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L’Ukraine commémore les 80 ans du « Holodomor » de 1932-1933

de Mychajlo et Ivanka Dymyd   

Le 23 novembre l’Ukraine, commémorait les 80 ans du Holodomor, l’extermination par la faim qui a fait entre 3 et 6 millions de morts. Cette page tragique de l’histoire est devenue un motif de réflexion et de questionnement : comment et pourquoi le Seigneur permet-Il de telles tragédies ? Il n’est pas simple de parler du Holodomor ukrainien. Chaque événement doit être mis dans son contexte et cela est en l’occurrence difficile, tant les faits ont été altérés, déformés par la propagande. Mais les voix des millions de victimes crient à travers les milliers de dossiers documentés, qui ne sont devenus du domaine public que depuis quelques années.

L’Ukraine est un état indépendant seulement depuis 21 ans. Pour beaucoup cela peut sembler étrange : cette longue et incertaine arrivée à son indépendance, son sentiment atrophié d’auto-respect, sa capacité à perdre les conquêtes de la Révolution orange, cet État qui manque de main-d’œuvre de qualité mais ne peut assumer une politique qui aiderait des millions de citoyens à rester à la maison et non à rechercher le pain à l’étranger, et encore beaucoup d’autres situations absurdes. Tout cela témoigne que l’Ukraine manque d’une société publique responsable.

De telles sociétés se forment non en quelques années, mais durant des décennies. Notre société a été victime d’une catastrophe, dont les conséquences – comme des plaies sanglantes –, ne lui permettent pas d’aller de l’avant, mais seulement d’essayer de reprendre connaissance. Avec le recul que nous avons aujourd’hui, nous pouvons dire qu’en 1932-1933 des millions de gens innocents sont décédés d’une mort organisée. Comme les documents l’attestent, les principales personnes responsables de cette hécatombe sont Joseph Staline, Lazare Kaganovytch, Pavel Postichev et Viatcheslav Molotov [1].

Les gens ne voulaient pas aller dans les kolkhozes, céder leurs terres et leur bétail, travailler toute la journée pour une poignée de grains. C’est de là que date la résolution du gouvernement que tout le grain leur soit confisqué, même celui qui avait été préparé pour l’ensemencement printanier de la terre.

Les gens qui ont survécu au Holodomor sont aujourd’hui âgés de 80-90 ans. En ce temps-là, ils étaient enfants. On raconte, qu’au début, au village, on a mangé tous les chiens, après on a mangé les moineaux, les mauvaises herbes, l’écorce des arbres. Une fois des enfants de 6-7 ans sont allés dans les champs pour chercher de la vieille pomme de terre gelée. On les a attrapés et frappés avec des fouets sous les yeux de leurs parents, qui se cachaient et n’osaient pas défendre leurs enfants.

Oxana Packlowska décrit cette situation : « La Russie communiste a tué l’Ukraine en transformant la personne humaine en être végétatif, en la réduisant à l’état d’existence animale, dans l’impossibilité de résister, de s’opposer, de faire un choix moral. Dans le roman de Vassili Grossman Vsio tetchiot [Tout passe][2] est décrit comment les villages ukrainiens étaient couverts par le hurlement des gens, qui ne pouvaient plus marcher, qui étaient seulement capables de se traîner par terre pour atteindre le chemin de fer, où, peut-être, une main charitable leur jetterait un morceau de pain par la fenêtre. Et alors les fenêtres des trains qui faisaient le trajet Odessa-Kyij ont commencé à être bouchées avec des planches[3]. »

La terre fertile d’Ukraine, « le grenier à blé de l’Europe », s’est transformée en « tombeau hors mesure, qui accueillait les vivants et les morts ». Des villages entiers ont disparu, ont péri et ont été effacés de la mémoire des familles. Ont été détruits le sentiment de la Maison, de la Famille, le sens et la culture du travail. « À la place des sentiments humains, la Peur s’est emparée de la société – une Peur totale et humiliante. La Peur d’être soi-même. De parler sa langue. De commémorer ses morts. […] Cela a mené à l’abîme de la NON-présence, du NON-travail, de la NON-morale. De là sont nées, chez les uns, l’avidité et, chez les autres, l’acceptation d’une vie où ils meurent à moitié de faim. D’une vie de pénuries continuelles. Tant qu’on les laisse tranquilles. Tant qu’on ne les fait pas souffrir. Quelle liberté ? Quelle démocratie ? « NOUS ALLONS SOUFFRIR ». Ayant survécu au Holodomor, on peut tout souffrir au monde. De là provient aussi le renoncement à sa propre culture. C’est resté dans les gènes : pour l’appartenance à cette culture – on tue. La PEUR […] – cet héritage humiliant – se transmet de génération en génération. Elle érode la langue dans le peuple. La dignité. La mémoire. Elle érode l’être humain dans le peuple. Il est alors facile de gouverner une telle société. Et justement, cette société n’est apte à se pourvoir que d’un seul pouvoir : celui des voleurs. Des cyniques. Et des criminels non dissimulés. Durant le Holodomor n’a pas seulement été détruit un siècle de ressources démographiques et économiques du pays. Mais c’est aussi tout l’univers rural ukrainien dans sa longévité culturelle, linguistique et philosophique qui a été exterminé. Et, ce qui est plus important, l’esprit millénaire de la relation ukrainienne avec la terre[4]. »

