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Du Pôle Nord au Pôle Sud : l’exceptionnelle expédition en mer de la famille Poupon

A l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage « Grand Sud, Fleur Australe en Antarctique » le mois dernier chez Gallimard, illustré par de splendides photos, Géraldine Danon-Poupon nous partage l’aventure extraordinaire que sa famille vit depuis 2009 d’un tour du monde en mer, expédition  d’observation transocéanique à bord de « Fleur Australe », voilier de 20 mètres conçu par le navigateur Philippe Poupon lui-même.

Géraldine Danon, vous êtes, à l’origine, actrice de cinéma, comédienne au théâtre. Vous voici en plus, aujourd’hui, navigatrice, aventurière, exploratrice, réalisatrice, documentariste, photographe. D’où est venu ce désir d’une telle expédition en mer ?

Depuis toujours, j’ai été attirée par les immensités de la mer. J’ai lu pas mal de récits polaires dont celui de Shackleton « l’odyssée de l’endurance » qui m’a beaucoup marquée. J’ai toujours eu le désir d’aller dans les pôles. Et cela s’est concrétisé lorsque j’ai rencontré Philippe Poupon et que nous nous sommes mariés. Pour moi, il était hors de question de me marier avec un navigateur, comme l’est mon mari, et puis de rester à terre. Le mariage, pour moi, c’est faire corps avec lui, me donner entièrement et donc regarder dans le même horizon.

Et vers quel horizon naviguez-vous ?

Vers l’inconnu ! Ce qui m’anime avant tout, c’est la curiosité, ce désir d’absolu. Rester longtemps dans un même espace me donne l’impression de perdre ma priorité qui est d’aller vers les autres, de rencontrer de nouvelles personnes, de nouveaux paysages, de me dépasser. Mon dernier ouvrage se termine par cette citation de Jean-Baptiste Charcot [1]  que je trouve magnifique : « D’où vient donc l’étrange attirance de ces régions polaires, si puissante, si tenace, qu’après en être revenu on oublie les fatigues, morales et physiques, pour ne songer qu’à retourner vers elles ? D’où vient le charme inouï de ces contrées pourtant désertes et terrifiantes ? Est-ce le plaisir de l’inconnu, la griserie de la lutte et de l’effort pour y parvenir et y vivre, l’orgueil de tenter et de faire ce que d’autres ne font pas, la douceur d’être loin des petitesses et des mesquineries ? Un peu de tout cela, mais aussi autre chose. J’ai pensé pendant longtemps que j’éprouverais plus vivement, dans cette désolation et cette mort, la volupté de ma propre vie. Mais je sens aujourd’hui que ces régions nous frappent, en quelque sorte, d’une religieuse empreinte. Sous les latitudes tempérées ou équatoriales, la nature a fourni son effort ; dans un grouillement de vie animale et végétale, intense, inlassable, tout naît, croît et se multiplie, agit et meurt pour s’entraider à la reproduction, pour assurer la perpétuité de la vie. Ici, c’est le sanctuaire des sanctuaires, où la nature se révèle en sa formidable puissance comme la divinité égyptienne s’abrite dans l’ombre et le silence du temple, à l’écart de tout, loin de la vie que cependant elle crée et régit. L’homme qui a pu pénétrer dans ce lieu sent son âme qui s’élève. » [2] Tout est là, tout est dit. Voilà pourquoi je voyage. Je ne pourrais pas dire mieux que Charcot.

Pourquoi avez-vous fait le choix de naviguer en famille ?

Quand nous sommes partis en mer, mon petit garçon Loup avait neuf ans. Je travaillais beaucoup à l’époque. J’avais repris le cinéma de Claude Lelouche à Montmartre que j’avais transformé en théâtre. J’avais un restaurant, je tournais la journée. Tout m’échappait de l’enfance de mon fils. Lorsque j’ai eu mes deux fillettes, Laura et Marion, à 36 et 37 ans, je me suis aperçue que je ne voulais rien rater de leur petite enfance. Ce que peuvent nous apporter les enfants, ça aussi c’est une « religieuse empreinte ». Mes enfants, comme la mer, cultivent en moi l’attitude de l’étonnement. Leur regard, leur fraicheur, leur pureté, leur émerveillement devant les animaux que nous rencontrons : manchots, otaries, dauphins, albatros, baleines à bosse… tout cela, je ne voulais pas que ça m’échappe. Il fallait donc faire un plan de vie avec eux. Ça, c’est le meilleur !

Cette vie en mer doit unir votre famille de manière particulière. Comment vivez-vous les relations entre vous sur un bateau de 19m2 sans escale pendant des semaines ?

