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Manifestations au Brésil : et maintenant ?

Arnaud de Malartic   10 juillet 2013
Temps de lecture 3 mn

Les plus importantes manifestations que le pays ait connues depuis 1992 semblent désormais marquer le pas. Quel premier bilan pouvons-nous tirer de ces folles semaines de juin où la grogne sociale a surpris un pays qui se préparait à vivre tranquillement deux de ses activités dites favorites : les fêtes de juin (avec au centre la fameuse « São João ») et  une mini coupe du monde football ?


CC BY Semilla Luz

Redisons-le. En ce qui concerne les différentes manifestations, il était dommage que les seules images montrées par les médias internationaux aient été celles du passage des casseurs et des provocateurs alors que la majorité des manifestants voulaient défiler pacifiquement et que « a paz » (« la paix ») était un leur principal slogan.

Que s'est-il passé ? 

Nous avons assisté à un début de réveil de la jeunesse et de personnes de toutes les classes sociales pour demander plus d'investissements dans la santé, l'éducation et la sécurité. Il y a eu aussi l'expression d'un ras-le-bol généralisé devant la corruption et le clientélisme si profondément ancrés dans les pratiques politiques brésiliennes.

Beaucoup de brésiliens ont également cherché à dire que le Brésil n'était pas que le pays du football et du carnaval et que ces deux sports nationaux ne pouvaient constituer l'essentiel de l'identité de la Nation. D'où des slogans un peu provocateurs appelant à boycotter la coupe du monde et qui ont surpris la presse internationale, un peu comme si le Brésil se tirait une balle dans le pied et refusait une source de recettes potentielles importantes (car il y a aussi les JO de 2016 en point de mire). En fait il s'agit plus de montrer que le football ne peut avoir la priorité sur la santé ou l'éducation. On pourrait résumer ainsi : « Le foot oui, mais après l'éducation et la santé ». D'où les slogans appelant à se taire adressés au fameux joueur de foot brésilien Ronaldo qui avait dit : « On ne construit pas une coupe du monde avec des hôpitaux ».

De fait certains brésiliens cherchaient à dénoncer ce qu'ils appellent « uma falta de respeito » (« un manque de respect ») de la part du monde politique et à lui lancer un signal d'avertissement : « Nous ne sommes pas achetables avec du pain et des jeux ». Une banderole allait dans ce sens : « Nous sommes plus que de l'électroménager ». Le cri des manifestants était donc très positif : « Il ne suffit pas de nous donner du foot et du carnaval pour avoir la paix ».

Être et avoir

 Ce qui a donc surpris c'est le nombre de slogans qui utilisaient le verbe « être » alors que le pouvoir semblait répondre par le verbe « avoir ». « Nous ne sommes pas ceci », « Nous ne sommes pas cela », « Nous ne sommes juste des drogués du foot », « Nous ne sommes pas juste des classes A, B ou C, que l'on ordonne en fonction du revenu », « Nous ne sommes pas justes des bouches à nourrir et des individus à distraire »… tout cela semblait former la première partie d'un dialogue de sourds où le pouvoir répondait : « Vous voulez plus, c'est normal », « C'est bien de vouloir plus », « Nous allons vous donner plus », « On va se mettre au travail et vous aurez plus, c'est promis ».

Rapidement le gouvernement de Dilma a donc ressorti des vieux projets d'aidess en tous genres dont le premier a été le blocage de l'augmentation du prix du transport en commun, ce qui avait provoqué les premières manifestations. 

Mais est-ce suffisant ? Lorsqu'un couple se déchire et se retrouve au bord de la rupture, il ne suffit pas de revenir à la cause de la dernière dispute (qui peut être très anodine, par exemple : « Il a encore laissé trainer ses chaussettes sales ! »), mais plutôt de comprendre pourquoi il y a tant de tensions depuis des mois. L'augmentation du prix du transport a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase mais les raisons de la colère sont plus profondes.

Quel bilan tirer de ces manifestations ?

Le premier est éminemment positif : il y a eu comme un réveil du peuple et un signe très fort a été envoyé au pouvoir politique. Le gouvernement de Dilma a perdu 30% de popularité en deux semaines et a donc pris conscience de l'importance d'écouter ce qu'ont à dire les personnes (et non juste envoyer les policiers pour réprimer durement des citoyens désarmés) et l'urgence de réformer le système politique. Des premières mesures d'économies des dépenses des pouvoirs exécutif et législatif ont d'ailleurs été prises en ce sens.

