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Chris Bonington : les horizons lointains

Très bonne autobiographie d’un des plus célèbres alpinistes du vingtième siècle. Des grandes parois des Alpes aux hauts sommets de l’Himalaya, son nom évoque les années héroïques de l’alpinisme moderne, une époque de premières dangereusement aventureuses et de défis toujours plus engagés avec du matériel « sommaire ».

Au cours des années 1950, Chris Bonington découvre l’escalade au Pays de Galles et en Ecosse. Très vite, sans expérience, sa fougue intrépide le mènera à réussir plusieurs ascensions majeures dans les Alpes – aux Drus, aux Grandes Jorasses, à l’Eiger, au Frêney…
Mais c’est dans les expéditions lointaines et en haute altitude qu’il marquera durablement l’histoire de l’alpinisme. Annapurna, Nuptse, Kongur, Ogre, Changabang, K2, Everest : autant de sommets qui seront le théâtre d’ascensions mémorables, mais également de drames terribles…
Car Chris Bonington est aussi la figure emblématique d’une exceptionnelle génération de grimpeurs – britanniques pour la plupart – qui, des années 50 aux années 80, réalisèrent d’incroyables ascensions sur les plus belles montagnes du monde, reculant les limites extrêmes de la difficulté, souvent au prix de leur vie…

Voici un extrait du livre :
"Un sommet de conte de fées
Pete Boardman et moi avions, il y a quelque temps, obtenu l’autorisation de tenter le Kaun Koh, montagne dans le nord du Karakoram près de la frontière chinoise. Nous avions été intrigués par ce pic impressionnant, en forme de pyramide, vue du sommet du Kongur.
Fin août 1983, il est temps de partir ! Préparez une mini expédition de deux alpinistes seulement est merveilleusement facile.
Prélude inattendu, mais combien plaisant, à notre expédition : les trois jours de discours, de buffets indiens divinement élaborés et de retrouvailles avec un grand nombre de vieux amis alpinistes venant du monde entier.
Il s’agissait à la fois d’un congrès sur l’alpinisme et sur le tourisme.
Il faut trois petites journées pour atteindre Tapoban, le pâturage herbeux, camp de base habituel des expéditions aux Gangotri.
La marche d’approche est très belle, sur un sentier bien entretenu, pour permettre aux pèlerins les plus énergiques de se baigner dans la rivière. C’est l’un des plus beaux endroits que je connaisse en Himalaya : fleurs sauvages nichées dans les rochers, herbe luxuriante, ruisseaux d’eau claire. Le Bhagirathi III, notre objectif, nous semble bien abrupt et sans soleil. Nous décidons de le remplacer par la face est du Kedarnath Dome.
Jim a attrapé un mauvais rhume pendant la marche d’approche et s’acclimate lentement. Nous décidons que j’irai en avant avec quatre porteurs pour installer un camp aussi loin que possible sur le glacier.
Le lendemain, nous partons tôt pour notre première reconnaissance. La face est du Kedarnath. Deux jours plus tard, Jim et moi sommes confortablement installés dans notre camp. Nos vaillants auxiliaires repartent vers Delhi.
J’étais effrayé par l’échelle gigantesque de la paroi. Pourquoi ne pas tenter le sommet sud-ouest du Shivling : il a de la gueule et il est vierge.
J’ai un délicieux sentiment de joie en pensant à l’aventure qui nous attend, en contemplant la beauté de notre environnement, en songeant au fait que nous ne sommes que deux dans cette vallée.
Nous faisons nos sacs et prenons des vivres et du combustible pour six jours, une tente légère, nos sacs de couchage, du matériel de cuisine, des cordes…
Nous avons gravi la moitié du couloir quand un énorme bloc, de la taille d’une voiture nous tombe dessus. Il passe à deux mètres de moi, puis se perd plus bas.
Jusque-là, je montais lentement, économisant mon énergie. Maintenant, je renonce à toute économie d’efforts et cramponne avec frénésie dans la pente.
Il n’est que midi, mais la terrasse fera un bivouac parfait et nous espérons qu’après une nuit de gel, la neige sur les dalles sera dure, rendant la sortie du couloir à la fois plus facile et plus sûre.
Le lendemain, la neige n’a pas gelé, mais elle est plus ferme qu’hier.
Au matin, la neige est dure comme du béton. Il est rassurant de sentir les crampons y mordre, ce qui nous permet d’avancer rapidement.
Les nuages envahissent le ciel. La nuit il est tombé un centimètre de neige, mais avec le soleil elle fond rapidement. Les longueurs s’enchaînent, mettant nos nerfs à vif. Plus nous montons, plus le rocher est mauvais. Mais, soudain, je me trouve sur une pente de neige raide juste sous le fil de l’arête sommitale. La neige sera plus sûre après une nuit de gel et nous décidons de nous arrêter là où nous sommes.
Jamais je ne suis arrivé sur un pareil sommet : il y a juste la place pour une seule personne.
Mais retour à la réalité ! Nous devons descendre par une voie inconnue qui semble difficile. Je suggère de descendre en solo car ne pense pas trouver de relais correct.
Je descends aussi vite qu’il est possible, concentré sur chaque pas, essayant d’oublier le vide et le niveau élevé de risque.
Il est 17 heures. Nous venons de descendre 1500 m, mais nous voulons retrouver notre camp de base le soir même. A 22 heures, nous arrivons en trébuchant à Tapoban.
Le Shivling a été un vrai bonheur. Ce fut une expérience intense, un défi rapidement réalisé, par une voie très engagée, dans un laps de temps limité ! La façon dont nous avions pu changer nos plans et nous adapter aux circonstances nous avait donné un sentiment de liberté que l’on ne peut ressentir dans une grande expédition. Tout s’était additionné pour faire de cette ascension l’une des plus belles expériences que j’ai jamais vécues en montagne.

Bruno Blaise  

 

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