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Un petit frère de Jésus    28 août 2013
Temps de lecture 6 mn

Voici quelques échos de la situation au Caire et en Egypte, rapportés par un témoin direct, un petit frère de Jésus vivant sur place. Il nous partage son analyse, ses certitudes, ses craintes et son espérance.


CC BY Lilian Wagdy

10 août 2013
J’ai passé beaucoup de temps à suivre au jour le jour les développements de la situation en Égypte. Je dois dire que je suis plutôt choqué par la superficialité et la partialité des médias occidentaux qui en rendent compte, la plupart s’alignant sur les versions d’une chaîne du Qatar (Al-Jazira) qui soutient à fond les frères musulmans, sans compter les réticences des USA qui avaient misé toute leur stratégie moyen-orientale sur les courants islamistes prétendument “modérés”, dont les frères musulmans arrivés au pouvoir en Turquie, en Tunisie, en Égypte etc. Depuis des années j’entendais dénoncer par bien des courants arabes un prétendu complot américain pour diviser le Proche-Orient en une multitude d’entités confessionnelles qui seraient en conflit permanent entre elles, garantissant ainsi l’affaiblissement du monde arabe et par contrecoup la sécurité d’Israël. Je n’arrivais pas à donner le moindre crédit à une telle hypothèse. Eh bien, je dois dire que c’est maintenant devenu pour moi une évidence au vu des événements d’Égypte.

Étant sur place, j’ai été témoin des manifestations monstres du peuple égyptien (totalement pacifiques et regroupant dans une fraternisation étonnante chrétiens et musulmans, intellectuels et gens du peuple), d’abord le 30 juin (plus de 30 millions à travers toute l’Égypte) pour réclamer la fin du régime des frères musulmans, puis le 3 juillet pour manifester leur liesse de la destitution de Morsi (président frère musulman), et encore le 26 juillet (près de 40 millions) à l’appui de l’armée pour mettre fin au terrorisme exercé par les frères musulmans et autres islamistes. Les prises de vue aériennes de ces manifestations étaient absolument impressionnantes. La mobilisation populaire dépassait largement celle qui a conduit à la chute de Moubarak. Nommer tout cela “coup d’état militaire” est une entorse criante à la réalité : c’est vraiment le peuple qui a destitué Morsi et l’armée s’est tout simplement rangée de son côté et c’est un régime provisoire civil qui a été mis en place tandis que le chef des armées (Sissi) ne cessait de répéter qu’il n’avait personnellement aucune ambition politique. La “feuille de route” du gouvernement provisoire est celle-là même qu’avaient élaboré les jeunes du mouvement “tamarrod” (= rébellion) qui avait été à l’origine de la mobilisation populaire. Curieusement les USA n’ont pas parlé de coup d’état militaire pour la chute de Moubarak alors que pourtant c’est l’armée qui a été ensuite au pouvoir pendant une longue période transitoire. Sans doute avaient-ils déjà prévu l’arrivée au pouvoir des frères musulmans sur lesquels ils misaient.

Pendant l’année de présidence de Morsi, les frères musulmans ont totalement délaissé les problèmes cruciaux du pays (économie paralysée, tourisme anéanti, chômage, pauvreté grandissante) pour ne s’occuper que de mettre en place leurs hommes dans tous les rouages de l’État (au prix d’entorses successives à la constitution). Ils ont libéré et réhabilité d’anciens terroristes impliqués dans l’assassinat de Sadate et dans les attentats terroristes qui se sont succédés en Égypte dans les années 90. Ils n’ont rien trouvé de mieux que de nommer gouverneur de Louxor un membre de la “Jama’a islamiyya” qui avait été à l’origine du massacre de 62 touristes étrangers à Louxor en 1997. La liste serait longue si je voulais tout évoquer. Une énorme crise de carburant paralysait le pays, provoquant des kilomètres de bouchon autour des stations d’essence. Or il se trouve que, depuis la destitution de Morsi, les forces de sécurité égyptiennes ont découvert d’immenses réservoirs souterrains où étaient stockés plus de 2 millions et demi de litres de carburant destiné au Hamas (mouvement palestinien affilié aux frères musulmans et qui contrôle la bande de Gaza). Cela devait faire partie de la transaction passée avec le Hamas, à l’instigation des USA, pour qu’il cesse ses attaques contre Israël… et, de fait, pendant tout le temps où Morsi a été au pouvoir, il n’y a eu aucune agression du Hamas contre Israël. Les médias égyptiens parlent même d’un projet de cession d’une partie du Sinaï au Hamas palestinien. Si la chose est avérée, elle expliquerait sans doute que l’armée égyptienne ait été acquise aussi facilement au renversement de Morsi, car elle se pose en garant de l’intégrité territoriale.

Les dernières semaines ont vu défiler au Caire des représentants des USA, de l’Europe, de l’Union africaine et de certains États arabes (dont le Qatar) qui, sous prétexte de négocier une issue pacifique à la crise, ont exercé des pressions très fortes sur le gouvernement transitoire pour libérer sans poursuites les leaders des frères musulmans dont certains sont en prison. Or tous ces leaders (dont certains sont encore en fuite) sont poursuivis judiciairement pour de multiples chefs d’accusation (malversations financières, intelligence avec l’étranger contre l’intégrité territoriale, assassinats et tortures, etc.). La population égyptienne commençait à gronder et à réclamer la fin de ces interventions étrangères. C’est chose faite et on s’attend à ce que les forces de sécurité mettent fin dans les jours qui viennent aux deux camps retranchés où se regroupent les supporters de Morsi. Ce sera chose délicate car les “frères” ont mobilisé femmes et enfants (enfants apportés là à partir d’orphelinats qui étaient gérés par les frères musulmans), dans le but manifeste de faire croire au monde que l’armée et la police égyptiennes massacrent femmes et enfants. Mais ces deux camps retranchés sont de véritables forteresses : barricades, tranchées, armes stockées… Il est de notoriété publique que les manifestants groupés là sont pour une bonne part de pauvres gens à qui est versé un salaire en contrepartie de leur participation. Curieusement, alors que le mois de ramadan voyait jusqu'à maintenant dans les rues du Caire une recrudescence des quémandeurs et mendiants, cette année, ils sont nettement moins nombreux, la plupart s’étant laissés attirer par cette manne inespérée que leur offraient les frères musulmans. On espère que les forces de sécurité sauront trouver les moyens les moins sanglants possibles. Le mieux serait sans doute de bloquer les accès à ces camps et de leur couper les vivres et approvisionnements de toute sorte.

