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Isabel Rodelet   11 septembre 2013
Temps de lecture 5 mn

Le 8 septembre le journaliste Domenico Quirico a été libéré après cinq mois de captivité aux mains de la brigade d'Abou Omar en Syrie. Son récit publié dans Le Monde est à recueillir comme une lumière d’une rare intensité dans la nuit qui recouvre la Syrie.


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Dans les réactions des lecteurs, on peut lire plusieurs belles remarques, engagées pour certaines : "Je viens de relire ce texte bouleversant. J'ai lu il y a longtemps mais les mots et les larmes sont toujours présents. C'était le témoignage pris sur le vif de ceux qui racontaient ce qu'ils avaient subi dans les camps de concentration. C'était les mêmes délires de brutes avec foi et loi, conviction et certitudes qui exerçaient leur pouvoir absolu sur de futurs cadavres. Non je ne veux pas aider ces soit disant libérateurs". Un autre encore : "Un texte extraordinaire de culture et de finesse, d'humanité. Une leçon. Mais aussi un avertissement : devons-nous vraiment aller là-bas?"

Voici quelques extraits du témoignage de Domenico Quirico, qui se veulent surtout être une invitation à le lire dans son intégralité.

"Le créateur et chef du groupe de nos ravisseurs était un soi-disant émir qui se fait appeler Abou Omar, vraisemblablement un surnom. Il a formé sa brigade en recrutant des gens du coin, plus bandits qu'islamistes ou révolutionnaires. Cet Abou Omar couvre ses trafics et activités illicites d'un vernis d'islamisme et collabore avec le groupe qui nous a récupérés ensuite, Al-Farouq. Cette faction très connue de la révolution syrienne fait partie du Conseil national syrien et ses représentants rencontrent les gouvernements européens. (…) L'Occident leur fait confiance, mais j'ai appris à mes dépens qu'il s'agit aussi d'un groupe assez emblématique d'un phénomène nouveau et préoccupant pour la révolution : l'émergence de bandes de malfrats, comme en Somalie, qui profitent du vernis islamique et du contexte révolutionnaire pour s'emparer de pans entiers du territoire, rançonner la population, enlever des gens et se remplir les poches.

(…) durant une semaine, nous avons été confiés à une brigade djihadiste de Jabhat Al-Nosra. C'est le seul moment où nous avons été traités comme des êtres humains, et même avec une certaine sympathie : par exemple, ils nous ont nourris de ce qu'ils mangeaient eux-mêmes. Les combattants du Jabhat Al-Nosra mènent une vie très simple. Ce sont des guerriers radicaux, des islamistes fanatiques qui ont pour ambition de faire de la Syrie un Etat islamique et de transformer tout le Moyen-Orient, mais en face de leurs ennemis – parce que nous, chrétiens, occidentaux, nous sommes leurs ennemis –, ils ont le sens de l'honneur et du respect. Al-Nosra a beau être inscrite sur la liste des organisations terroristes dressée par les Américains, c'est le seul groupe qui nous ait respectés. Mais nous sommes revenus aux mains d'Abou Omar.

(…)

Nous sommes descendus vers Homs depuis le haut-plateau. Je me souviens avoir pensé que j'étais en train de rêver, tant la scène était irréelle. Nous avancions de nuit vers cette grande ville, là où la révolution a débuté. Une partie de la cité était déserte, déjà détruite par les bombardements. L'autre était encore habitée, en proie à d'incessants combats. Par un effet d'optique aussi étrange qu'incroyable, l'immense étendue de maisons blanches se reflétait dans le ciel : une partie de la ville, celle en ruines, avait l'immobilité et le silence d'un cimetière, quand l'autre n'était que lumières, rafales, fusées et bruits.

