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Jean Luc Godard, « Je Vous Salue, Sarajevo »

Paul Anel   10 septembre 2013
Video, 2 min

Réalisé en 1993, pendant le siège de la capitale de la toute jeune Bosnie-Herzégovine par l’armée serbe, « Je Vous Salue Sarajevo » est, comme son titre le suggère, une prière. Signé Jean-Luc Godard (père de la "nouvelle vague"), ce film de deux minutes – deux minutes d’une rare intensité – fut conçu à partir d’une photographie de Ron Haviv : un soldat serbe, une arme à la main, une cigarette dans l’autre, et devant lui, une femme au sol qu’il s’apprête à frapper du pied, tandis que deux autres soldats regardent de l’autre côté, indifférents. Sur cette scène à la fois cruelle et froide, que Godard ne nous dévoile que peu à peu, vient se poser, comme la main de l’ange sur l’épaule du Christ agonisant, la douce musique d’Arvo Pärt [1], et la voix de Jean Luc Godard lui-même.

Ce n’est pas une voix qui condamne ou qui critique. Ce n’est pas une voix en colère. C’est une voix profondément paternelle, douloureuse et amoureuse à la fois. Douloureuse parce qu’amoureuse : de l’homme, de l’art, de la vie, de la valeur infinie qui est celle de chaque vie, de cette vie si fragile et toujours menacée par les idéologies, les projets, les guerres, la culture de mort : tout ce qui en nous, dit Godard, cherche à imposer une règle à la réalité – quitte à oublier, étouffer, écraser l’exception, l’unicité, le miracle. « Il est dans la nature de la règle de vouloir la mort de l’exception. »

Alors que l’ombre d’une nouvelle guerre vient assombrir le ciel déjà bien sombre du Moyen-Orient, menaçant d’allonger la liste déjà longue des morts, il est bon d’entendre cette voix, et de faire nôtre cette prière. Elle nous rappelle ce que, dans notre ardeur à nous définir pour ou contre la guerre, nous risquons toujours d’oublier : la beauté infinie et la fragilité de chaque vie.

Cet oubli, aimait souligner le Père Schmemann [2], est un oubli très humain, et plus exactement : un oubli bien masculin. Dans l’expérience de la maternité, la femme apprend par tout son être la valeur et la fragilité de la vie. « L’homme cherche la règle ; la femme connaît l’exception. Mais la vie est une continuelle exception à la règle. Partout où il y a une vie authentique, règne non la règle mais l’exception. L’homme se bat pour la règle. La femme a l’expérience vitale de l’exception. » Si cela est vrai, alors la parité en politique est certainement une bonne chose. Non pour les raisons idéologiques habituellement avancées, mais parce qu’une institution qui perd le sens de l’exception est une institution totalitaire, peu importe la couleur dont elle s’habille, et qui écrase la vie.

La vidéo s’ouvre sur une citation de Bernanos (« La peur, voyez-vous, est elle-aussi la fille de Dieu, rachetée le Vendredi Saint » [3]) et se clôt sur ces vers magnifiques d’Aragon : « J’ai vu tant de gens si mal vivre / Et tant de gens mourir si bien. » [4] Aragon et Bernanos, deux résistants de la première heure. Deux hommes qui, au-delà de la résistance politique, ont voulu opposer à la barbarie une résistance du cœur, une résistance de l’art, en revenant sans cesse, comme à leur source, à cette part de l’homme qui résiste à toute règle, toute catégorie, toute réduction idéologique. C’est cette source que nous indiquent les poètes – dont la voix n’est jamais plus nécessaire qu’en tant de guerre –, c’est à cette source qu’il nous faut sans cesse revenir.

 

***

[1]La musique est un extrait de Siluan’s Song
[2] Père Almexandre Schmeman, Journal cf. http://terredecompassion.com/2012/07/17/livre-du-mois-le-journal-dalexandre-schmemann/
[3] « En un sens, voyez-vous, la peur est tout de même la fille de Dieu, rachetée la nuit du vendredi saint. Elle n’est pas belle à voir, non, tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par tous. Et cependant, ne vous y trompez pas. Elle est au chevet de chaque agonie, elle intercède pour l’homme. » Citation d’un passage de La Joie (1929), intitulé La Sainte agonie du Christ
[4] « Quand il faudra fermer le livre / Ce sera sans regretter rien / J’ai vu tant de gens si mal vivre / Et tant de gens mourir si bien. » Citation du Crève-cœur (1941).

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3 Commentaires

  1. Paul Anel

    L'actualité nous a donné hier un magnifique exemple de ce sens féminin de l'exception contre l'imposition unilatérale d'une règle. Lors d'une conférence de presse donnée à Londres, au cours de laquelle John Kerry s'est efforcé de convaincre son auditoire de la nécessité d'une frappe militaire en Syrie, une journaliste pose cette question: "Y a-t-il quelque chose que le président Assad pourrait faire et qui permettrait d'éviter cette frappe américaine?" John Kerry répond sur un ton amusé et incrédule: "Bien sûr! Il pourrait dès demain nous remettre tout son arsenal chimique…" Et il ajoute: "Mais cela n'est pas possible, donc, etc. etc." Qu'à cela ne tienne, dans les heures qui suivent, sa boutade "rhétorique" est relevée par les russes qui voient en elle une sérieuse proposition diplomatique, aussitôt soutenue non seulement par les Nations-Unies, la Chine, l'Iran, l'Angleterre, la France… mais aussi par la Syrie elle-même. La question posée par la journaliste était une vraie question, qui interrogeait le caractère unique de cette situation au lieu de penser en termes de règle (usage d'armes chimiques = frappe militaire). Il se pourrait bien que cette question ait sauvé le monde d'une grande catastrophe. Je ne sais qui est cette journaliste, mais je la propose volontiers pour le Prix Nobel de la Paix! Pour regarder la video de cet échange historique: http://www.youtube.com/watch?v=ArAWHxTVcC4

    1. Arnaud Guillaume

      Dommage que cela ne soit pas la France, d'habitude plus modérée lorsqu'il s'agit de partir en guerre au Moyen Orient, qui n'ait saisie la balle au bond et faite au monde la proposition de la diplomatie russe! Vladimir Poutine et Seguei Lavrov pourraient eux aussi être salués par la communauté internationale comme de vrais promoteurs de la paix, se démenant par tous les moyens pour éviter un nouvel embrasement de la région.