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Livre du mois : Dans l’enfer du génocide rwandais, elle trouve la lumière

de Bruno Blaise   8 mai 2013
Temps de lecture 3 mn

La famille d'Immaculée Ilibagiza a été massacrée lors du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Cachée dans une minuscule salle de bains durant 91 jours, elle prie sans relâche, et remet sa vie et celle de ses sept compagnes entre les mains de Dieu. Elles ont survécu. Le pouvoir de la prière permit à la jeune femme de dépasser sa peur et d’offrir son pardon aux assassins de sa famille. Immaculée écrit ce livre « en espérant que mon histoire puisse servir à d’autres ». Extraits.

Nous ne savions pas que le Rwanda était fait de 3 tribus : une majorité hutue, une minorité tutsie et un petit nombre de Twa. On ne nous avait pas appris que les colons allemands puis les Belges qui leur avaient succédé avaient converti la structure sociale existante (une monarchie qui, sous le règne d’un roi tutsi, avait apporté au Rwanda des siècles de paix et d’harmonie) en un système discriminatoire de classes fondé sur la race. Les Belges avaient favorisé l’aristocratie tutsie minoritaire en faisant d’elle la classe dirigeante. Cela créa un ressentiment persistant chez les hutus, qui aida à la préparation du génocide.

Lorsque les Tutsis réclamèrent plus d’indépendance, les Belges se retournèrent contre eux et encouragèrent en 1959 une sanglante révolte hutue qui renversa la monarchie. Plus de 100 000 Tutsis furent assassinés. Quand la Belgique se retira du Rwanda en 1962, un gouvernement hutu était désormais bien en place et les Tutsis étaient persécutés. Mes parents ne nous parlèrent jamais des discriminations. Chacun était le bienvenu chez nous, sans distinction de race, de religion ou de tribu.

(…) Malgré la tension politique, nous passions de très bons moments. La seule personne qui ne s’amusait pas était Damascène alors qu’en général c’est lui qui animait les fêtes. Il finit par me dire : « Immaculée, je les ai vus, j’ai vu les tueurs. Ils ont la liste de toutes les familles tutsis du coin ; nos noms sont sur cette liste de mort ». Il supplia notre père de partir.
J’aurais aimé savoir que c’était là notre dernier dîner en famille, tous ensemble. Je me serais levée et j’aurais remercié Dieu pour la présence de chacun d’entre nous. J’aurais dit à tous combien je les aimais et je les aurais remerciés de m’aimer. Mais je ne savais pas.

Je venais juste de m’endormir quand Damascène me dit : « Lève-toi, pour l’amour du ciel. Le président est mort ! Il avait promis de ramener la paix et l’égalité au Rwanda… »

A la radio, le présentateur dit qu’au moins 20 familles tutsies avaient été tuées à Kigali durant la nuit. Nous réalisions que nous avions laissé passer cette chance de nous échapper la nuit précédente. C’était le matin du 7 avril 1994. Nous ne le savions pas encore, mais le génocide venait de commencer.

J’ai suivi le conseil de mes parents d’aller dans la maison du pasteur Murinzi. « C’est là que vous habiterez », dit-il, ouvrant la porte et révélant notre nouveau logement : une petite salle de bains d’environ 1, 2 m de long sur 1 m de large.

A sept, c’était impossible de dormir – si je m’assoupissais, j’étais immédiatement réveillée par une crampe ou le coude de quelqu’un pointant sur mes côtes. Nous mîmes rapidement sur pied une sorte de langue des signes qui deviendrait notre code silencieux.

Je savais que je ne pouvais pas demander à Dieu de m’aimer si je n’étais pas prête à aimer Ses enfants. A ce moment-là, je priais pour les tueurs, pour que leurs péchés soient pardonnés. Pour la première fois, j’eus pitié des tueurs. Je demandais à Dieu de pardonner leurs péchés. Pour la première fois depuis que j’étais entré dans la salle de bains, je dormis en paix…. Ma relation à Dieu s’était approfondie à un point que je n’aurais jamais imaginé. Parfois, j’avais l’impression de flotter au-dessus de mon corps, bercée dans la paume puissante de Dieu, en sécurité dans Sa main aimante.
J’élevais mon cœur vers le Seigneur et il l’emplissait de Son amour et de Son pardon.

Seuls les plus jeunes des dix enfants du pasteur, son fils Lechim et sa fille Dusenge, vivaient avec lui à notre arrivée. Lechim étaient un homme bon avec un cœur merveilleux et Dusenge une fille très gentille et une amie très chère depuis longtemps.
La gentillesse de Lechim me rappelait les sentiments heureux de notre relation innocente des années précédentes.