(…)

Pendant l'exode de Qoussair, après le premier jour de marche, Abou Omar m'a fait venir, alors qu'il était assis comme un pacha sous un arbre, entouré de sa petite cour de guerriers. Il voulait que je m'assoie à ses côtés, dans l'intention de faire croire qu'il était notre ami, histoire de tromper un peu les gens qui l'entouraient et qui se demandaient qui pouvaient bien être ces deux occidentaux en haillons et piteux état après deux mois de captivité. Je lui ai demandé son téléphone pour appeler la maison, lui disant que ma famille me croyait sans doute mort et qu'il était en train de détruire ma vie et ma famille. Il riait. Et il me montrait son téléphone en m'expliquant qu'il n'y avait pas de réseau, qu'on ne pouvait pas appeler. C'était faux. A ce moment-là, un soldat de l'ASL, blessé aux jambes, a sorti un téléphone de la poche de son pantalon et me l'a tendu. C'est le seul geste de pitié que j'aie reçu en 152 jours. Personne n'a manifesté envers moi ce que nous appelons communément pitié, miséricorde, compassion. Même les enfants et les vieux ont essayé de nous faire du mal. Je le dis peut-être en termes un peu trop éthiques mais en Syrie, j'ai vraiment rencontré le pays du Mal. Je n'ai pas réussi à appeler la maison plus de vingt secondes, et après le cri désespéré que j'ai entendu à l'autre bout du fil, on a été coupés.

(…)

Il y a des années, je m'étais entretenu avec Georges Malbrunot, journaliste du Figaro qui a été sans doute l'un des otages les plus célèbres pendant la seconde guerre du Golfe. Je crois qu'il est resté prisonnier environ quatre mois. Il racontait le dépouillement de tout ce qui fait une personne, comme les chaussures, les vêtements…

Moi, je suis resté cinq mois sans chaussures, pieds nus. Pendant cinq mois, ma vie n'a été rythmée que par le lever et le coucher du soleil. Et l'impossibilité d'accomplir toutes les choses dont la vie est faite : marcher, bouger, rencontrer des gens, écrire, lire, regarder le paysage, rêver de faire des choses que parfois ensuite on ne fait pas. Moi, pendant cinq mois, j'ai perdu tout ce qui faisait mon mode de vie, j'ai végété, au sens propre.

Pendant cinq mois, ma vie m'a été dérobée, remplacée par quelque chose d'artificiel, qui consistait pour moi à être un objet et à lutter contre le temps. J'ai découvert le caractère extraordinaire de choses qui semblent aussi anodines qu'un verre d'eau. Ou la contemplation du soleil, parce que nos fenestrons étaient minuscules et que, bien souvent, nous restions dans l'obscurité complète. Marcher, parler avec quelqu'un qui ne soit pas toujours mon compagnon de mésaventure. Et heureusement qu'il était là, sinon je serais devenu fou.

(…)

Ils (nos geôliers) appartenaient à un groupe qui se prétend islamiste mais qui, en réalité, est composé de jeunes déséquilibrés qui sont entrés dans la révolution parce que, désormais, la révolution, c'est ces groupes à mi-chemin entre banditisme et fanatisme. Ils suivent celui qui leur promet un avenir, qui leur donne des armes, de la force, de l'argent pour acheter leurs téléphones, leurs ordinateurs, leurs vêtements.

(…)

Par deux fois, ils m'ont fait croire qu'ils allaient m'exécuter. Nous étions près de Qoussair. L'un d'eux s'est approché de moi avec son pistolet, m'a montré que l'arme était chargée puis, mettant ma tête contre le mur, il a approché le canon de ma tempe. Interminables instants pendant lesquels tu as honte… je me souviens du simulacre d'exécution de Dostoïevski… il te monte une telle colère parce que tu as peur… tu sens respirer l'homme à côté de toi, son plaisir palpable de tenir la vie d'un autre entre ses mains, de ressentir ta peur, et c'est contre ta peur qu'alors tu enrages. C'est un peu comme lorsque les enfants, qui sont souvent si cruels, arrachent la queue des lézards ou les pattes des fourmis. La même férocité.

