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Emploi : « Il faut d’abord découvrir ses talents »

Choisir un métier n’est pas simple. Et trouver une place quand on est chômeur est encore plus difficile. Le Genevois Daniel Porot est un pionnier dans la recherche d’emploi. Pour lui, il importe de connaître ses talents pour pouvoir les utiliser.


Daniel Porot   © Christine Mo Costabella

Des milliers de personnes cherchent un travail ; les y aider est un métier. Cela s’appelle gestion de carrière. Pionnier dans ce domaine depuis les années 1970, Daniel Porot, français d’origine et genevois d’adoption, auteur d’une vingtaine de livres sur le sujet, en est persuadé : le travail peut être un lieu hautement épanouissant. Tour d’horizon avec l’auteur d’une méthode qui porte son nom, adoptée par les cantons de Fribourg, Genève, Neuchâtel et Vaud pour la réinsertion des chômeurs.

Comment en êtes-vous arrivé à faire ce métier ?

Daniel Porot : – Chez mon deuxième employeur, une grande multinationale à Genève, je m’ennuyais tant que je planifiais mon week-end dès le mardi après-midi. Heureusement, j’ai eu la possibilité de donner quelques cours de stratégie d’entreprise, puis de marketing à l’export dans les pays en développement. Comme je m’embêtais suffisamment dans mon job, j’ai fini par me mettre à mon compte sans trop savoir vers quoi me diriger. Un jour, un étudiant m’a demandé pourquoi je n’enseignais pas la stratégie individuelle – l’art de se rendre attrayant aux yeux d’un employeur. Dieu nous parle souvent par les autres, dit mon ami Richard Bolles, le gourou de la gestion de carrière aux Etats-Unis. J’avais 31 ans. J’ai commencé avec un module sur la négociation, autrement dit sur le comment, comment arriver à ses fins – en termes de salaire par exemple. Petit à petit, j’ai senti la nécessité de travailler sur le , sur le type de job à rechercher. Car le problème est souvent mal posé : quand je demande à mes clients « Qu’aimez-vous faire ? », ils me répondent : « J’ai un diplôme de ». Ils sont obsédés par la question du comment, comment faire un bon CV, et pas par la direction qu’ils prennent.

Justement, beaucoup de jeunes qui sortent des études ne savent pas ce qu’ils veulent faire…

– Avec eux, on peut commencer par la technique des contraires. Demandez-leur dans quel univers ils n’iraient jamais. Si c’est une jeune femme élégante, aurait-elle envie de travailler dans une boîte qui s’occupe de mécanique des fluides pour changement de vitesse automatique ? Si ce n’est pas le cas, qu’est-ce qui représente le contraire pour elle ? La mode, un centre de loisirs ? On peut aussi croiser deux domaines d’intérêt. Quelqu’un qui aime le bois et les enfants peut travailler dans une entreprise qui fabrique des jouets ou du mobilier pour chambre d’enfant. Un jour, une dame de l’OMS est venue me trouver car elle voulait changer de travail sans savoir où aller. Elle avait deux passions : la pharmacie et les oiseaux. Je ne savais vraiment pas quoi lui dire ! J’ai demandé au Saint-Esprit de m’inspirer, comme je le fais chaque fois que je bute contre un problème apparemment insoluble ; « vaccins pour oiseau » fut la réponse.  

Et si l’on n’a pas la bonne formation ?

– Dans les exemples que j’ai cités, pas besoin d’être ébéniste ou vétérinaire ! On peut travailler comme comptable ou responsable des ressources humaines. Mais si vous êtes dans un secteur qui vous inspire, vous serez plus créatif. On estime qu’une personne satisfaite de son job utilise à peu près la moitié de son potentiel ; une personne qui aime son job 86%.

Les employeurs en tiennent-ils compte dans le recrutement ?

– Il leur est plus facile de mesurer les diplômes que l’enthousiasme, c’est plus sécurisant, surtout en période de crise. Pourtant, c’est justement là qu’on a besoin de visionnaires, de personnes qui sortent du cadre. Ces six derniers mois, deux faits ont illustré ces deux attitudes : Facebook a racheté le service de messagerie gratuite WhatsApp à prix d’or pour éliminer un concurrent, misant sur la sécurité plus que sur l’innovation ; et Apple a débauché la PDG de Burberry, une femme qui ne connaît probablement rien à l’informatique, mais qui a su redynamiser la marque de luxe britannique.

D’après votre expérience, nous avons tous entre trois et sept « talents ultimes » que nous pouvons mettre en œuvre dans notre travail. Comment les trouver ?

