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Bertrand Cantat ou la chronique d’un grand malheur

de Vincent de Portzamparc

Dix ans après le drame de Vilnius où il s’est rendu coupable de la mort de Marie Trintignant, Bertrand Cantat, l’icône du rock français, sort d’un long silence dans une interview controversée accordée aux Inrockuptibles à l’occasion de la prochaine sortie du premier album « Horizons » de son nouveau groupe Détroit. Le retour à la vie publique du chanteur suscite un violente polémique, parmi les nombreux commentaires autour de cet événement deux types de réactions passionnelles s’affrontent : d’un côté le rejet de ceux qui y voient une provocation, la justice voulant que celui qui a condamné sa victime au silence soit lui-même contraint de se taire et de vivre dans l’anonymat, de l’autre le déni de ceux qui ne veulent voir dans cette icône un homme ordinaire, matériel, avec ses ombres et ses faiblesses.

Cependant, le retour sur les scènes et dans les bacs de Bertrand Cantat nous donne l’occasion d’humaniser notre regard et notre jugement. Dans les souvenirs de la maison des morts, Dostoïevski nous livre avec profondeur son expérience du bagne et de ses cinq ans de vie commune avec les repris de justice. L’auteur nous explique qu’en Russie, les condamnés sont regardés avant tout comme des malheureux. Leur crime est un grand malheur, il engendre une souffrance pour tous, partagée par tous. Lorsque les villageois croisent ces hommes chargés de chaînes, ce ne sont pas des injures ou des reproches qu’ils adressent aux malheureux, mais plutôt un regard compatissant. Cette croix du criminel, ils la portent aussi. Faire preuve de compassion envers Cantat peut paraître scandaleux et injuste pour notre siècle, aussi scandaleux que le christianisme sans doute. Cependant, cette attitude est peut-être la seule qui nous permet de soutenir le regard de cet homme, de l’affronter même s’il est, malgré lui, est le miroir de notre propre inconsistance.

Dans son interview, Bertrand Cantat se livre avec pudeur sur la terrible prise de conscience d’avoir commis l’irréparable, d’être responsable de la mort de l’être le plus cher à son cœur. Il revient également sur l’expérience du rejet d’un grand nombre de proches, sur l’injustice ressentie lorsqu’il a été accusé d’être responsable du suicide de Krisztina Rády, sa seconde épouse. Le respect, la décence, la pudeur avec lesquelles le chanteur se livre sans chercher à se justifier nous permet de mesurer la souffrance d’un homme qui, dix ans durant, a vécu les plus grands drames de sa vie dans la peau du coupable. Revenant sur son retour à la chanson, il nous livre simplement qu’au moment de quitter la maison d’arrêt de Muret, le directeur lui a donne ce beau conseil : « Faites ce que vous savez faire de mieux ».

Ce que Bertrand Cantat sait faire de mieux, c’est sans aucun doute écrire des chansons. On retrouve dans l’album « Horizons » le poète surnaturel auteur de « Le vent nous portera » ou « Bouquet de nerfs » mais aussi la voix rauque et torturée de l’interprète de « Des armes » ou de « Tostaky ». Sur un rythme à trois temps minimaliste, accompagné d’une simple guitare et d’une contrebasse, il nous offre le texte puissant de « Droit dans le Soleil ». On ne peut qu’y reconnaître le témoignage d’une expérience à la fois douloureuse et libérante, une expérience de miséricorde sans doute au milieu des injures, un éblouissement.  Le clip, aussi sobre que la chanson nous montre un Bertrand Cantat grave et sérieux, au regard chargé de douleur, loin de l’insouciante idole Bordelaise au visage poupin. Bertrand Cantat a changé, il a mûri et a su mettre cette maturité au service de sa poésie.

