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La laïcité et la démocratie des chamallows

Elisabeth Badinter s’énerve. Dans une interview parue dans Le1, elle exige de « limiter la religion à l’espace familial et aux lieux de culte »[1]. Parce que « la religion, c’est une affaire personnelle ! » La rhétorique n’est pas nouvelle, mais on l’entend claironner de plus en plus fort chez nos élites pensantes, sous couvert de laïcité.

On se souvient d’Anne Hidalgo, alors 1ère adjointe au maire de Paris, qui clamait à la veille des débats sur le mariage pour tous que « la religion relève de l’intime, l’Eglise n’a pas à intervenir sur des questions de loi. » Et d’autres encore que l’on pourrait croire éclairés. Au point que l’idée fait son chemin dans la tête du français moyen, heureux de lancer son argumentaire à la machine à café.

Un bon citoyen

Devant cette même machine à café, je m’imagine parfois, dans quelques années, en patriarche de bout-de-table, menant le bénédicité au repas du soir devant des têtes bouclées qui me ressembleraient. Et leur mère leur apprenant le Pater et l’Ave avant de se coucher, devant une bougie qui captiverait davantage leur attention que l’icône éclairée. Le dimanche nous les traînerions à l’église avant de courir au déjeuner familial. Et le soir, rebelote. Et le dimanche suivant itou. Oui, je vois bien ma sphère privée toute emplie de ces bondieuseries qui me font vivre. Et peut-être même pourrais-je me satisfaire de telles pratiques en ces catacombes feutrées, obéissant à la conception badintérienne de la laïcité. C’est-à-dire sans risquer que cette piété n’empiète sur mes journées salariées, sans que le monde extérieur (celui au-delà du paillasson) n’en pâtisse, sans que mes collègues n’aient à souffrir d’un quelconque témoignage ou que mes débats de comptoirs ne dérivent vers d’obscures références christiques. Peut-être, alors, serais-je un bon citoyen, respectueux des autres citoyens qui ne sont sûrement pas moins bon que moi. Toutes nos vies bien ordonnées dans les cases républicaines prévues à cet effet. Une belle démocratie de chamallows uniformes. Peut-être…

Mais à ce stade de projection, je m’interroge et m’inquiète. Que se passerait-il, mon Dieu, si par mégarde ou effet de l’Esprit, je venais à rayonner de cette foi casanière ? Que se passerait-il si, par hasard, on venait à trouver une cohérence entre ma vie spirituelle et quelques-uns de mes gestes quotidiens ? Si par malheur on dénonçait mes intentions chrétiennes dans l’attention portée au clochard de ma rue, ou bien dans ces quelques manifestations en faveur de ces quelques dignités ? Faudrait-il prévoir une loi pour régler les cas d’outrancières unités de vie ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : on n’est pas croyant comme l’on adhère à un parti politique ou supporte une équipe de foot. C’est un peu plus impliquant, voyez-vous Madame Badinter ? Vos convictions irriguent vos positions[2] et cela vous parait si naturel qu’il ne vous viendrait même pas à l’esprit de le théoriser. Souffrez, Madame et les autres, de nous accorder cette même légitimité. Et ne vous offusquez plus de voir quelques âmes déborder de leurs sphères privées, puisqu’elles éclairent intelligemment et poétiquement la tristesse athée des places publiques.

 

Edito : La laïcité et la démocratie des chamallows, paru dans Cahiers Libres le 3 février 2015

 


[1] lire à ce propos le commentaire de Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie, publié sur son statut Facebook[]

 

 

 

 

[2] Lire à ce propos cet article de Koz. []

 

 

 

 

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3 Commentaires

  1. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Les chrétiens doivent disposer des droits reconnus à toute association, notamment du droit d'expression publique. Mais les chrétiens ne doivent pas cultiver la nostalgie d'une époque ou la société  demandait à l'Eglise d'être sa législatrice.

  2. Anonyme

    un aveugle qui guide un autre aveugle ne verra pas le ravin qui est devant lui….(chacun a son libre arbitre) c'est le bien inebranlable de chaque etre humain….a mediter

  3. Thibault

    Le travail de l'Eglise n'est pas de faire la loi, elle n'est pas législatrice de la société civile, elle le sait depuis que Jésus a rendu à Cesare son droit à organiser la loi civile. Cependant, l'Eglise a le devoir d'inspirer la loi. C'est ce que dit ce bel article poétique: le rayonnement de l'évangile doit aller jusqu'au parlement. Comment l'Evangile arrive au Palais Bourbon ou au Congrés ou à la Chambre les communes? Par toutes sortes de moyens comme la présence d'hommes politiques chrétiens ou par des valeurs chrétiennes acceptées par tous (comme la dignité de tout être humain quelqu'en soit l'origine ou le niveau sociale), mais surtout, et c'est là le challenge de l'Eglise, en modellant la société, en créant une "ambiance" chrétienne, en diffusant par rayonnement la beauté des vérités antropologiques qui viennent de la foi, qui en sont la conséquences. Le travail de l'Eglise est de travailler à une "civilisation de l'amour" pour que la loi civile soit (même inconsciemment) compatible avec l'Evangile, c'est-à-dire à la vérité sur l'homme et pour l'homme. L'Eglise a le droit de dire aux hommes politiques ce qu'elle pense car elle a bien le droit de parler! Toutefois, elle ne pourra avoir de réel incidence sur la vie politique que dans la mesure où elle aura fait rayonner dans le coeur de la société la présence du Christ! Le challenge qui nous attend est de renverser "l'ambiance" qui est celle de l'Occident aujourd'hui. Nous appellons à une nouvelle révolution, pour retrouver des paramètres évangéliques et chasser les paramètres individualistes, capitalistes, hédonistes, libertaires, consuméristes… qui nous gangrènent depuis deux siècles. Ce n'est pas une utopie, c'est une question "d'ambiance sociale" et les "ambiances sociales" changent, d'une décennie sur l'autre, d'une siècle à l'autre, d'un période de l'histoire à l'autre. Beaucoup de signes montrent que notre société est en train de changer d'ambiance… mais bien malin qui pourra dire vers où nous allons. Mais l'Eglise doit entrer dans ce mouvement de l'histoire (comme le firent Jean Paul II et Benoit XVI) pour lui donner la bonne direction.