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Occident vs islam : un double déracinement

« Ce à quoi on assiste est plutôt un choc des non-civilisations, un choc de déracinés ». Dans un article de la revue Philitt, Le choc des non-civilisations (octobre 2014), l'islamologue Fârès Gillon, pose un regard sur les blessures de notre temps. Le double déracinement dont souffre l'Occident (le premier ayant été le rejet de sa tradition au profit de l’individu, le second la perte de l’individu dans les cultures de masse) coïncide avec l’effondrement de la civilisation islamique. 

Naman Hadi, Le déraciné, exposition Le corps à découvert, Institut de Monde Arabe (2012). 

 

Un double déracinement
Dans son article Le choc des non-civilisations,
s Gillon analyse la situation de l’Occident. Il s'appuye sur le livre Respectez la joie, de Philippe Muray. Pour cet auteur, l'Occident a souffert d'un second meurtre : « l’Occident post-moderne a achevé l’Occident moderne, celui de la liberté individuelle et de la pensée critique. Et l’Occident moderne était né lui-même de la destruction de l’Occident traditionnel, de sa civilisation, de son histoire et du christianisme »  En effet : « nous avons souscrit à la thèse progressiste selon laquelle la liberté politique et intellectuelle de l’individu suppose son arrachement à tous les déterminismes sociaux, à tous les enracinements familiaux, culturels, religieux, intellectuels.[1] » Ainsi le monde occidental ne fonctionne plus que sur cette contradiction : une affirmation effrénée de l’individu alors que « l’individu réellement libre – c’est-à-dire : ayant les moyens intellectuels de l’être – n’est plus ». 

De même, en France, les populations immigrées souffrent d’un double déracinement : « Coupés de leurs origines sans qu’on leur donne la possibilité de s’enraciner dans une civilisation qui se sabote elle-même, ils incarnent au plus haut degré le néo-humain sans attaches, sans références, celui que rêvent les idéologues de la post-modernité. » 

Un islam de réaction
Mais selon Christopher Lasch, « Le déracinement détruit tout, sauf le besoin de racines ». Les réactions de l’islam, qu'elles soient d'opposition ou d'adhésion est le signe d’un besoin fondamental qu’on a spolié. Ainsi, selon
s Gillon, le phénomène de la réislamisation est un « processus de ré-enracinement parmi d’autres (car il en est d’autres), qui s’explique par la recherche d’une alternative à ce que l’on nomme le « mode de vie occidental » (en réalité le mode de vie mondialisé de la consommation soumise). » Et puisque « toute alternative au mode de vie occidental est considéré comme une régression barbare, la radicalité de la réislamisation, le fait qu’elle se fasse notamment – mais pas uniquement – dans les termes du salafisme, paraît inéluctable ». 

Il y a donc un désir de retour à la civilisation musulmane, mais s Gillon démontre  que celle-ci s’est effondrée, tant à cause de l’influence de l’occident que de l’essoufflement de l’empire Ottoman: « Les nombreuses manifestations de l’islamisme contemporain sont autant de variétés d’un islam de réaction. Couplée à la mondialisation, qui est en réalité occidentalisation – au sens post-moderne – du monde, et à ses conséquences, cette réaction a fini par produire un islam de masse, adapté aux néo-sociétés, et qu’Olivier Roy a admirablement analysé dans ses travaux. Dans L’Islam mondialisé, il montre ainsi en quoi le nouvel islam est un islam déraciné pour déracinés, et en quoi la réislamisation est « partie prenante d’un processus d’acculturation, c’est-à-dire d’effacement des cultures d’origines ».

Qu’as-tu fait de tes racines ?
Cette lecture montre à la fois la blessure de notre temps et l'extrême difficuluté de faire face aux défits actuels. En effet, si le dialogue et l’enrichissement mutuel sont fondés, pour être féconds, sur la capacité de l’homme à adhérer au bien et au vrai, cela suppose un amour de la réalité dont les racines font partie. L'individu ne peut donc se construire sans ses héritages, sans quoi il est exposé au vide, à la pensée dominante, aux symboles de la culture de masse. Mais ce n'est pas une fatalité. Une amie professeur à l’Université Catholique de Santiago parlait dans son cours de l’identité chrétienne de l’Amérique Latine. Un élève lève la main : « Madame, cela ne me concerne pas, car je suis juif ». Elle eut cette réponse : « Qu’attends-tu pour te mettre à la hauteur de ton exceptionnelle tradition ? Alors, ce que je te dis pourra te concerner ». C'est dans cette logique que Benoît XVI avait eu recours à l'histoire, afin d'établir la possibilité d'un dialogue profond. Voilà pourquoi il affirmait, suite aux réactions à ses propos de Ratisbonne : « L’empereur Manuel était déjà à cette époque vassal de l’empire ottoman. Il ne pouvait donc absolument pas attaquer les musulmans. Mais il pouvait poser des questions vivantes dans le dialogue intellectuel. Seulement la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtils. » (Lumière du monde). C’était là tout le sens de son intervention : valoriser la place de la raison dans l’islam, faire appel à ce qu'il y a de noble dans son histoire et dans sa tradition pour susciter une rencontre qui ne soit pas qu’une vaine démonstration de bonnes intentions.

Accés à l'article de s Gillon : http://philitt.fr/2014/11/20/le-choc-des-non-civilisations/

 


[1]  Pour Philippe Muray, qui est loin d'être royaliste, "L’Occident post-moderne est le fruit d’un double meurtre : d’abord celui de la royauté de droit divin, avec tout ce qu’elle comporte de représentations symboliques traditionnelles, avec toute la conception hiérarchique de l’ontologie qu’elle suppose. Puis, celui de l’individu."

 

 

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