(…)

Pour se moquer de nous, nos geôliers nous lançaient de temps en temps "dans deux ou trois jours, peut-être une semaine, vous serez libres, de retour en Italie" pour se délecter ensuite de notre désespoir… lorsqu'ils ajoutaient "Inch'Allah", leur façon à eux de mentir sans en avoir l'impression, "Inch'Allah", "si Dieu le veut"… (…) A la fin, dimanche, j'ai senti que cette fois, c'était la bonne.

(…) nous avons été libérés. Cette fois, aucun "Inch'Allah" qui vaille. Ils nous ont fait descendre des voitures de l'autre côté de la frontière, nous intimant de marcher. J'avoue avoir pensé qu'ils allaient nous tirer dans le dos, il faisait sombre, c'était la nuit, dimanche avant l'aube. J'ai songé que si j'entendais le bruit du chargeur, je me jetterais au sol. J'étais sûr qu'il m'auraient tué, nous avions vu leurs visages, nous connaissions leurs noms. Mais personne n'a chargé de kalachnikov. Et j'ai entendu des voix italiennes. Inch'Allah, cette fois, c'était bien la bonne.

(…)

Cette expérience est remplie de Dieu. Pierre Piccinin [le compagnon de captivité de Domenico Quirico] est croyant. Je le suis aussi. Ma foi est très simple, c'est celle de mes prières d'enfant, des prêtres que je croisais alors, pédalant vers leurs petites paroisses chaussés comme des ouvriers, leur sacoche attachée à leur vélo. Ils allaient porter l'extrême onction, bénir les maisons, avec la foi de Bernanos, simple mais profonde. Ma foi, c'est de me donner, je ne crois pas que Dieu soit un supermarché, où on va demander à peu de frais la grâce, le pardon, un service. Avoir la foi m'a aidé à résister.

Notre histoire, c'est celle de deux chrétiens dans le monde de Mahomet et de la comparaison entre deux fois différentes : la mienne, simple, faite de don de soi et d'amour, et la leur, qui est faite de rituels. J'avais aussi avec moi un de mes carnets où j'écrivais chaque jour ce qui s'était passé. Je l'avais presque fini, il ne restait que deux pages. Le dernier jour, ils me l'ont pris. Il m'a surtout servi à tenir le compte des mois, des jours, parce que si on perd le sens du temps, on sombre dans un puits d'où on ne ressort pas."

Lire le témoignage dans son intégralité : http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/09/10/j-ai-rencontre-le-pays-du-mal_3473937_3208.html

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3 Commentaires

  1. Pierre

    C'est vrai qu'il faut lire tout le témoignage. Quelle lutte de cet homme pour garder l'essentiel au coeur de cette horreur. Ce journaliste représente si bien le peuple italien: une foi chevillée au corps, simple et profonde, plus opérante que problématiscite. Merci pour ce link 

  2. Paul Anel

    Un très beau témoignage, mais qui ravive en moi la douleur de l'enlèvement de mon ami Michel Kayyal, avec qui j'ai étudié à Rome pendant trois ans. Arménien catholique, le Père Michel Kayyal et un autre prêtre (le père Maher Mahfouz, grec catholique) ont été enlevés le 9 février dernier par un groupe de rebelles, alors qu'ils se rendaient à Alep (cf. article sur Zenit). Quelques semaines plus tard, sa mère a reçu un coup de fil d'une demie-seconde dans lequel Michel lui demandait de prier pour lui. Un message des rebelles est également parvenu à la famille, demandant une rançon de 250.000 $, puis plus rien. Silence depuis février. Merci de prier pour lui.

  3. Arnaud Guillaume

    Il faut aller sur le site du Monde qui a le mérite de publier l'article dans son intégralité. Curieusement l'édition papier ne fait plus mention de la conclusion sur la foi du journaliste.