           

Droit dans le soleil

 

Tous les jours on retourne la scène 

Juste fauve au milieu de l’arène 


On ne renonce pas on essaye, 

de regarder droit dans le soleil

Et ton cœur au labo de lumière 

Quand l’amour revient à la poussière 


On ne se console pas on essaye 

de regarder droit dans le soleil

À la croisée des hommes sans sommeil 

L’enfer est mien autant que le ciel 


On t’avait dit que tout se paye 

Regarde bien droit dans le soleil

Tourne, tourne la terre 

Tout se dissout dans la lumière 


L'acier et les ombres qui marchent à tes côtés

Quand le parfum des nuits sans pareilles

Et l’éclat des corps qui s’émerveillent 

Ses lèvres avaient un goût de miel 

On regardait droit dans le soleil

Les serments se dispersent dans l’air

Et les mots qui retombent à l’envers


On ne sait plus comment ça s'épelle 

Regarder droit dans le soleil

Tourne, tourne la terre 

Tout se dissout dans la lumière 


L'acier, les ombres qui marchent à tes cotés

Assiégé par le chant des sirènes

Sentinelle au milieu de la plaine


Le tranchant de l’œil et des veines 

Pour regarder droit dans le soleil.

 

 

 

 

 

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18 Commentaires

  1. Francoise

     J'y arrive pas. La discrétion serait souhaitable, non?

    Je pense à la famille de Marie et à l'entourage!

    Chacun a droit au pardon mais revenir ainsi au devant de la scène peut raviver les blessures…

     

    1. LAURENT

      Cantat a effectué sa peine, il n'a pas été condamné à mort… c'est une histoire très malheureuse mais j'accepte de le soutenir, pour lui ses enfants sa famille…. mais sur ta tête planera toujours cette histoire…  nous devons occulter pour le laisser vivre dans la tourmente je pense : nous devons accepter la décision des juges sans le soumettre à une triple peine.

    2. Thomas Billot

      Discrétion souhaitable? En effet, à sa place je me serais caché dans une cabane au fond du jardin à enfiler des perles toute la journée mais je ne serais probablement pas remonté sur scène après avoir commis un tel acte. Il faut avoir un sacré courage et une certaine humilité pour faire face à toutes les attaques dont il savait très bien qu'elles arriveraient et qu'elles seraient violentes, le tout au service de son art. C'est sans doute la plus belle manière de se racheter: travailler pour la beauté! Merci Vincent pour ce bel article.

  2. Frédéric
    Frédéric

    Je crois que celui qui ne se sait pas capable de commettre l'irréparable et d'être à l'origine d'un grand malheur n'a que peu vécu – n'a que peu été tenté… 

    Sinon, le chanteur a confié à Sud-Ouest ce qui suit : "Nous avons pris la décision de faire des concerts pour défendre l'album sur scène. Parce qu'on ne peut pas faire autrement, on a envie de le partager, et c'est un processus qui reste naturel. J'ai été jugé, j'ai payé, je fais mon métier. Et certes, ce métier fait que l'on me voit. Je n'ai pas trouvé d'autre solution".  "Je pense au mal que ça peut faire aux personnes concernées au premier chef par mon histoire, et j'ai de la compassion. Les autres ne m'intéressent pas."

     

     

  3. Vincent de Portzamparc

    Je pense que pour comprendre son retour a la scene, on pourrais mettre les parole d'Edith Piaf dans la bouche de Cantat: "Si je ne chante plus,je meurs!" Dans le meme esprit la danseuse Pina Baush: "Dansons ou nous sommes perdus!" 

    1. Denis C.

      C'est une remaque très juste, ainsi que celle de Thomas. J'ajouterai ceci, qui vient d'un autre poète maudit, le maître par excellence, Baudelaire:

       "Vous pouvez vivre trois jours sans pain; – sans poésie, jamais; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent: ils ne se connaissent pas."

       

  4. MB Feildel

    Je suis gênée par le propos du chanteur dans Sud-Ouest rapportés par Frédéric : "Je pense au mal que ça peut faire aux personnes concernées au premier chef par mon histoire, et j'ai de la compassion. Les autres ne m'intéressent pas.".

