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Antonin Artaud et Van Gogh à Orsay : attention à l’amalgame entre folie et génie !

Le thème et le nom de l’exposition, choisis en fonction du titre du livre d’Antonin Artaud « Van Gogh, le suicidé de la société »,  voulaient faire exploser le préjugé folie-génie : mais la provocation comprend le risque d’être interprétée à contre sens. Peut-on accéder à la peinture de Van Gogh par la problématique de la folie ou du génie ? Ce ne sont pas les questions qui ont elles-mêmes guidé le peintre dans le travail d’artisan auquel il se livra de façon intense et intransigeante durant plus de dix ans et qui le menèrent à cette palette de couleur.

Comprendre l’exposition

Le musée d’Orsay expose jusqu’au 6 juillet 2014, dans une mise en scène sobre, des toiles de Van Gogh en regard de mots et dessins d’Antonin Artaud, extraits de son livre « Van Gogh, le suicidé de la société » [1].

L’intention de la commissaire, Isabelle Cahn, est simple : mettre en présence les textes d’Antonin Artaud avec les peintures du maître Van Gogh, dans un travail construit au plus près du livre. Au total, on peut observer quarante-cinq toiles du maître hollandais venues des collections du Musée d'Orsay, du Van Gogh Museum d'Amsterdam, du Metropolitan de New York, du Kröller-Müller d'Otterlo, de la National Gallery de Washington, du Volkwang Museum d'Essen, et qui sont cités dans ce petit livre.

Pourtant naît pour le visiteur une question un peu maladroite, mais qu’il ne peut s’empêcher de se poser : pourquoi a-t-on réuni ces deux artistes ? Est-ce pour la raison « qu’ils étaient fous » ? Et cette question nous met un peu mal à l’aise car elle risque de nous conduire tout droit à une fausse question, à un contresens parfait du texte d’Artaud, de l’œuvre de Van Gogh et du sens de l’exposition consistant à expliquer l’œuvre de Van Gogh par la folie. Cette question touche un point sensible, un préjugé. 

Doit-on réduire l’œuvre de Van Gogh à sa folie, ne peut-on pas essayer de pénétrer sa peinture, par ce qu’il en dit lui-même dans ses lettres, et par la lumière et la paix qui irradient de ses œuvres ?

Quelques dates et repères

En 1947, à l’occasion d’une rétrospective de l’œuvre de Van Gogh (1853-1896) au Musée de l’Orangerie à Paris, le galeriste Pierre Loeb demande à Antonin Artaud, (1896-1948) de produire un écrit sur l’exposition et le peintre.

Théoricien de théâtre, comédien, poète et dessinateur, Antonin Artaud, l’auteur de Le Théâtre et son double est le théoricien du « théâtre de la cruauté ». Par « cruauté » il faut entendre « souffrance d'exister ». C’est en raison de la qualité de sa réflexion sur la souffrance d’exister, expérimentée au plus haut degré par l’auteur lui-même, après neuf ans d’internement psychiatrique (1937-1946) que P. Loeb [2] lui demande d’écrire sur Van Gogh, le peintre qui a également connu l’internement à Arles, (1888 et 1890) et qui est mort suite à sa tentative de suicide dans un moment d’intense souffrance. [3]

Malgré la demande explicite du galeriste, Artaud, sorti depuis peu de la douloureuse expérience de l’internement, ne semble pas réagir. Il vient de se voir proposer l’édition complète de son œuvre chez Gallimard et a plusieurs travaux d’écriture en cours. Pourtant, la parution de nombreux livres et articles rédigés par des psychiatres, notamment celui de François-Joachim Beer « Du Démon de Van Gogh » provoque son indignation. Comment peut-on réduire le travail d’un peintre à son suicide ou à sa folie ? Ce livre [4] est donc une réaction vitale de l'écrivain français à une thèse cherchant à réduire le génie à la folie. Artaud après voir lu les « Lettres de Van Gogh à son frère Theo » va donc voir les peintures du Maître hollandais à la rétrospective, et rédige en deux jours ce texte indigné et lucide.

Déroulement de l’exposition : de la folie à l’harmonie.

