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Réussir en France, c’est encore possible !

de Raphaël Gaudriot  

Monsieur John Persenda est le fondateur et le PDG du Groupe Sphere, leader européen des emballages ménagers – avec la marque Alfapac – avec 60% du marché français et 25% du marché européen. Groupe familial, indépendant et… français ! Entre autres récompenses, il vient de recevoir la distinction du Chaptal de l'industrie, à la suite de François Michelin, Serge Dassault, Thierry Peugeot etc… 87% des Français pensent que la France va sur sa fin, il fait partie des 13% qui gardent l'espoir.

Monsieur John Persenda qui êtes-vous ?
Je suis quelqu'un qui aurait voulu être chef d’orchestre. Je me suis retrouvé au commissariat à l’énergie atomique comme premier emploi pour travailler sur le détonateur de la bombe.

J’ai fait ensuite une dizaine d’années dans le groupe Shell. Puis, je me suis jeté à l’eau pour créer ma propre entreprise avec trois autres personnes et 15 000 euros. Aujourd’hui nous avons deux axes : emballages ménagers dont nous avons 25% du marché européen avec treize usines en Europe dont six en France qui font 70% de la production européenne. Et depuis en 2006, nous avons décidé que l’avenir serait l’environnement. Nous avons racheté Biotec (GmbH) et sommes devenus un des premiers producteurs de matière première biodégradable pour fabriquer aussi bien des produits rigides type capsules de café Nespresso, que les sacs plastiques pour envelopper les produits que vous trouvez dans les supermarchés, en produits biodégradables. Aujourd’hui, nous sommes une société familiale, qui n'est pas cotée en bourse. L’encadrement possède environ 12% du capital. Nous faisons près de 400 millions d’euros de chiffre d'affaires et nous continuons à croître, principalement sur le côté environnemental. Lorsque j’ai racheté Biotec en 2006, on a failli me mettre une camisole de force en disant : « Il est complètement fou, qu’est-ce qu’il veut faire avec des produits biodégradables ? ». Et trois mois après, deux députés, Delatte et Defour, décident de passer un amendement d'une loi disant que tous les emballages seront biodégradables.  

Quelle est la situation actuelle en France ?
La situation économique actuelle en France est dramatique, dans la mesure où l’on ne diminue pas nos dépenses, et que des pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Angleterre, sont en train de sortir de là, alors que nous, nous stagnons. Le problème que nous avons en France, c’est que nous vivons sur la consommation interne alors que l’Allemagne exporte trois fois plus que la France. Notre fiscalité écrase la consommation, car ce qui va à l’Etat ne va pas à la consommation. Je suis sorti d’une réunion de l’Institut de plasturgie d’Alençon dans lequel plus du quart des diplômés sont partis à l’étranger. C’est triste de voir que nos meilleurs éléments s’en vont.

La raison qui nous a permis de rester en France est d’avoir innové avec toute une gamme de produits biodégradables. Nous avons la possibilité de nous battre car nous sommes une société familiale française dans laquelle nous avons l’intention de rester. Aujourd’hui tellement de sociétés sont vendues à des Fonds pour qui la priorité est de rentabiliser et de revendre dans 5 ans. L’avenir de la société est donc déjà mort à sa naissance. L’avantage d’une société familiale est de voir à long terme. Je pose comme principe que je dois avoir un programme qui me permette de me développer, c'est-à-dire que j’amortis au maximum pour avoir un maximum de réserves de manière à pouvoir investir en permanence. L’épine dorsale de l’économie de la France ce sont les sociétés familiales, les moyennes entreprises entre 100 millions et 3 milliards, comme Roquette. Ce sont des sociétés qui ne quitteront pas la France, qui ne couperont pas 2/3 du personnel de manière à rentabiliser plus et à revendre la société. Il faut une vue à long terme.

On peut donc rester en France aujourd’hui à condition de ne pas être un concurrent des Chinois mais quelqu'un que les Chinois, les Américains, les Sud-Américains, ne peuvent pas atteindre, grâce à notre technologie avancée qui est différente. Nous avons de gros mastodontes comme Airbus. Malheureusement nous avons vendu la technologie aux Chinois. Nous avons en TGV, dans le nucléaire, une avance technologique sur pas mal de pays. Nous avons un grand nombre de moyennes entreprises qui sont vraiment à l’avant-garde de tout.

Quelle est votre part du chiffre d'affaire en France ? En Europe ?
Nous n’avons aucune société de production en dehors de l’UE. Nous avons même fait de la relocalisation. Notre chiffre d'affaires est environ 1/3 en France, 2/3 en dehors mais entièrement européen. Mais la production est à 70% française. Et nous sommes passés de 0 à 400 millions de chiffre d'affaires en 35 ans. Les cadres sont actionnaires. Nous les avons pris au berceau, ils ont maintenant vingt-sept ans de société.

Pourquoi est-ce si important de défendre le « made in France » aujourd’hui ? Pourquoi, comment relocaliser en France ?
Un de mes confrères a fermé son usine allemande et est parti à Shanghai. A l’heure actuelle il me dit : « Je ne tiens plus le coup, je ferme, je vais au Vietnam ». Et au Vietnam son problème est qu'il n’a pas de main d’œuvre spécialisée, c’est le désastre. Mais il a fermé la Chine parce qu’elle est trop chère.