Le sentiment national a aussi fortement grandi : il suffisait de voir dans les stades comment l'hymne national était chanté a capela par tous les spectateurs et les joueurs une fois les 1 mn 30 de musique réglementaire terminée. Tous les joueurs de la « seleção » étaient unanimes : « Le pays tout entier est avec nous et veut un autre Brésil ».

Le second enseignement est lui plus nuancé : des casseurs se sont mêlés aux manifestants et ont terni l'image de paix que ceux-ci voulaient donner à leur mouvement. Il y a eu aussi de nombreuses tentatives de récupérations par des partis politiques (surtout d'extrême gauche avec des banderoles appelant à la « revolução »), des syndicats ou des ONG (telle l'organisation « Passe livre » qui milite pour la gratuité totale de tous les transports en commun) qui ont joint leurs voix à celles des manifestants. Certains ont même été reçus par la présidente Dilma Roussef sous le titre de « représentants des manifestants ». Ce qui explique sans doute qu'une fois cette manœuvre entreprise, les vrais leaders des manifestations (de simples citoyens sur internet et tweeter) ont cessé de lancer des mots d'ordre à manifester.

Les manifestations ont donc cessé, mise à part quelques casseurs qui voulaient continuer la fête. Des syndicats appellent à une grève générale pour les salaires et pour une réduction de la durée du travail le 11 juillet prochain. Mais de telles revendications ne faisaient pas partie des slogans des premières manifestations et il est donc probable que cette grève ne soit que peu suivie.

Et après ?

Les manifestations se sont arrêtées une fois la coupe des Confédérations terminée mais elles peuvent reprendre très rapidement. Selon un cadre de Rio, témoin direct des plus grosses démonstrations des manifestants, elles risquent de reprendre à l'approche de la coupe de monde en 2014.  

Le pouvoir politique a-t-il pris conscience de la situation nouvelle qui s'est installée ? C'est difficile à dire. C'est une véritable révolution anthropologique à laquelle il doit s'atteler. Il s'agit de ne pas considérer sa mission comme devant uniquement aider les citoyens à « avoir plus » mais aussi à « exister plus », à « être ». Le sport a focalisé l'attention parce que le pays était en pleine coupe des Confédérations mais ce qui a été demandé c'est une attention à l'homme dans toutes ses dimensions : pas uniquement culturelle et sportive mais aussi dans son besoin de santé, d'éducation et de sécurité. 

Le changement c'est pour tous

En conclusion, il semble aussi évident que le fameux « changement » de politique auquel aspirent tant de brésiliens ne peut se limiter à un changement de la part de la classe politique. En ce qui concerne la corruption, le manque d'attention au bien commun et de respect des personnes, tous sont invités à changer de pratique. Car la corruption n'est pas que chez les élus mais elle est aussi chez ceux qui acceptent de se faire acheter lors des campagnes électorales, de voter pour qui « m'a promis un emploi », chez ceux qui pillent impunément les chargements des camions qui s'arrêtent ou ont un problème près des favelas, chez ceux qui achètent leur permis de conduire, chez tout fonctionnaire qui accepte une petite « aide » pour faire avancer un dossier ou fermer les yeux sur une pratique qui lèse la société…

Le changement est donc à réaliser dans le cœur de chacun même si les citoyens ont raison de demander qu'il commence chez ceux qui sont censés donner l'exemple : les hommes politiques. Il ne s'agit donc pas uniquement de dénoncer une classe d'hommes corrompus mais aussi de construire un autre Brésil. Qui a le courage aujourd'hui d'aller au charbon et de devenir homme politique au Brésil ? Est-ce réellement une cause perdue d'avance ? Ces dernières manifestations semblent montrer que non.

 

 

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2 Commentaires

  1. Arnaud de Malartic

    Une petite précision: la grève du 11 juillet a été peu suivie par la population et a juste constitué une démonstration de force des syndicats qui ont quand même réussi a paralyser beaucoup de routes et d'importants axes de communication (en majorité à Rio et São Paulo). Plus qu'un pouvoir de récupération de "l'esprit de juin" c'est surtout la capacité d'une pouvoir de nuisance qui a été vérifié, les manifestants étant surtout des personnes affliliés aux grandes centrales. Donc la population des grands écènements de juin n'était pas là, preuve qu'elle refuse de se laisser récupérer par des organisations déjà existentes comme des partis politiques ou des syndicats.