En effet, notre bateau est un petit monde en soi. On vit en autonomie, en autarcie, loin de tout. Dans cette vie familiale, en petite communauté, tout prend de l’ampleur : impossible de claquer la porte et de dire : « Je vais aller prendre l’air ! » C’est parfois comme dans une cocotte-minute ! Le huis-clos familial est beaucoup plus difficile que ce qu’on peut endurer à cause des éléments ou de la mer démontée. On y expérimente beaucoup le pardon. Le « Je m’excuse » fait partie de moi. J’ai un caractère assez emporté, je ne garde pas les choses pour moi. Je dis et après je sais m’excuser. Je passe ma vie à m’excuser et à accepter aussi de pardonner les autres. Sur un bateau, on n’a pas le choix réellement. On n’a pas le droit de laisser pourrir l’instant d’après par celui d’avant. Si on laisse un conflit s’installer, c’est fini. Ce n’est pas parce que l’on vit une aventure merveilleuse que ce n’est pas non plus difficile. Au contraire, ça pète plus fort. Mais la règle d’or, c’est qu’il ne faut pas que ça dure. Ce qui est important, c’est la conscience que nous avons de l’aventure fantastique que nous sommes en train de vivre. Plus tard, il n’en restera que des films, des livres, que des bons souvenirs. Devant la tentation de ruminer les conflits dans notre banette (couchette), on veille à ne pas entretenir la rancœur, sinon, de jour en jour, on se ternit, on perd sa lumière. Ce n’est pas dans ma nature de murmurer. A terre, en mer, je ne cultive pas de regrets, je ne ressasse pas. Au lieu de m’encombrer de sentiments qui me polluent, je passe à autre chose, je trace, je vais vers la lumière.

Vous êtes une femme d’action !

Oui, J’adore être en mouvement, dans l’avion, le train. Le bateau me convient bien. Je ne me sens jamais aussi bien que quand j’avance, au sens propre du terme comme au sens figuré ! Quand je reste longtemps à terre (un mois !), je comprends bien pourquoi je voyage. En mer, nous sommes confrontés à des éléments très forts, à une certaine peur. Comme avant de rentrer en scène. On est dans des acuités de pensée très vives que je cherche dans la vie. Je cherche à être éveillée, à vivre à fond l’instant présent.

Et cette peur dont vous parlez ne vous fait-elle pas fuir?

Au contraire, quand je suis en situation de danger, c’est alors que je me sens le plus vivante. Plus on est confronté à l’hostilité, plus on se sent vivant. Quand on est dans un ronron du quotidien, sans se mettre en danger, la vie perd son sens. Quand je dis « se mettre en danger », cela signifie aller vers des situations différentes, oser. Au quotidien, on peut oser tout le temps, qu’on soit à terre ou en mer, et on se sent plus vivant quand on ose que quand on reste dans ses petites sécurités. J’aime ce qui est extrême, j’aime me frotter aux lumières des pôles, à la clarté de cette lumière incroyable qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

« Ces terres semblent être l’essence même de la vie, sans doute car la mort n’est jamais bien loin. Elle rôde comme un fantôme qui guetterait nos moindres faux pas. C’est ce qui rend ces régions inhospitalières particulièrement attachantes et qui sans cesse nous incite à revenir goûter à ces subtils trésors que l’œil comme l’âme, à mesure des jours, tentent d’apprivoiser. » [3]

Interview de Géraldine Danon, propos recueillis par Claire Chassaing et Anaïs Guillerm   

 

Liens :

http://www.fleuraustrale.fr/accueil.html

liens vidéo :

http://www.francetvinfo.fr/tour-du-monde-5-ans-a-bord-d-un-voilier_682377.html


[1] Jean-Baptiste Charcot : né en 1867 et mort en mer en 1936 , médecin et explorateur des zones polaires.
[2] Jean-Baptiste Charcot, Le Français au pôle Sud
[3]  « Grand Sud, Fleur Australe en Antarctique », p.46

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3 Commentaires

  1. GDL

    Grandiose cet article! Merci et Bravo à la famille Danon-Poupon.
    À quand un Point Cœur sur les Mers, pour partager cet émerveillement?
    La Mer a tellement à nous apprendre… À bientôt j’espère, pour nous partager un peu plus sur cette magnifique expérience humaine.

    Guillaume

  2. Thomas

    Merci pour ce bel article qui nous fait voyager avec vous et découvrir une fois encore que le véritable voyage c’est celui que réalise le cœur de l’homme. Comme dirait Zaz: « les rencontres font les plus beaux voyages ». Rencontre avec le réel, avec toute la réalité!
    Bienvenue à la famille Poupon en 2015 dans les Caraïbes!

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