Moi dans une de mes usines en Normandie je produis 30.000 tonnes avec 120 personnes. Eux ils produisent 15.000 tonnes avec 650 personnes.

Nous avons deux facteurs très avantageux en France : l’électricité nucléaire qui est très bon marché, et l’amortissement dégressif : vous pouvez amortir théoriquement en trois ans. Les fonds, même français, amortissent en quinze ans, pour un maximum de dividendes.

Mais si je produisais des tee-shirts, je ne serais pas en France ! Il faut un produit innovant, qui a une technologie avancée, sinon c’est impossible.

On ne fait pas du « made in France » pour se faire plaisir. On le fait à condition qu’il y ait quelque chose de meilleur que ce qui peut être fait à l’étranger. Nous sommes un pays qui a un passé extraordinaire au point de vue industrie, recherche. L’Institut Pasteur est français ! Total, EADS, c’est français ! Ce que nous achetons dans notre pays permet, si c’est français, de faire vivre ceux qui y travaillent. J’ai dit ça à mes clients comme Carrefour par exemple, qui n’a pas hésité à changer : aujourd’hui un certain nombre de produits « Carrefour » sont « origine France garantie ».

Nous ne pouvons pas acheter comme l’ont fait très souvent les Anglais au meilleur prix pour aider l’économie car cela marche pour un pays non industriel et un pays sans industrie est un pays mort. Il est essentiel d’avoir une industrie locale, française, européenne, à une seule et unique condition, c’est d’avoir des produits qui tiennent la route. Dans le groupe Sphere, il y a de l’innovation en permanence. Nous avons un pôle bioplastique qui est le premier dans le monde avec 200 brevets. Cela nous permet de nous protéger contre l’invasion asiatique ou américaine et de sortir des produits en avance sur tout le monde.

Le gros problème en France c’est le manque de confiance en nous-mêmes.

En Angleterre, quand vous employez quelqu'un, you hire somebody, vous louez. Songez à la connotation que cela peut avoir. Dans le système anglo-saxon, vous licenciez quelqu'un après trente ans et vous lui donnez un mois de salaire. En France, notre atout, c’est la manière dont les gens sont liés à l’entreprise dans laquelle ils travaillent ; ils se battent pour l’entreprise à tous les niveaux. Les ouvriers de nos usines rentrent de vacances et vont voir leur chef de production en disant : « Regardez ce que nous avons vu en Roumanie, au Maroc, est-ce qu’on ne pourrait pas faire ça ? ».

En 1940, on aurait pu se dire : on arrête tout, on a perdu. Mais nous avons décidé d’aller plus loin. Et je crois que la France est un pays qui s’en sortira. Nous avons une trame d’entreprises de très haut niveau et de taille moyenne qui sont prêtes à se battre et à rester.

C’est là où les sociétés familiales sont importantes car elles voient à long terme. Chez Roquette ou Auchan, le conseil d’administration ne peut pas compter plus d’une personne de la famille. Elles ont l’intelligence d’ouvrir sur l’extérieur.

La France de demain, ce ne sont pas les cinq années qui viennent mais les cinquante années qui viennent. Nous n’avons pas de pétrole mais nous avons des idées.

Comment produire en France avec la contrainte du coût du travail le plus élevé d’Europe ?
Il faut impérativement avoir des produits où le besoin de main d’œuvre est relativement faible. En France, on vous promet que les heures supplémentaires ne seront pas soumises à l’impôt, et ensuite on les taxe…

Je regardais le bilan de mon confrère parti en Chine. Il a pour 30 millions d’euros de salaires par an, j’en ai pour 60. Il est en perte, je suis en profit. Pourquoi ? Parce que j’ai des produits meilleurs, des marges supérieures, la possibilité de vendre à un meilleur prix avec des technologies supérieures.

Je produis des sacs à base de canne à sucre. Un kilo de sacs plastiques fossiles dégage deux kilos de CO2 dans sa vie. Les sacs à base de canne à sucre absorbent deux kilos.

Mes sacs à base de pomme de terre se dégradent en six mois et disparaissent dans la nature. Donc je peux faire des films agricoles qui vont être répandus en terre et disparaître d’eux-mêmes. Si pour mon produit la matière première est faible et la main d’œuvre est élevée, il ne faut pas produire en France. Et puis les coûts salariaux augmentent d’année en année. En Chine le coût salarial a augmenté de 300% en dix ans. La main d’œuvre à bas prix n’est pas quelque chose sur lequel on peut compter éternellement.

Il faut avoir de la main d’œuvre qualifiée et qui coûte cher. Les Allemands gagnent plus que nous, à travail égal, de l’ouvrier au cadre supérieur. La seule différence est que s'ils ont autant d’impôts, ils ont moins de charges.

Il n'y a pas besoin d’être nécessairement dans le luxe pour vendre des produits fabriqués en France. Je dirais que vous réussirez aujourd’hui si vous proposez des produits qui touchent l’environnement ou le luxe.