Peut-on pénétrer l’œuvre de Van Gogh en passant « par la porte de la folie » ? C’est  littéralement le parti pris de cette exposition qui permet au visiteur de passer non pas par la folie intérieure de l’artiste, mais par ce qui est considéré comme fou par la société. Cris de fou, obscurité, agitations évoquant l’hôpital psychiatrique : la première salle nous fait passer par ce malaise. Ce dernier est intensifié par la foule où se pressent des visiteurs du monde entier ; et par le choix d’autoportraits sans aucune concession du peintre. On y trouve aussi les textes les plus agités d’Antonin Artaud, dont les psychiatres quelques années plus tôt, avaient voulu redresser la poésie à coup d’électrochocs, au même moment où la folie nazie, folie au sens véritable cette fois, avait gagné une partie du monde dans la quête arienne de la Surhumanité.

A cette folie nazie non citée, Arthaud oppose l’humanité et la vérité de Van Gogh, « à la poussière de ce monde en cage » [5], il oppose le « cœur » de Van Gogh, libre et large, avide de beauté et d’amitié, et « ses tableaux armés de fièvre et de bonne santé » [6]. A une raison folle qui s’emballe dans une quête normative, Arthaud oppose « la couleur roturière des choses de Van Gogh, si juste, si amoureusement juste, qu’il n’y a pas de pierre précieuse qui puisse atteindre sa rareté. »[7]

Ainsi à la question de la folie et du suicide, le déroulement même de l’exposition semble répondre : commençant par l’intensité de la folie, elle nous conduit à l’amour de la couleur des choses, « le champ aux corbeaux » avec le texte d’Artaud sur le suicide ne termine pas l’exposition, mais précède la rétrospective cinématographique de l’écrivain acteur ; elle semble alors nous dire que la folie, la folle douleur est un passage à laquelle l’œuvre de Van Gogh répond avec une rare paix.

« Quand on intensifie les couleurs, on parvient à l’harmonie. » [8]

La dernière pièce rayonne d’une paix nouvelle et colorée, source d’un lent travail qui recherche avec patience et confiance, le sens de l’être, la beauté de la nature et de la vie comme sa vérité [9]. Van Gogh recherche la vérité en peinture, pas moins que Cézanne. Les tracés ondulés « torturés » – diraient les commentateurs -, ne font que traduire avec exactitude les courbes ondulées des iris, vignes et arbres sous le mistral de Van Gogh. Avez-vous déjà regardé des iris en Provence après avoir contemplé ceux peints par l’artiste : vous y trouverez une étrange ressemblance, presque une complicité : il a saisi leur âme à force de les regarder. La couleur de ses tableaux restitue les odeurs, la température et la présence de l’air du vent, de la chaleur de la Provence. Ceci est le fruit d’un travail patient et précis, de regard et de questionnement sur la manière de restituer la couleur entrevue, face à face : « Il y a des heures où le voile du temps et de l’immuable semble se lever pour un instant » [10] écrit Van Gogh à son frère Théo. Il faut alors contempler la palette : « La palette actuelle est colorée de bout en bout, bleu céleste, orangé, jaune très vif… violet » et se laisser atteindre par la palette des jaunes « or verdâtre, or jaunâtre, or rosâtre, bronze cuivré, bref jaune citron ou jaune mat, comme tas de blé battu (…) Mais que le jaune est beau ! » Il reste alors au peintre à restituer la beauté : « J’ai derrière moi une semaine de travail intense par un soleil brûlant… » « Et il est vrai que pour atteindre ce jaune, j’ai dû forcer un peu le coup ! » [11]

C’est que précisément  le peintre ne se regarde pas lui-même : tout son regard est tourné vers l’évidente beauté des couleurs de Provence, vers son désir de  la transmettre « aux copains ». Tout son regard est porté vers cette beauté dans laquelle il trouve plus qu’une consolation : une vérité [12]. Et lorsqu’il se regarde lui-même c’est encore comme l’être étonnant que la nature a formé, les rides sur son front sont la trace de la nature. Dans un tableau, dit encore le peintre : « Je voudrais quelque chose de consolant, comme de la musique, dont l’auréole des saints était autrefois le Symbole et que nous cherchons par le rayonnement même des vibrations de nos colorations. » [13]

« Ah mes chers copains, nous autres les peintres nous jouissons tout de même de l’œil ! » [14]

Donc, à notre question dérangeante, celle qui chercherait à comprendre les raisons du suicide, ou à articuler folie et génie, il ne faut pas répondre. Je vous recommande à ce titre l’article du journal Le monde paru à l’occasion de cette exposition : Artaud et Van Gogh, l’électrochoc [15].