 En comparant les génocides juif et ukrainien Oxana Pachlowska écrit :
« Ces deux catastrophes nationales sont clairement distinctes, et proviennent de deux perspectives différentes. La tragédie de l’Holocauste est devenue énergie consolidante pour l’auto conscientisation du peuple juif, pour le renforcement de son identité, pour une nouvelle compréhension de sa place et de son rôle dans le monde. L’Holocauste est aussi devenu une grandiose secousse morale pour tout le monde – en premier lieu pour l’Europe, qui – à travers la création du concept de génocide dans le temps d’après guerre – s’est posée la question de sa propre responsabilité collective pour ce crime. POUR LA PREMIERE FOIS, le crime contre un peuple a été interprété comme crime contre toute l’humanité. Justement cette idée est devenue la base du NOUVEL ESPRIT tant pour [le peuple et] la personne que pour la science historique du XXème siècle. En effet, le problème n’est pas seulement Hitler et le nazisme, qui est devenu le type même de l’inhumanité extrême. Ont concouru à cette transformation de l’Homme en Bête tous ceux qui fermaient les yeux sur ce qui se déroulait, qui favorisaient ce crime par le consensus, la coopération et le silence. L’humanité a été obligée de reconnaître : la tragédie d’un peuple ne doit pas se réduire aux limites de l’histoire de ce peuple, – seule la mémoire collective sur cette tragédie peut devenir garantie de sa non réitération dans le futur.[5] Bien sûr, la conscience de l’Holocauste est devenue un signe que l’Europe d’après-guerre était parvenue à une maturité démocratique. Mais la conscience de l’Holocauste est devenue possible grâce aussi à la communauté juive, qui a su organiser et structurer sa protestation, son autodéfense, et enfin son EXIGENCE d’EXPIATION. C’est ce qui arrive quand un peuple vit sa propre dignité. Alors le drame de ce peuple devient la norme morale pour la conscience de tout le genre humain.»

Il est difficile de dire quand le peuple ukrainien embrassera cette position morale, mais comme chaque personne humaine, chaque peuple est appelé à la liberté de Dieu : viendra donc le jour où ce peuple retrouvera la volonté de vie et de liberté que Dieu lui a données et où il surmontera le syndrome post-génocidaire, en retrouvant son identité, c’est-à-dire en redevenant lui-même. Le 31 octobre 1944, un jour avant sa mort, le métropolite Andreï Cheptytsky prophétisait : « L’Ukraine se libérera de sa chute et deviendra un état puissant, uni, majestueux, qui égalera les autres états hautement développés. La paix, le bien-être, le bonheur, une grande culture, l’amour et l’entente réciproques prédomineront en elle[6]

 


[1] Голодомор 1932-1933 рр. Спеціальний розділ офіційного сайту Державного комітету архівів України, http://www.archives.gov.ua/Sections/Famine/Citates.php. Переглянутий 12 липня 2007. [Holodomor de 1932-1933. Chapitre spécial du site officiel du Comite d’Etat des Archives d’Ukraine http://www.archives.gov.ua/Sections/Famine/Citates.php.
[2] V. Grossman, Tout passe. Paris 2001.
[3] O. Pachlowska, James Mace And His Mission, „The Day Weekly Digest”, Kyiv, Ukraine, Tuesday, February 20, 2007. LINK: http://www.day.kiev.ua/177534/.
[4] S. GradenIgo La famine-génocide de 1932-1933 dans un rapport du Consul d’Italie de Kharkiv (31 mai 1933), “Archivo storico del Ministero degli Affari Esteri” (Roma-Italia). Serie Affari Politici Russia 8 (1933), f. 7. R. Consolato d’Italia Kharkov – URSS. N. 474/106 Kharkov, 31 mai 1933 in «Lettres de Kharkov». Documents, Cahiers du Monde russe et soviétique Vol. XXX (1-2) 1989. = Site Internet d’Ukraine-Europe http://www.ukraine-europe.info/ua/dossiers. asp?1181031177.
[5] o. Pachlowska, James Mace And His Mission.
[6] о. Сайко. Митрополит Андрей Шептицький // Веб-сайт Української Греко-Католицької Церкви http://www.ugcc.org.ua/ukr/library/xx_st/a_sheptytskyj/. Переглянутий 12 липня 2007. [Oxana Saïko. Le métropolite Andreï Cheptytsky // Site Internet de l’Eglise Greco-Catholique Ukrainienne http://www.ugcc.org.ua/ukr/library/xx_st/a_sheptytskyj/

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