(…) Le lendemain, quand le pasteur apporta à manger, je lui demandai de me prêter un dictionnaire français-anglais et des livres anglais. Il refusa et je lui dis : « Si j’apprends l’anglais, je serais capable de dire aux soldats de la paix de l’ONU après la guerre comment vous avez agi bravement pour sauver nos vies. » Il changea d’avis.
J’appris l’anglais un mot après l’autre. C’était lent au début, mais fascinant… et amusant !

3 semaines après, j’avais déjà vu les 2 livres du pasteur. Mi-juin, j’entendis Sembeba, l’un des fils du pasteur, parler avec quelques amis des récentes tueries. Je crus que j’allais mourir. Un des garçons évoqua d’inimaginables atrocités aussi tranquillement que s’il parlait d’un match de foot : « Ils ont attrapé une maman et ont obligé son mari et ses 3 enfants à regarder pendant que 8 ou 9 d’entre eux la violaient. Puis ils ont tué toute la famille. »

Le pasteur nous dit : « J’ai entendu ce matin que les soldats français étaient dans le coin à la recherche de survivants tutsis – je vais leur parler aujourd’hui. » Puis il revint le soir en apportant de bonnes nouvelles : « Les soldats français m’ont dit de vous emmener à eux très tôt demain. »

Se doucher demeurait hors de question, donc nous nous contentâmes de nous tresser mutuellement les cheveux. Nous voulions être aussi jolies et présentables que possible pour notre rencontre avec les soldats français.

Le pasteur vint à 2 heures du matin. C’était la première fois depuis notre arrivée que nous voyions notre reflet dans le miroir de la chambre. Le choc faillit me tuer : nous avions l’air de mortes vivantes. Je pesais 57 kg à mon entrée et 32 à ma sortie.

(…) Après avoir appris la mort de mes parents, je pleurais jusqu’à ce que je n’aie plus de larmes. Je priais pour que Dieu les garde au chaud, tout près de lui.

Le colonel Gueye, sénégalais me proposa de m’escorter à Kibuye avec Sarah. La maison de ma famille était complètement détruite. Plusieurs voisins tutsis survivants sortirent me saluer et m’informèrent des sinistres événements qui s’étaient produits pendant que je me cachais. Je demandais à Dieu le pardon qui mettrait fin au cycle de la haine. Le lendemain, j’ai demandé au capitaine s’il pouvait me ramener au village pour que je puisse donner une sépulture décente à ma mère et mon frère.

Un vieil ami de la famille apporta deux cercueils, un autre une pelle et une bible. Et nous récupérâmes les restes. Je vis la cage thoracique d’Espérance mais rien d’autre. Ils l’avaient découpée en morceaux. Je m’évanouis et mes parents et voisins me ranimèrent et me remirent sur pied.

Nous avions tous été frappés par la misère qui s’était abattue sur le village, mais je savais que les gens rassemblés autour de moi avaient perdu beaucoup plus que moi. Ils avaient perdu leur foi – et ce faisant, ils avaient aussi perdu l’espoir.

(…) Le nouveau bourgmestre de Kibuye était un bon ami de mon père et savais pourquoi j’étais venu le voir : « Tu veux rencontrer le chef du gang qui a tué ta mère et Damascène ? » Il m’amena devant lui un vieil homme échevelé et clopinant.

Semana poussa Félicien dans le bureau. Ce dernier tomba à genoux. « Explique pourquoi tu as assassiné sa mère et dépecé son frère. » Je pleurais à la vue de sa souffrance. Félicien avait laissé le diable entrer dans son cœur et le mal avait ruiné sa vie comme un cancer de l’âme. Il était désormais la victime de ses victimes, destiné à vivre dans le tourment et le regret. J’étais submergée de pitié pour cet homme. Félicien sanglotait. Je pouvais ressentir sa honte et lui dit : « Je vous pardonne ». Immédiatement mon cœur se sentit mieux et je sentis la tension dans les épaules de Félicien se relâcher. Semana furieux me dit : « Comment as-tu pu faire ça ? Pourquoi lui as-tu pardonné ? » Je lui répondu la vérité : « Le pardon est tout ce que j’ai à offrir. »

Il est impossible de prévoir combien de temps il faudra à un cœur brisé pour guérir. Je continuais à travailler à l’ONU et à vivre avec la famille de Sarah. Pendant mon temps libre, je faisais du bénévolat à l’orphelinat de Kigali. Dieu a sauvé mon âme et épargné ma vie pour une raison : pour raconter mon histoire aux autres et montrer à autant de gens que possible la puissance apaisante de Son amour et de Son pardon.

Je crée actuellement une fondation qui aidera les victimes du génocide de la guerre, partout dans le monde, à guérir leur corps, leur âme, leur esprit.

Le message de Dieu s’étend au-delà des frontières : n’importe qui dans le monde peut apprendre à pardonner à ceux qui l’ont blessé, quelle que soit l’importance de la blessure.

Je crois que nous pouvons guérir le Rwanda – et le monde – en guérissant un cœur après l’autre.

J’espère que mon histoire aidera.

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