    Les autres ne m'intéressent pas? Le principe de la justice dans nos pays est que justement un crime ne lèse pas seulement la victime et sa famille mais aussi l'ensemble de la société, c'est le sens de la compassion évoquée dans Dostoïevsky. Il ya le temps de la peine judiciaire certes mais aussi le temps pour la société pour oublier le scandale et celui-là est plus que difficile à mesurer… Je ne suis pas sûre que reprendre une vie publique en exprimant que les autres ne m'intéressent pas soit une démarche vraiment paisible. 

    1. Bil

      Effectivement, c'est difficile à entendre et B. Cantat n'est pas un ange. Cependant, on peut comprendre un tel mouvement d'humeur dans la folie du matracage médiatique et la furie des censeurs.

      Tous les jours on retourne la scène 

      Juste fauve au milieu de l’arène 


      On ne renonce pas on essaye, 

      de regarder droit dans le soleil

      (…)

      Assiégé par le chant des sirènes

      Sentinelle au milieu de la plaine


      Le tranchant de l’œil et des veines 

      Pour regarder droit dans le soleil.

  5. Bertrand

    Belle chanson.
    On ne peut juger éternellement quelqu'un pour son passé.
    Ce qui compte, c'est maintenant. Et c'est très bien comme ça.

  6. Denis C.

     "Vous pouvez vivre trois jours sans pain; – sans poésie, jamais; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent: ils ne se connaissent pas."

    Le cas de Bertrand Cantat ne peut que provoquer quant à son art. Il avait fait une apparition au théâtre avec une adaptation de Sophocle par Wadji Maouad (Liban). Bertrand Cantat était chargé de réaliser le choeur (comme dans le théâtre classique). Cela a fait scandale.

    Il convient d'écouter cette intervew profonde de Wadji Maouad, faisant face au scandale lors d'une production au Québec.

    "Il faut distinguer la justice et la morale… Il faut choisir. On n'est pas face à qui a raison ou qui a tord. C'est quoi le choix : on a un homme qui devient symbole de la violente faite aux femmes à son corps défendant (il a tué sans le vouloir, un crime passionnel), si vous décidez que le symbole est plus important que la justice, il n'a pas droit de monter sur scène. Mais s'il ne monte pas sur scène, vous sacrifiez l'idée que vous avez de la justice parce que vous lui infligez une deuxième peine. Il fait sa peine, et vous lui en infligez une autre, vous sauvez le symbole mais vous sacrifiez la justice. Si vous décidez de sacrifier le symbole pour sauver la justice, il faut savoir que vous sacrifiez le symbole et c'est là le choix."

    "Les Traquiliennes parlent d'un individu qui tue la personne qu'il aime sans le vouloir, Antigone est une femme qui a comis un crime irréparable et qu'on décide de ne pas enterrer. Electre, tombe dans la vengeance. Je trouvai très puissant qu'on ait un homme face au désastre de sa vie, qui contemple le désastre de sa propre vie dans les pièces. Il y a là une adéquation entre le récit et sa position du cheur qui n'est pas celle du héros, qui est à l'ombre… qui fait que l'art résonne comme un miroir de nos douleurs et de nos souffrances."

    http://www.youtube.com/watch?v=0gS5ds_NZek

  7. FV

    L'épitaphe Villon ( La ballade des pendus)