On vit donc en ce moment un véritable suspense. Il est temps que l’Égypte retrouve la stabilité et fasse redémarrer son économie.

16 août
Avant-hier, les forces de sécurité sont intervenues pour mettre fin aux deux sit-in des frères musulmans. Une fois de plus les titres de la presse occidentale affectionnent les clichés déformants : “bain de sang… carnage … etc.” C’est un fait que la méthode à laquelle je pensais (siège prolongé) n’a pas été employée et que l’option retenue a été l’option surprise. On peut peut-être le regretter, mais je ne veux pas jouer au stratège et respecte les choix des responsables égyptiens. Quant aux bilans évoqués “500 ou 600 morts”, cette globalisation du chiffre déforme elle aussi la réalité et ne rend pas compte de ce qui s’est passé sur le terrain. Dans le principal sit-in sur lequel se sont concentrés les médias, il y avait plus de 15.000 manifestants retranchés (hommes, femmes et enfants)… J’ai même lu le chiffre de 30 ou 40 mille. Parmi eux, il y avait des combattants armés d’armes automatiques et de fusils. L’évacuation de ce seul sit-in s’est soldée par 150 à 160 morts du côté des manifestants et 50 morts du côté de la police. Le lourd tribut payé par la police montre à lui seul que les forces de sécurité ne sont pas protégées par des tirs nourris qui auraient fait des milliers de morts. Quant au chiffre “500 ou 600 morts”, c’est à travers toute l’Égypte où les frères musulmans et les islamistes ont déclenché des séries d’attaques armées contre des postes de police, incendiant en deux jours plus de cinquante églises, des postes de police, des bâtiments publics et même des écoles et des hôpitaux. Ce simple fait manifeste qu’il s’agit d’un plan orchestré et prévu par les dirigeants des frères musulmans pour réagir à l’intervention de la police au Caire et répandre l’anarchie et la terreur.

Autre approximation et inexactitude : “L’armée et la police mettent fin aux sit-in des frères musulmans”. En réalité, seule la police est intervenue et l’armée n’était pas directement impliquée dans cette opération.

La situation reste instable. Le couvre-feu est instauré de 19h à 6 h et l’état d’urgence a été décrété. Une fois de plus, les politiques occidentales sont à côté de la plaque en prétendant voir dans les frères musulmans des victimes alors qu’ils répandent la terreur.

La semaine qui vient s’annonce difficile.


CC BY Lilian Wagdy

Déclaration de l’Église catholique d’Égypte, publiée le 18 août 2013
L’Église catholique d’Égypte suit avec douleur et anxiété mais dans l’espérance, les souffrances qu’endure notre pays du fait d’actes terroristes abjects qui tuent les personnes, brûlent les églises, les écoles et toutes les institutions de l’État. Du fond du cœur, par amour pour notre patrie et en solidarité avec tous nos frères égyptiens, chrétiens et musulmans, nous nous efforçons, à la mesure de nos possibilités et de nos moyens, d’entrer en contact avec de nombreuses organisations amies dans le monde, pour les éclairer en vérité sur la situation actuelle et nous voulons insister sur ce qui suit :

– Notre soutien ferme, lucide et libre à l’égard de toutes les institutions du pays et tout particulièrement la police égyptienne et les forces armées qui déploient tous leurs efforts pour la protection de la patrie.

– Nous apprécions le comportement des pays qui s’efforcent loyalement de comprendre le caractère spécifique des événements actuels et nous refusons absolument et catégoriquement toute tentative d’intervenir dans les affaires intérieures de l’Égypte ou d’influencer ses décisions souveraines, quel qu’en soit le but ou le prétexte.

– Nous sommes reconnaissants à l’égard de tous les médias égyptiens et étrangers qui communiquent les nouvelles et les événements avec objectivité et intégrité et nous condamnons les média qui propagent des mensonges et contrefont la vérité dans le but d’induire en erreur l’opinion générale mondiale.

– Nous sommes reconnaissants à l’égard du partage citoyen de nobles musulmans qui se sont tenus à nos côtés, au maximum de leurs possibilités, pour défendre nos églises et nos institutions.

– Enfin, nous interpellons la conscience mondiale et tous les responsables des pays, les exhortant à comprendre authentiquement et à accorder leur confiance au fait que ce qui se passe actuellement en Égypte n’est pas une lutte politique entre des factions rivales mais qu’il s’agit d’une lutte de tous les égyptiens contre le terrorisme.

– En terminant, nous présentons nos condoléances à toutes les familles et aux proches des victimes, et nous demandons au Seigneur la guérison de tous les blessés.

Vive l’Égypte libre. 

+ Ibrahim Isaac Sidrak
Patriarche d’Alexandrie des Coptes Catholiques
Président de l’Assemblée de la Hiérarchie Catholique d’Égypte

 

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