– Il existe plusieurs techniques : prenez une activité qui vous a apporté beaucoup de satisfactions, l’organisation d’une fête par exemple. Décomposez-la en étapes et choisissez celle que vous avez préférée. Quels sont les trois talents que vous avez mis en œuvre ? Demandez-vous aussi quel genre de bêtises vous faisiez entre 8 et 16 ans juste avant que vos parents n’interviennent ou que la police n’arrive. C’est souvent révélateur de nos talents ! Plus simplement, quelle activité vous captive au point de vous faire perdre la notion du temps ? Les talents, c’est le quoi : ce que j’aime faire. Le domaine, c’est le  : dans quel genre d’entreprise je pourrais travailler. Enfin vient le comment, comment décrocher le job dont je rêve.

Vous aidez aussi les gens pour le comment ?

– Bien sûr. Quand ils arrivent chez moi, je commence par leur demander d’arrêter d’envoyer des CV. A partir du moment où vous vous rendez comparable, vous êtes mort. Il y en aura toujours un plus jeune ou un plus diplômé que vous. Il faut utiliser la technique de la porte de derrière : envoyer des candidatures spontanées, rencontrer des professionnels du domaine qui vous intéresse, leur poser des questions – les gens aiment toujours parler d’eux –, leur demander des contacts, vous faire un réseau. Obtenir un rendez-vous d’embauche, c’est de la guérilla ! Mes auditeurs sont parfois mal à l’aise quand je leur conseille de prendre des chemins de traverse. Ils ont l’impression d’être malhonnêtes. Mais je leur réponds que ce qui est grave, c’est de ne pas utiliser les talents que Dieu – ou la nature s’ils sont agnostiques – leur a donnés !

Malgré tout, le chômage peut s’installer. Comment ne pas désespérer ?

– Ne pas passer au-dessous de la vitesse de décrochage : on l’estime à deux démarches par jour. Ça ne veut pas dire envoyer deux lettres par jour, mais faire une recherche dans une bibliothèque ou rencontrer quelqu’un pour lui poser des questions. Au-dessous de ce rythme, on commence à se lever plus tard le matin et à boire sa première bière plus tôt. Il faut savoir que plus on avance dans le chômage, plus il est difficile d’être embauché. Pour moi, la solution, ce sont les petits jobs « de convalescence », avec des contrats de courte durée, qui ne font pas peur. Cela permet de remettre le pied à l’étrier et, une fois dans l’entreprise, de montrer ce qu’on pourrait lui apporter.

Vous-même, qu’aimez-vous dans votre métier ?

– L’innovation. Quand j’ai commencé, on en était vraiment à l’âge de la pierre ! Et je trouve que c’est un métier noble. Un jour, une personne dubitative devant le travail que l’on fait avec les demandeurs d’emploi en partenariat avec le canton de Vaud a demandé aux membres d’un groupe ce que le programme leur apportait. Une dame a levé la main et, dans un français approximatif – elle devait être d’un pays de l’Est –, a répondu : « Au début, quand je venais ici, je marchais dans la rue en regardant mes pieds. Après un mois et demi, j’ai recommencé à regarder les gens dans les yeux ». C’est très gratifiant d’entendre ça. J’aime aider les gens à se passionner pour ce qu’ils font : la vie est trop courte pour travailler triste !

Christine Mo Costabella

Article paru dans l'Echo magazine du 5 juin 2014

3 Commentaires

  1. pierre

    Daniel POROT est SUISSE. Il n’a pas ce formatage cartésien qui nous tue en France.

    Le monde contemporain est malade de comparaisons, de standardisations…. Ce fut une formidable idée pour offrir à tous une automobile. Cela ne peut s’appliquer aux humains.

    Voici que dans cette complexité croissante causée par la mondialisation, la solution est d’être soi même. Quelle tâche ! Ce fut celle des générations, par la philosophie et/ou la démarche de foi.
    Google & co veulent du temps de cerveau disponible. Pas des gens différents. Des gens captifs.
    Voilà ce qui fait que Daniel Porot a un avenir magnifique devant lui et ressemble à un jeune homme : la jeunesse éternelle d’être soi et d’aider les autres à le devenir aussi.

    Le job n’est qu’une conséquence. Pas une cause.

  2. Anonyme

    Merci Christine de vous être fait l’écho de Daniel Porot. La méthode que vous rapportez est simple et terriblement efficace. Du bon sens mêlé à de l’expérience. Le tout mixé à un vrai sens de l’humain. Le meilleur cocktail pour aider ces chercheurs d’emploi à bâtir un véritable projet.
    Je formule un espoir: que ces spécialistes puissent enseigner dès les écoles d’ingénieur/ Business Schools pour aider les étudiants à faire les bons choix.