    Frères humains qui après nous vivez,
    N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
    Car, si pitié de nous pauvres avez,
    Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
    Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
    Quant à la chair, que trop avons nourrie,
    Elle est piéça dévorée et pourrie,
    Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
    De notre mal personne ne s'en rie ;
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    Si frères vous clamons, pas n'en devez
    Avoir dédain, quoique fûmes occis
    Par justice. Toutefois vous savez
    Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
    Excusez-nous, puisque sommes transis,
    Envers le fils de la Vierge Marie,
    Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
    Nous préservant de l'infernale foudre.
    Nous sommes morts, âme ne nous harie,
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    La pluie nous a débués et lavés,
    Et le soleil desséchés et noircis ;
    Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
    Et arraché la barbe et les sourcils.
    Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
    Puis çà, puis là, comme le vent varie,
    À son plaisir sans cesser nous charrie,
    Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
    Ne soyez donc de notre confrérie ;
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
    Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
    À lui n'ayons que faire ni que soudre.
    Hommes, ici n'a point de moquerie ;
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

  8. Norbert

    Merci Vincent pour ce bel article qui élève un peu le débat actuel sur le sujet, après Cahuzac, essayer de défendre Bertrand Cantat, une belle âme d’avocat ! Mais le retour sur scène de Bertrand Cantat ne me ravie pas plus que cela…D’abord, parce que s’il ce qu’il sait faire de mieux c’est écrire des textes, cela ne veut pas forcément dire sortir un album et démarrer une tournée pour en faire la promo. Je ne demande pas qu’il soit ad vitam eternam  « contraint de se taire et de vivre dans l’anonymat », mais un peu de délicatesse, de pudeur justement, ne ferait pas forcément de mal et éviterait à la polémique de s’enfler; pudeur dont pour moi il manque cruellement dans l’article des Inrocks en évoquant la famille de Marie Trintignant, délicatesse dont il manque cruellement en se présentant au même festival que Jean Louis Trintignant. Bertrand Cantat a purgé sa mais cela ne l’empêcherait pas de faire preuve d’un peu de discrétion, de rester en retrait pour un moment (de fait ce qu’il sait faire de mieux c’est écrire et non donner des concerts), ça aurait été faire preuve d’un peu d’humanité …Enfin j’ai du mal a me réjouir de son retour parce qu’en décidant de revenir sur le devant de la scène et sur scène il redevient un homme public, et comme chanteur quelqu’un qui est regardé par beaucoup de monde et notamment par les jeunes…dire qu’il a muri je veux bien le croire, qu’il a changé, je veux bien le croire aussi mais je préfèrerais que la société propose comme modèle à mes enfants des personnes un peu plus stables et au passé un peu moins lourd. La miséricorde oui, accepter dans la joie et la bonne humeur qu'un type comme Bertrand Cantat redevienne une star, je n'adhère pas forcément….

  9. Thibault

    Merci pour ce débat qui me dépasse un peu ne connaissant rien de cette histoire, ni de ce chanteur (pardonnez mon ignorance…)

    Mais sur le fond je suis bien d'accord avec Vincent. Je visite depuis 4 ans chaque semaine une prison à Dakar. Je rencontre les prisonniers dans le cadre de l'aumonerie. Ce qui me frappe depuis 4 ans, c'est de voir la foi de ces hommes, l'intensité de leur prière, la douleur de leur mémoire et le besoin de repentir et d'être pardonnés. Ils ne sont pas des saints. Mais entre la pure justice et la miséricorde, il n'y a que la miséricorde qui ouvre une 2° chance. Je ne peux m'empêcher en regardant leur visage de penser qu'un jour moi aussi je pourrais être à leur place. J'espère qu'on m'offrira cette 2° chance. Et s'il fallait éduquer, c'est à cette 2° chance: "va et ne pêche plus". L'Evangile ne dit pas si la femme a re-péché… car l'essentiel est dans ce "va".

    1. DC

      Merci Thibault pour ce témoignage auquel j'adhère pleinement. Je crois que c'est là au fond le fin mot de cet article bien que Vincent n'ait pas fait explicitement référence à l'Evangile. La teneur du débat montre bien que ce n'est pas une chose évidente, ni naturelle – au sens où la nature exige la justice – mais qu'un tel regard ne peut venir que de l'expérience réelle et concrète de la miséricorde dans la personne du Christ. « Moi non plus, je ne te condamne pas. ».