déjà vraiment repoussante, mais je m’approche pour regarder à l’intérieur. Un homme vraiment maigre est allongé, plié en deux, je vois qu’il souffre, il a la moitié du visage brûlé, et de nombreuses petites brûlures sur tout le corps. Il est sale, personne n’a dû prendre soin de lui et ne l’a lavé.

Je demande à notre guide si cet homme a de la famille et elle me répond que oui, en désignant une autre femme qui s’approche de nous. Elle se présente comme étant Ate Norma, la sœur de l’homme dont le nom est Miguelito. Elle nous explique qu’il y a trois mois, il a eu un accident en bateau, alors qu’il pêchait à la dynamite avec son mari. Lui aussi est touché mais pas aussi gravement. Elle nous amène chez elle où nous le découvrons, lui aussi blessé et borgne mais moins grièvement que son compagnon.

Ate Norma nous explique alors tous leurs problèmes. Ils ont été à l’hôpital mais ne sont pas restés car ils ne peuvent payer les soins. Ils sont logés pour le moment chez des cousins à elle mais ils ne pourront pas rester longtemps, de plus ceux-ci n’acceptent pas que Kuya Miguelito reste dans la maison. C’est pourquoi il reste dehors. La pauvre femme est complètement dépassée par les malheurs qui leur arrivent. Elle dit que les sœurs de Mère Teresa, les Missionnaires de la Charité sont passées, et qu’elles pourraient accepter de prendre son frère chez elle, cependant elle doit se procurer des autorisations de la part des services sociaux et du Barangai (mairie de quartier), ainsi qu’un rapport de police concernant l'accident. Elle ne sait pas trop comment faire et a peur que cela soit payant. Nous lui proposons de l’accompagner le lendemain matin.

Nous nous sommes ainsi rendus avec elle aux différentes institutions, afin de pouvoir obtenir tous les papiers nécessaires. En soi, notre présence n’était nécessaire, Ate Norma aurait pu obtenir le même résultat, tout faire toute seule. Cependant comme beaucoup de nos amis, elle était complètement dépassée par les événements, trop timide pour faire seule les démarches nécessaires dans les lieux où les plus pauvres ne sont pas toujours bien reçus. Notre présence leur donne l’impulsion, la confiance et le courage nécessaire, et parfois plus d’attention et d’efficacité de la part de l’administration, dont les employés veulent se montrer bien devant des étrangers. Néanmoins, nous laissons les gens faire les démarches, nous ne faisons pas à leur place mais avec eux.

Après avoir obtenu tous nos papiers, nous pouvons alors nous rendre à Tayuman, afin de rencontrer les sœurs et leur demander l'autorisation pour Kuya Miguelito d’être admis. Les conditions d’admission sont assez strictes, il faut que la personne soit mourante et abandonnée, c’est-à-dire sans famille pour s’en occuper. Le Kuya a bien sa sœur, ce qui pourrait poser des problèmes, mais les sœurs l’ayant visité, savent bien qu’elle ne peut s’occuper de lui et qu’il est urgent de l'admettre. Elles acceptent donc même que l’admission se fasse le jour-même, à condition que nous revenions avec lui avant 17 h 00, ce qui nous laisse un peu plus d’une heure, ou alors nous attendons deux jours plus tard. Refusant de le laisser ne serait-ce qu’un jour de plus là où notre ami se trouve, nous nous dépêchons de rentrer à Navotas le plus vite possible. Arrivé à Market 3, je m’occupe d’appeler un taxi, tandis que Rémi se rend avec Ate Norma préparer le Kuya à faire le voyage pour Tayuman. Les rejoignant quelques minutes plus tard, je suis très ému de trouver Rémi, ayant dépassé ses répulsions premières, lavant le malade avec un petit seau d’eau.

Kuya lavé, nous le portons sur un brancard de fortune sous les yeux ébahis des voisins et le conduisons jusqu’au taxi où nous le déposons délicatement sous le regard médusé du chauffeur qui ne s’attendait pas à un tel client. Quelques minutes plus tard, quel soulagement ce fut de le voir allongé sur un lit au centre des sœurs. Les conditions de vie chez les Missionnaires de la Charité sont simples mais quel luxe comparé à l’enfer d’où vient notre ami. (…) Ce fut touchant de voir les larmes de soulagement couler sur les joues d'Ate Norma, lorsque son frère fut accueilli à Tayuman.

Je souhaite juste ajouter quelques mots à propos de Kuya Miguelito, jamais je n’ai vu un œil dire autant de choses que le sien : un œil d’abord suppliant qui nous implorait de l’aider, puis un œil gratifiant qui nous en remerciait. Son corps était brisé, son œil seul reflétait toute l’humanité vivante en lui. Oui, vraiment, jamais un œil ne m’avait autant frappé, ne m’avait autant parlé, que celui de Kuya Miguelito, comme si toute son humanité était présente au seul endroit encore intact chez lui !
 

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5 Commentaires

  1. CESARE LINGUETTA

    Merci Kuya Elie de nous trasmettre la beauté de cette experience. It's amazing!!!                        C'est exstremement vrais que nos visites sont pour nous des leçon de vie ou notre ETRE est appellè a reconnaître toute l' humanité qui est présente et qui habite chacun de nos amis!

    Maraming Salamat po!

  2. Christophe Chusseau

    J'avais déjà été touché par cette émouvante histoire en la découvrant dans la lettre aux parrains dont j'étais d'un volontaire Points-Coeur en mission aux Philippines et très cher ami Elie bien nommé, et ici elle trouve toute sa place.