Nous avons une énergie bon marché et surtout une énergie propre. L’Allemagne qui a décidé de sortir du nucléaire a rouvert des usines de charbon qui font des milliers de km². Près de Cologne, on voit quatre-vingt kilomètres de mines à ciel ouvert, hautement polluant + CO2…

Si vous faites le « cycle de vie » d’un produit fabriqué en France par l’énergie nucléaire et le même produit fabriqué en Allemagne, en Allemagne c’est un produit polluant, en France c’est un produit propre. Les écolos anglais sont en train de prôner impérativement le nucléaire, alors que les Verts allemands sont contre !

En France si nous n’avions pas le nucléaire, nous serions dans un état de pauvreté épouvantable. Il représente 80% de l’électricité en France.

Que pensez-vous de Montebourg ?

Dans notre gouvernement il n’y en a qu’un qui essaie de comprendre vraiment ce qui se passe en France c’est Montebourg. Il dit qu’il est impératif que nous maintenions une industrie à tout prix, face à des Verts qui disent qu’il faut arrêter le nucléaire. Il est pour le nucléaire. Il est pour essayer de sauver le maximum d’entreprises en France. C’est quelqu'un qui se bat et qui est extrêmement intelligent.

Vous n’avez pas eu peur de prendre des risques !
Moi je n’ai peur de rien ! Je n’ai qu’une seule fois à vivre ! Et j’ai eu beaucoup de chance. Ne pas avoir peur est quelque chose d’intime que vous avez en vous. Il faut avoir confiance en soi et surtout une vue à long terme. Ensuite, il ne faut pas s’arrêter sur un échec. Les échecs vous permettent de mûrir. Et c’est à chacun de créer sa force et ne pas dire que c’est de la faute des autres si on n’y arrive pas.

Quelles sont les pistes pour l’avenir en France. Pourquoi peut-on espérer ?
On peut rester en France si on a des idées et si on est prêt à se battre. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas aller faire un tour à l’étranger voir ce qui s’y passe. Aujourd’hui dans tout ce qui est informatique, énergies nouvelles et autres, il y a un potentiel extraordinaire en France.

J’aurais pu vendre ma société dix fois, mais qu’est-ce que j’aurais fait de l’argent ? Passer de quatre personnes à mille trois cents personnes, sans compter les sociétés annexes qui vivent sur nous et qui emploient environ quatre mille personnes – cela fait plus de dix mille personnes qui vivent de ce que nous avons créé avec mes collaborateurs – : c’est quelque chose qui vaut la peine d’être vécu !

Vous n’aurez qu’une seule fois à vivre, à part celle de l’au-delà, mais c’est autre chose. Alors essayez de créer quelque chose. Car c’est en créant et en bâtissant que vous aurez la joie de vivre. Et vous n’êtes pas obligé de devenir chef d’entreprise. Nos cadres sont très heureux.

Il est très important que vous vous réalisiez et il n’y a rien de plus beau que d’être entrepreneur, ou avoir cette mentalité d’entrepreneur en travaillant en entreprise. Même quand j’ai travaillé à la chaîne j’avais l’impression que la chaîne était ma boîte.

63% des jeunes diplômés français veulent être fonctionnaires. Ça fait peur ! Et comme il y en a 25% qui quittent la France, il ne reste plus rien. C’est une mentalité à changer, qui est un peu désuète.
Ce n’est pas parce que nous passons par une crise depuis quelques années – crise économique, politique -, qu’il ne faut rien faire. Regardez où vous serez dans dix ans !

Que diriez-vous à un jeune aujourd’hui dans ce monde en crise à propos de votre entreprise ?
On ne peut pas avoir l’entreprise du passé : « Je l’ai créée donc elle est à moi ». Il faut savoir partager. Il faut que ça soit une entreprise de toute la société. Ce n’est certainement pas une coopérative. Le Pape François disait « J’écoute ce que vous avez à dire mais c’est moi qui prend la décision ». En entreprise c’est la même chose. C’est une entreprise, il y a quelqu’un qui écoute et qui décide. S’il est nul, ça se casse la figure, et s’il est bon, ça continue.

Mais il y a aujourd’hui une participation. Mes cadres sont actionnaires, et l’ouvrier à la base a une participation au bénéfice. Et la loi Sarkozy est encore plus forte puisqu’elle oblige à partager si vos bénéfices sont supérieurs à l’année précédente.

Interview réalisée lors du dîner culturel Points-Cœur du 17 octobre 2013

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3 Commentaires

  1. David Bailly

    Merci pour ce regard positif sur la possibilité d'entreprendre en France. C'est bon pour le moral !

    Ayons cette mentalité d'entrepreneur, chacun où nous sommes !

     

  2. cj

    Oui, bien d'accord ! Mon mari a vécu tout cela ; 20 ans dans l'emballage (Directeur Tehnique et Général), 8 ans chef d'entreprise, liquidation en 2012 (je ne pense pas qu'il ait été nul !), puis réponse négative à toute offre d'emploi. Que fait-on ?