On  ne peut comprendre les raisons du suicide parce que précisément cet acte n’est pas un acte de raison, mais un acte de désespoir, de folle douleur [16]. Sa raison, oui la  raison du peintre, sa raison de vivre c’est ce qu’il nous transmet par sa peinture, ce pour quoi il met en jeu sa raison même : « Eh bien mon travail à moi, j'y risque ma vie et ma raison y a sombré à moitié … »[17]

« Cette énigme centrale, "délire" ou "génie" n'expliquent rien », écrit Philippe Dagen, « d'autant moins que Van Gogh ne pouvait travailler dans les périodes de crises les plus aiguës. » Il faut donc admettre qu'en lui une intensité psychique, qui est allée parfois jusqu'à l'extrême – automutilation, incohérence –, s'est inscrite dans la durée et le rythme régulier d'une création artistique qui maîtrisait cette intensité terrible en la changeant en dessin et en couleurs. » [18]

Toute la peinture de Van Gogh est une réponse de vie et de beauté plus forte que sa souffrance appelée « folie » par le vulgaire. Elle est tendue vers ce besoin de transmettre aux amis, aux générations futures, « l’œil dont jouissent les peintres », la joie de cette beauté entrevue quand « le voile de l’immuable se lève » : « Les peintres, pour Van Gogh, parlent à des générations futures ; les étoiles brillent toujours et existent dans d’autres sphères, elles poursuivent dans d’autres mondes le travail qu’elles ont interrompu sur terre » [19].

Eléonore Diane Dupret 

 

 


[1] Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société, éditions Gallimard, Paris, 2001 (Collection L'Imaginaire (n° 432)). Ce livre, rédigé en un mois en 1947, reçoit dès 16 janvier 1948 le Prix Sainte-Beuve : « Il y a une énorme cohérence chez Artaud, je crois que c’est le seul à avoir compris l’esseulement de l’artiste dans la société industrielle. Van Gogh, c’est la solitude de l’artiste (…) », dit André Masson dans un entretien publié dans un numéro d’hommage des Cahiers Renaud-Barrault. Artaud, a selon lui reconnu en Van Gogh, « l’homme frère ». Je vous invite à lire le bel article numérique sur la parution du livre, http://www.gallimard.fr/Footer/Ressources/Entretiens-et-documents/Histoire-d-un-livre-Van-Gogh-le-suicide-de-la-societe-d-Antonin-Artaud/%28source%29/238279
[2] P. Loeb est le galeriste qui expose les dessins d’Artaud au moment de la rétrospective. Ces dessins (d’Artaud) sont exposés en ce moment à Orsay, auprès de ceux de Van Gogh.
[3] Ainsi le point commun des deux écrivains artistes : Arthaud  et Van Gogh, peut être mal compris comme le passage par la folie : ce sont d’ailleurs les mots de présentation du journal du BFM TV, ou du Parisien du 11/03/2014… « Une des plus grandes expositions consacrées à Van Gogh s'ouvre ce mardi au musée d'Orsay. Une exposition d’un genre particulier car pour mieux comprendre les raisons qui ont poussé Van Gogh au suicide, le musée a choisi de mettre en relation ses peintures avec les écrits d’un autre fou : l’artiste et dessinateur Antonin Artaud ».
[4]  cf. note 1
[5] ibid.
[6] ibid.
[7] ibid.
[8] Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, (citation) Trad. du néerlandais par Louis Roëdlandt. Introduction et notes de Pascal Bonafoux, Editions Gallimard, Paris, 1991
[9] Il y a là, les nuits étoilés d’Arles, celles qu’il décrit ainsi à son frère Théo : « Une fois, je suis allé me promener sur la plage déserte: Ce n’était pas gai mais pas triste non plus : c’était beau! », ibid.
[10] ibid.
[11] ibid.
[12] « Cela me fait du bien de faire quelque chose de difficile, mais cela ne change rien au fait que j’ai un terrible besoin – dois-je dire le mot – de religion. Alors je sors la nuit et peins les étoiles », ibid.
[13] Ibid.
[14] Ibid.
[15] Philippe Dagen  dans l’article Van Gogh et Artaud, l’electrochoc, paru dans journal le Monde du 14.03.2014
[16] Le peintre ne mourra que deux jours après son acte désespéré, il a retrouvé la paix et fume sa pipe tranquille. Cf Pascal Bonafoux, Van Gogh, le soleil en face paru aux éditions Gallimard (découverte) 1987
[17] Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, Trad. du néerlandais par Louis Roëdlandt. Introduction et notes de Pascal Bonafoux, Editions Gallimard, Paris, 1991 (Collection L'Imaginaire)
[18] Philippe Dagen dans l’article Van Gogh et Artaud, l’electrochoc, paru dans le journal Le Monde du 14.03.2014
[19] Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, Trad. du néerlandais par Louis Roëdlandt. Introduction et notes de Pascal Bonafoux, Editions Gallimard, Paris, 1991 (Collection L'Imaginaire)

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2 Commentaires

  1. Albane
    Albane

    Merci Eléonore pour cet article éclairant sur Van Gogh.
    Quand je rencontre des personnes atteintes d’une manière ou d’une autre par ce que le « vulgaire » appelle « folie », comme tu dis, je pense souvent à Van Gogh. Je découvre chez ces personnes une humanité, certes blessée, mais surtout un regard sur la vie et sur le monde d’une beauté et d’une profondeur, que n’ont pas la plupart des hommes « sensés » ou raisonnables. C’est ce que j’avais découvert en lisant les « Lettres de Van Gogh à son frère Théo » ou en regardant ses tableaux, tout particulièrement « Nuit étoilée » et tu l’exprimes très bien dans cet article.
    Combien de fois suis-je sortie d’un hôpital psychiatrique où j’étais venue visiter un ami en me disant que ces « fous » pour le monde, ne l’étaient pas plus que moi.
    N’est-ce pas finalement ce que proclamait Saint Paul : un « Scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1Co 1,23)

  2. Arnaud Guillaume

    Merci beaucoup pour ce bel article, fruit d’un beau travail.

    Il y a tellement d’interprétations sur cet ultime geste de folie qu’est le suicide de Vincent Van Gogh. Pour ma part, en me basant seulement sur ce que ce peintre dit de lui-même dans ses lettres à Théo, je pense que ce qui a constitué un élément important de la « folie » de Van Gogh c’est sa quête inassouvi d’amitié et d’infini. En un mot : il n’a pas supporté la solitude.
    Il connait l’échec de constituer une communauté de peintres « avec les copains » lors de sa séparation avec Gauguin ce qui déclenche le premier geste de folie (il se coupe alors le lobe de l’oreille). Lui qui a tellement soif d’amitié et d’authenticité, qui avait mis tellement d’espoir dans la constitution d’une communauté d’artistes en Provence, il doit se résigner à rester seul.

    Il connait aussi le déchirement d’une approche hors du commun avec l’infini (« La Nuit Etoilée sur le Rhône », « Starry Night » à St Rémy de Provence) mais il a perdu la ferveur religieuse de sa jeunesse et l’infini auprès duquel il s’approche est un infini anonyme, qui n’a plus de Nom. Lorsqu’on regarde « Starry Night » au MOMA de NY (qui est un peu comme la Joconde du Louvres, toujours entouré d’une foule), la question qui vient c’est un peu : « mais qu’a-t-il vu pour peindre ainsi ?! ». Vincent comme un vrai artiste voit ce que nous ne voyons pas, se sert de la matière pour exprimer ce qui la transcende, mais restera seul devant le Mystère.

    C’est peut être ce qui constitue la déchirure la plus forte et qui aura de profondes répercussions intérieures : une fois que l’infini a été touché, alors le fini parait fade et sans saveur. Si cette beauté est anonyme alors cela a quelque chose de désespérant pour quelqu’un doté d’une extrême sensibilité comme l’était Vincent.
    C’est un écorché vif qui avait besoin d’amis à ses côtés et qui malheureusement n’en a pas trouvé. Il avait besoin de « religion » (au sens de pouvoir relier cette beauté avec sa Source) et n’a malheureusement trouvé personne pour le comprendre et l’aider.